Le genre au prisme de Jésus

Cet article est un prolongement de celui publié par Gilles Boucomont, pasteur, sur le thème : « Jésus au prisme du genre« .

Jésus, homme juif ?

Rembrandt homme juif
Rembrandt – Jésus

Aucun doute possible : Jésus est bien un homme. Et un Juif du premier siècle. Plus précisément un Galiléen, donc sans doute plus grand, plus costaud, avec un visage plus large que les Judéens.

Ses apôtres sont tous des hommes mais il compte de nombreuses femmes parmi ses disciples. D’ailleurs sa relation aux femmes est empreinte de respect, d’affection, voire de cordialité intime. Marthe et Marie, sœurs de Lazare, sont des proches du Christ. Marie-Madeleine également.

Ce n’est pas un « enfant œdipien », comme beaucoup de fils sous l’emprise de leur « mère juive ». Il n’hésite pas à rabrouer fermement sa mère quand celle-ci exige de lui un miracle lors des noces de Cana.

On pourrait même le croire un brin macho, par exemple quand ses disciplines lui indiquent que sa mère et ses frères sont à  sa recherche et qu’il renvoie ceux-ci là leurs angoisses  : « Ma mère et mes frères sont ceux qui font la volonté de mon père. »

En tout cas, il marque clairement sa distance avec sa mère qui reste pourtant très proche de lui, y compris lors de la crucifixion. N’hésitant pas à l’appeler « femme » et non « maman », témoignant ainsi que l’homme libre et adulte devant Dieu est aussi affranchi des déterminismes familiaux.

Jésus efféminé ?

Jésus
Bernardino Luini : Jésus parmi les Docteurs

Croire que Jésus soit efféminé, ce serait céder à des clichés très occidentaux véhiculés notamment par l’art pictural, en particulier italien. Ou projeter des stéréotypes occidentaux (un homme ne pleure pas, ne manifeste pas d’émotions en public, etc…) sur la figure d’un Moyen-oriental de l’Antiquité qui les ignorait totalement.

L’homme juif est au contraire un homme puissamment émotif, affectif même. Il rit, il pleure, il se met en colère, s’emporte, il « vit » ses émotions. Aucun préjugé sur le fait de pleurer. Ceci n’est nullement l’apanage des femmes. La Bible est remplie d’exemples ou les Juifs se lamentent, « pleurent » sur leur sort, sur Jérusalem, ou au contraire s’épanchent en effusions larmoyantes pour se réjouir collectivement. Les démonstrations d’émotion, en particulier publiques, sont fort appréciées, voire théâtralisées. Qu’on songe pour s’en convaincre aux caricatures chères à l’humour juif.

L’esprit cartésien, la survalorisation de l’intellect au détriment de l’émotionnel ou de l’affectif, l’assimilation de « l’esprit » au masculin et de « l’âme » au féminin sont des traits strictement occidentaux, et plus précisément anglo-saxons, sinon français. Les Latins, les Méditerranéens (Italiens, Espagnols, Portugais, Grecs…) sont eux aussi très émotifs et s’épanchent volontiers.

En outre, la culture moyen-orientale n’opère pas de distinction encore moins d’opposition entre l’affectif et le mental, comme chez nous. On vibre autant qu’on pense. On partage un point de vue avec  ses tripes et son cœur autant qu’on l’argumente avec sa tête. L’homme moyen-oriental est « entier », là où l’Occidental se démarque et se méfie souvent de ses sentiments, de ses émotions, de son instinct ou de ses pulsions et survalorise la pensée au détriment des émotions.

Jésus célibataire ?

Jésus et Marie-Madeleine (vitrail)
Jésus et Marie-Madeleine (vitrail)

C’est la tradition et non l’évangile qui a assis le dogme selon lequel Jésus était célibataire. Qui plus est qu’il n’était pas marié à une femme parce que « fiancé à l’Eglise ». Il s’agit d’une interprétation non d’une vérité anthropologique.

D’un point de vue historique comme d’un point de vue biblique, nul ne peut affirmer avec certitude si Jésus était marié ou non. L’Evangile ne mentionne nullement de compagne. Du moins pour les textes canoniques. L’Evangile apocryphe de Philippe mentionne toutefois Marie Madeleine comme « la compagne de Jésus ». Celle « qu’il embrassait sur la bouche ». Encore que ce terme de « compagne » puisse revêtir un autre sens que celui d’épouse. Et que ce geste de s’embrasser sur la bouche puisse être compris comme la transmission ou le partage du « souffle » (pneuma), un geste symbolique voire initiatique par lequel le maître transmettait à certains disciples proches une partie de son enseignement dans le cadre d’une relation plus intime.

D’un point de vue anthropologique, il y a fort à croire qu’il eût été fort difficile à Jésus, Juif du premier siècle, rabbin et maître en Israël, d’enseigner publiquement sans être un homme « entier », c’est-à-dire qui ait connu « bibliquement » une femme. Et donc marié. On ne pouvait en effet même concevoir qu’un homme adulte puisse entrer dans une synagogue et y prendre la parole s’il n’avait connu de femme. Au risque de se voir chasser violemment sinon lapider[i].

Enfin, d’un point de vue théologique et spirituel, le théologien Jean-Yves Leloup pose comme principe que si Jésus n’a pas assumé l’intégralité de l’incarnation, y compris la sexualité, celle-ci ne peut être sauvée. Et donc l’humain ne peut être sauvé en totalité. Jésus n’était donc pas seulement sexué. Il a bien eu une sexualité. Mais laquelle ? A t-t-il connu une femme ? A-t-il été marié ? Se peut-il qu’il fût homosexuel, voire bisexuel, comme l’affirment certains théologiens gays ?…

Cependant, à la lecture de Matthieu 19, on peut s’interroger sur le fait que Jésus vivait dans un statut d’exception, sans compagne. Puisque ses coreligionnaires pharisiens viennent le « chambrer » sur la question du célibat, ne faut-il pas y voir une manière de le mettre en difficulté afin de remettre en cause son autorité ?

La réponse de l’intéressé, en particulier son affirmation qu’il existe des eunuques (littéralement des « hommes non mariés ») qui « se sont faits eunuques à cause du Royaume des cieux » a longtemps servi à l’Eglise catholique de justification théologique au célibat des clercs, lesquels choisissent de renoncer au mariage pour se consacrer entièrement à l’annonce du Royaume. Argument cependant démenti par bon nombre de théologiens contemporains, notamment Uta Ranke-Heinemann (Des eunuques pour le Royaume des cieux – L’Eglise et le célibat).

Jésus androgyne ?

Léonard de Vinci : Le Sauveur du monde
Léonard de Vinci : Le Sauveur du monde

Le thème de l’androgynie divine a fait les choux du célèbre best-seller Da Vinci Code. Lequel fait du peintre Léonard de Vinci le dépositaire d’un sacret caché depuis les origines du christianisme sur une supposée relation conjugale entre Jésus et Marie-Madeleine, d’où serait issue la lignée des rois mérovingiens.

Considérer Jésus comme une figure androgyne à partir de sa représentation dans certaines peintures italiennes (Parmigiano, Bronzino et la peinture maniériste en particulier) est non seulement absurde mais anachronique.

Jésus était fils de charpentier. Il exerçait un métier manuel, « physique ». Il devait être plus trapu et athlétique que fin et élancé. Il se déplaçait beaucoup et souvent, entre la Galilée, la Samarie, la Judée, parcourait des kilomètres, sans doute à pied ou à dos d’âne. Ce n’était donc pas une mauviette.

En outre sa seule présence physique « en imposait » à ses détracteurs. Ce n’était donc pas un être à l’apparence féminine ou hybride, mi-homme mi-femme. Sinon personne, surtout parmi ses collègues rabbins, ne l’aurait pris au sérieux. Car si les hommes pouvaient afficher des traits de personnalité que l’on jugeraient aujourd’hui « féminins », comme pleurer en public, ils se devaient d’afficher un « look » sans ambiguïté aucune : longue barbe bien fournie et carrure respectable.

Jésus était donc plus probablement un « gaillard », un homme robuste aux traits masculins, aux cheveux épais et très noirs, à la peau mate et marquée par le soleil, avec une longue barbe « biblique » et une carrure imposante. Plutôt qu’un être léger et fluet.

Si sa sensibilité peut nous paraître un trait androgyne, c’est parce qu’encore une fois nous projetons sur Jésus nos propres catégories contemporaines et occidentales. Jésus n’était pas un être « sensible » au sens de « faible ». Mais son amour était d’une profondeur telle qu’il voyait au travers de chaque être comme dans un livre ouvert, avec une tendresse particulière et infinie, une « tendresse » qui est accueil total de l’autre et non sensiblerie.

Croire, c’est pour les femmes ?

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C’est encore une fois une vision occidentale pour pourrait donner à penser à beaucoup d’hommes que la foi n’est pas faite pour les vrais mâles. Qu’elle s’apparente à une sensibilité qui relève du féminin.

En outre opposer la foi des bonnes femmes à la raison masculine et plaquer ces considérations sur Jésus est du plus pur anachronisme et ethnocentrisme. Anachronisme car on n’a coutume d’opposer foi et raison que depuis que les Lumières et le scientisme ont rejeté la foi dans la ténèbre de l’obscurantisme. Ethnocentrisme parce que si les Judéens côtoyaient la pensée grecque, et si la raison ou le Logos ne leur étaient sans doute pas étrangers, ils ne devaient pas pour autant concevoir d’opposition entre la rationalité au sens où nous l’entendons aujourd’hui et la foi qui échappe à tout critère rationnel.

Au contraire, surfer sur le Talmud ou la Mishna pour interpréter la Loi est un exercice qui fait autant appel au raisonnement logique et déductif qu’à la foi.

Quant aux préjugés que nous pouvons nourrir à l’égard du patriarcat juif qui serait moindre que la domination masculine chère à Bourdieu parce qu’enraciné dans un système de filiation matrilinéaire, c’est un contresens total. La domination des femmes était sans nul doute bien plus forte dans la Judée du premier siècle que dans la France d’avant-guerre.

En tirer des conclusions politiquement correctes sur le « féminisme » ou l’égalitarisme de Jésus avant la lettre est encore plus risible. Jésus ne conteste nullement l’ordre établi quand il s’adresse à une femme. Il ne cherche pas à modifier les règles ou les rôles sociaux. Il « dépasse » les archétypes de genre et parle à « l’être », et non plus seulement à l’humain, sexuellement ou socialement contingent.

En ce sens la familiarité de Jésus à l’égard des femmes, disciples, proches, prostituées ou Samaritaine, est une réelle violation des usages, une transgression de la Loi et une provocation inadmissible aux yeux de bon nombre de ses contemporains. C’est aussi pour ses « fréquentations » que Jésus s’est fait détester des gens comme il faut de son époque…

Jésus libérateur des aliénations sociales ?

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Malgré le caractère renversant, nouveau voire scandaleux de son message pour ses contemporains, Jésus était tout sauf un révolutionnaire ou un libertaire !

Nulle prétention chez lui de nous « affranchir d’une culture aliénante » parce que machiste et soumise aux arbitraires de genre. Ce serait burlesque de le croire.

Jésus n’est pas venu pour faire la révolution post-moderne et en finir avec les stéréotypes du masculin et du féminin. Son message va bien au-delà.

C’est de toute assignation dont il nous délivre. Non seulement culturelle, mais psychologique, familiale (« celui qui ne renie pas son père et sa mère… »), sociétale, économique, et surtout religieuse !

Là où la religion, centrée sur la conformité avec la Loi, enferme dans le péché et ferme la porte du Salut, Jésus vient donner un grand coup de pied dans la fourmilière, révéler les hypocrisies et les enjeux de pouvoir, déconstruire les discours stigmatisant et restaurer la dignité, la liberté et la santé tronquées.

Jésus ne renverse pas un ordre, fût-ce au nom de l’Amour, il fait advenir une réalité nouvelle au nom du Royaume. Il transfigure le réel au lieu de le « réformer » ou de l’amender.

Jésus, icône gay?

Jésus & l'apôtre Jean (icône)

Malgré l’intérêt de leurs hypothèses, en particulier concernant le rappel de notre nature ontologique bipolaire (masculine et féminine) et plurielle, certains historiens comme John Boswell (Christianisme tolérance sociale et homosexualité) et certains théologiens chrétiens gays se trompent quand ils laissent entendre que Jésus était homosexuel.

N’était-il pas entouré d’hommes, plutôt à l’aise avec les femmes, peu enclin à la misogynie ni soucieux de ses prérogatives viriles à l’inverse de ses contemporains ? Ne prônait-il pas l’amour universel du prochain, de s’aimer les uns les autres ? L’apôtre Jean n’était-il pas « le disciple que Jésus aimait » ? Celui qui se tenait « sur le sein du Seigneur » ? Souvent représenté dans l’iconographie chrétienne sous les traits d’un éphèbe efféminé et dans une posture d’intimité amoureuse avec le Christ ?…

En vérité ces théoriciens se trompent parce qu’ils plaquent un concept contemporain – l’homosexualité voire l’identité gay – sur une réalité qui leur est totalement étrangère : la proximité cordiale, affectueuse et physique voire « homophile » entre deux hommes ; phénomène très courant au Moyen-Orient mais qui ne signifie pas (nécessairement) qu’ils partagent une complicité homosexuelle ou entretiennent une relation sexuelle.

Toutefois, il n’est ni totalement absurde ni scandaleux de se poser la question de la relation de Jésus à certains disciples masculins plus proches de lui, comme Lazare ou Jean.

Jésus avait-il des penchants homosexuels ? Il est permis d’en douter. En revanche, Jésus « aimait » chaque homme et chaque femme profondément pour ce qu’il est, avec le regard bienveillant de Dieu, débarrassé de tout jugement et de tout désir d’appropriation.

Si l’on accepte l’idée que l’humain fut créé à l’image et la ressemblance de Dieu, qu’il est d’une nature bipolaire, « homme et femme », et plurielle, donc relationnelle dès l’origine, alors on peut accepter que l’amour se décline à plusieurs genres. Y compris dans sa dimension sexuelle.

Sans pour autant parler de bisexualité, ce qui serait anachronique s’agissant de Jésus, on peut concevoir qu’il était enclin à manifester une proximité physique, une cordialité intime et un amour tendre aussi bien envers ses disciples masculins que féminins. Et ce bien au-delà des conventions sociales ou des convenances morales de son siècle.

Jésus devait se laisser approcher, toucher, sentir par ceux qui le suivaient. L’eucharistie n’est-elle pas fondée sur le corps et le sang du Christ, ingérés sous la forme du pain et du vin partagés lors du repas qui commémore le sacrifice de jésus et le don de sa vie pour l’humanité ?

L’Église a hélas tellement perverti la notion-même d’incarnation, s’est tellement distanciée de la chair, méfiée du corps ou de sexe, et ce depuis l’origine (Paul, les Pères…) que nous en avons oublié à quelle point la rencontre avec Christ est une expérience d’abord humaine, palpable, physique, charnelle, sensuelle.

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Seuls les mystiques ont manifesté des transports et des extases dont la charge érotique, loin d’être gommée, est au contraire puissamment exaltée !

La tradition orientale, notamment orthodoxe, a su maintenir une relation relativement apaisée au corps et au sensuel, là où les églises protestantes sont à l’inverse figées dans une suspicion inquiète et obsessionnelle à l’égard du péché charnel, conduisant parfois à un puritanisme désincarnant des plus mortifères.

Jésus, archétype de l’humain et du divin par-delà les catégories de genre

Adam et Eve
Adam et Eve

Jésus est créateur de sens, de vérité et de réalité, non un idéologue des temps nouveaux. Un homme-dieu qui parachève sa Création, sans rien ôter à ce qu’elle comportait.

Il est un homme parfaitement réalisé au plan humain, « l’Adam parfait ».
Et il est une figure du Divin agissant au plan de l’incarnation humaine.

En ce sens il est tissé du masculin et du féminin, comme tout humain.

Sa Parole libère, restaure et met en mouvement. Elle brise tous les déterminismes, et pas seulement ceux liés au genre. On peut naitre homme ou femme, soumis à l’arbitraire du statut social que nous confère la culture dans laquelle nous vivons, on en est pas moins indifféremment aimé de Dieu. En tant qu’être et non en tant qu’homme ou femme, tenus par les stéréotypes et les conventions liées à notre genre.

Dieu ne cherche pas à annuler ces différences. Mais à les transcender.

Dieu procède par multiplication, par démultiplication, par progression géométrique ou factorielle, non par soustraction ou sur-ajout.

Il n’inverse pas la dynamique de la relation, fondée sur la différence, toutes les différences. Il ne retranche rien à notre identité. Il la parfait, la réalise, l’élève vers sa dimension la plus accomplie.


[i] Voir à ce sujet : Jean-Yves Leloup : « Tout est pur pour celui qui est pur » – Jésus, Marie-Madeleine, l’Incarnation… » (Albin Michel, 2005)

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