De Gaulle réveille-toi, ils sont devenus mous !

 

Ce qui me révolte le plus chez les Français d’aujourd’hui, dans cette France post-Charlie et pré-Marine, c’est leur RÉSIGNATION !

Excédés par le vulgos sarkochère et désabusés par les hollandises cyniques, ils semblent se laisser glisser dans un sentiment captif de vaches sacrificielles.

Fini l’arrogance autiste et ignorante des réalités de ce monde.

Fini la torpeur sous Prozac.

Fini l’immobilisme coupable et la confiance aveugle en l’Etat-Providence.

Fini l’auto-satisfecit nombriliste et l’orgueil cocardier.

La France est à genoux. Que dis-je à genoux ? Elle est anéantie.

On devise toujours dans les talk-shows bobasses du dernier tweet à scandale de l’ultime coqueluche à franges de la téléréalité. Et des pseudos intellectuels, de la gauche caviar ou germanopratine encore et de l’extrême droite fécale hélas, y polissent leur ego en pleurnichant sur le mythe des Droits de l’homme saccagé par la barbarie islamiste et le cynisme du capitalisme atlantiste.

Ou bien pire et bien plus dangereux : en lançant des imprécations vengeresses à l’adresse du populo dégrisé, l’invitant à élever des guillotines et des bûchers où faire rôtir tous les coupables qui ont osé gruger le bon peuple. Les suppôts mahométans et leur bras armé djihadiste. Les hordes de barbares qui envahissent nos banlieues, volent notre pain, piétinent nos valeurs, piratent nos urnes et bafouent l’honneur de la France d’en bas expulsée des usines par la mondialisation et condamnée à l’exode rural par les quotas européens.

Mais aussi les chantres du système, coupables de complaisance idéologique et politique avec le capitalisme triomphant. Les politicards carriéristes et corrompus. Et les tricards de Maastricht assujettis aux grands argentiers du Roi Dollar…

Sans vouloir parodier l’immonde Zemmour, on est en devoir de se poser la question : comment en est-on arrivé là ?

Plusieurs facteurs culturels et psychologiques concourent à cette situation d’impasse éthique et d’acédie dans laquelle la France semble s’enfoncer inexorablement.

Un incurable orgueil

La France s’était habituée à pousser son cocorico. Voilà qu’elle n’a même plus la force de miauler.

La France semble enfin à admettre depuis quelques semaines qu’elle n’est décidemment plus le centre du monde, le dépositaire exclusif des canons esthétiques, le sommet des beaux-arts et des belles lettres, l’alpha et l’oméga du bon goût, de la pensée et des idéaux démocratiques, l’épicentre de la Raison et le Panthéon de l’éthique humaniste et républicaine, le terreau fertile de la créativité, de l’innovation scientifique, technique, du hi-tech, de l’économie participative et de l’écologie responsable.

Elle n’est qu’un pays secondaire sur l’échiquier mondial. Et elle n’a même plus les moyens de prétendre à diriger l’Europe. Elle se fait dicter ses leçons d’économie libérale et de rigueur budgétaire au sein du tandem franco-allemand par une Allemagne désormais décomplexée, soucieuse de préserver ses intérêts et sa balance commerciale. Un partenaire autrefois humilié et qui ne la ramenait pas devenu le meilleur élève de l’Europe du Plan Marshall, insolente par ses résultats et son obstination à être le garant de l’orthodoxie maastrichtienne.

Humiliée et isolée

La France s’est fait aussi damer le pion par son ennemi héréditaire, la Perfide Albion : tête de pont de l’impérialisme anglo-saxon et cheval de Troie de l’Amérique. Avec son isolationnisme monétaire à la santé insolente face à une zone euro exsangue, sa City triomphante qui donne des leçons de réussite et d’audace urbanistique à toute l’Europe, sa monarchie d’opérette mais qui semble tenir bon face à notre démocratie au bord du gouffre. Et sa créativité bien plus audacieuse et réelle que nos lubies post-modernes : FIAC, Nuit Blanche et autres provocations qui ont largement dépassé le stade du burlesque. Comme ce sapin de Noël-plug anal érigé Place Vendôme en guise d’ultime bras d’honneur goguenard lancé par des guignols qui se prétendent artistes et leurs mécènes cyniques et dépravés.

La France est à genoux. Et osons le dire : la France est morte. Et depuis longtemps !

Envolés patrie, peuple et nation !

La « patrie » si chère au Général de Gaulle et qui est une notion fort différente de celle de « nation », bien qu’on voudrait aujourd’hui les amalgamer, est un mythe d’une autre époque.

Aujourd’hui ce ne sont plus les pères qui gouvernent, mais la dictature de la couche ! On y reviendra…

Plus de pères, donc plus de patrie.

Ne soyons pas comme Zemmour nostalgique d’un temps où les mères restaient sagement aux fourneaux tandis que leurs maris refaisaient Gergovie, Austerlitz et la Libération en buvant des canons. Les temps ont changé, la femme s’est émancipée et partage à égalité avec son mec les mêmes aspirations et les mêmes droits, et c’est tant mieux.

Mais force est de le constater : sans pères pas de patrie.

Reste la nation.

Or pour faire une nation, il faut d’abord faire peuple.

A l’heure où le français part en vrille sous les coups de boutoir de l’anglosaxonisme, du melting pot linguistique, de l’affectation des élites à substituer Booba à Verlaine et de la génération texto, plus question de fédérer les Français, de souche ou d’ailleurs, autour d’une langue commune.

Le communautarisme linguistique est une réalité aussi difficilement amendable que le communautarisme tout court. Et la francophonie un doux rêve porté par quelques frères québécois frondeurs et quelques rares poètes africains.

Et puis une langue est plus un être vivant qu’un monument fossilisé. L’Académie française n’est qu’un repaire de perruches empaillées proches de l’Alzheimer et rangées au terme d’une retraite bien méritée après de bons et loyaux service rendus à la nation.

Quant au « peuple de France », le moins que l’on puisse dire c’est qu’hormis quelque lointaine victoire chèrement achetée il y a bientôt deux décennies en Coupe de Monde de football, la France est totalement incapable de s’inventer un avenir commun, de faire peuple et de se donner l’illusion d’être encore un ensemble, cohérent, soudé et dynamique.

Il faut aussi reconnaître que ce ne sont pas des concepts bobos aussi mous et flous que le « vivre ensemble » qui vont faire bander les foules à l’unisson. Dans les ateliers du Grand Orient ça passe peut-être, mais dans une cité du 9.3 beaucoup moins.

Et puis il faut hélas le reconnaître : depuis la Libération, les Français ne se sont jamais véritablement dotés d’un vrai projet commun ni d’une vision commune quant à leur avenir.

Hormis ceux que le Général leur avait taillés sur mesure en jouant habilement de son personnage et de la marque qu’il avait imprégnée dans l’Histoire au sortir de deux guerres mondiales. Et l’illusion de démocratie fondée sur la représentativité nationale et le suffrage majoritaire, sensés préserver les intérêts du peuple et entériner les options collectives issues du débat démocratique et supposées représenter le consensus majoritaire.

On a depuis ouvert les yeux, et sur le cynisme et le carriérisme des politiciens, de droite comme de gauche. Et sur le caractère très relatif de leur action en matière politique et économique, compte tenu de leurs réelles prérogatives et de leur marge de manœuvre dans une Europe gouvernée par les institutions européennes et soumis aux lois du libre-échange et des critères de gestion communautaire. Le Non au référendum de 2005 était avec le recul un réflexe des plus salutaires. Mais il a été vite balayé par le zèle des néolibéraux à retailler les traités sans tenir compte de l’avis des peuples.

Reste des symboles et quelques « progrès » arrachés dans le champ sociétal. Comme le Mariage pour tous. Qui demeure aujourd’hui la pierre d’achoppement entre deux visions de la France et de l’avenir : l’illusion démocratique contre l’illusion traditionnaliste et nationaliste. En gros la France a peu changé depuis les années 30 : d’un côté le chant internationaliste du « Progrès social » et son avartar communiste heureusement aujourd’hui enterré. De l’autre les Ligues et leur rejet massif du réel et de l’avenir. La crispation sur un rêve nostalgique d’une France et d’une société qui n’ont jamais existé : retour aux archaïsmes religieux, rejet de la laïcité et tentation théocratique pour les croisés de Civitas et les hystériques boutinistes de la Manif pour tous. Tentations néofasciste et ultranationaliste pour leurs alliés néonazis et FN. Chouanneries diverses liguées contre le roi Hollande déchu avant l’heure. Et le même refrain antisystème, i.e. antirépublicain et hostile à la mondialisation. Laquelle n’est pas d’abord une idéologie mais un fait.

A l’heure où le sentiment national n’est plus qu’un mythe incantatoire pour rallier les déçus de tout et réveiller des vieilles lunes surannées. A l’heure où l’ONU n’est plus qu’une chambre d’enregistrement ou un cirque internationaliste pour entériner des options stratégiques décidées de façon occulte en plus haut lieu par les ploutocrates qui dirigent vraiment le monde. A l’heure où la notion même de « nation » n’a plus aucune pertinence, eu égard au changement d’époque et de paradigme, et alors que l’Empire a balayé les états-nations et s’apprête à balayer les grands blocs et les grandes alliances héritées du 20e siècle.

L’état-nation est un mythe, une croyance et un « machin » agité par ceux qui l’instrumentalisent à dessein pour manipuler les masses. Un joujou tout juste bon à asseoir l’illusion de démocratie, dans un monde en apparence ouvert, transnational, transculturel et mondialisé. Mais en réalité plus proche de Big Brother, de Matrix ou de Minority Report que du Jour le plus long. Un monde verrouillé, fiché, surveillé et hypernormatif. Qui offre la liberté de jouir tant qu’on reste dans les clous. Mais condamne à une mort immédiate et certaine dès qu’on franchit le Rubicon du libre-arbitre et de la libre pensée. Un monde bien plus sournoisement totalitaire que ne l’étaient les régimes communistes ou fascistes du 20e siècle. Un monde entièrement régulé par les systèmes et totalement inféodé aux puissances de l’Argent. Dont le chaos apparent n’est qu’un cirque en 3D pour mieux asservir les esprits tétanisés.

Reste une obstination farouche, à l’aube de 3e millénaire, à ignorer les changements d’époque et de paradigme.

La faute aux irresponsables et aux cyniques !

A cela s’ajoutent des facteurs et des choix d’ordre politique, idéologique et culturel, en total décalage avec le réel.

La « République », totem universaliste et maçonnique

La mythologie républicaine – ou plutôt  la « religion » de la République, qui a remplacé de celle du « Dieu-Père »  judéo-chrétien depuis la Révolution française, avec ses nouveaux mythes, ses représentations, ses valeurs humanistes et universalistes, son credo collectif, sa sacralité et ses institutions mises en place sur les ruines de l’Ancien régime par les pères de la République épris d’idéal maçonnique, fait l’objet aujourd’hui d’un culte chancelant.

Ne reste plus qu’une rhétorique pseudo démocratique et droits-de-l’hommiste. A laquelle plus grand monde ne semble vraiment croire. Surtout pas les politiciens qui nous gouvernent, qui ne songent qu’à leur carrière et font semblant de s’y référer pour gagner des suffrages le temps d’une campagne électorale bien marketée.

Et encore moins les décideurs économiques, dont le cynisme assumé frise le crime contre l’humanité. Qu’on songe aux provocations du patron du MEDEF qui voudrait diminuer le SMIC alors que l’écart entre le pouvoir d’achat réel des Français et le coût réel des biens et services basiques (pas celui de l’indice INSEE totalement pipeauté) ne cessent de se creuser et que le prix du panier de la ménagère a été multiplié par 6 ou 10 depuis le passage à l’euro. Qui voudrait aussi supprimer les indemnités déjà symboliques des jeunes diplômés embauchés comme stagiaires ; jeunes qu’aucun patron ne veut embaucher dans leur entreprise au motif qu’ils n’ont pas d’expérience professionnelle ( !…) et bien qu’ils aient Bac + 12. MEDEF qui rêverait aussi d’augmenter la durée légale du temps de travail hebdomadaire sans aucune contrepartie salariale.

Quant au petit peuple, il n’a pas besoin de regarder les Guignols de l’Info pour comprendre qu’il s’est fait gruger. D’ailleurs Marine Le Pen enregistre des scores inédits parmi l’électorat populaire autrefois dévolu au vote communiste. De même parmi les jeunes électeurs issus des milieux ruraux et ouvriers. Quitte à tout perdre, il est prêt à se jeter dans les bras bleu marine prêts à l’étrangler, pour crier son désamour pour cette France qui l’a sacrifié au confort des bobos. Mais aussi parce que la Jeanne d’Arc prête à bouter le « système » hors de France sait manier le verbe, et en bonne illusionniste, chatouiller la fibre patriote, chauvine et xénophobe du petit peuple désœuvré.

Reste quelques bobos naïfs ou cyniques et quelques intellectuels qui n’ont pas réussi à renouveler leur fonds de commerce et semblent croire encore aux déesses République et Démocratie.

L’absence d’un vrai modèle commun

La France est victime d’une oscillation coupable durant plusieurs décennies entre deux modèles de société contradictoires : le communautarisme anglo-saxon, modèle dominant plus ou moins entériné par les élites, et un projet de société qui prend avec le recul des allures de fiasco ou de mythe : le fameux « modèle d’intégration à la française », et son corollaire, le  « modèle social français » que le monde paraît-il nous envie.

Ces deux modèles ont tenté de s’imposer mais ils ont failli. Leur succès idéologique s’appuie sur un sentimentalisme humaniste et un œcuménisme universaliste propres à la religion droits-de-l’hommiste. Il est à l’origine d’un vaste malentendu et d’une politique qui a favorisé l’utopie et l’amateurisme à la vision réaliste, au courage et à la persévérance quant aux choix adoptés en matière d’immigration et de prises en compte des minorités par les gouvernements successifs depuis les Trente glorieuses.

Le modèle d’intégration à la française et les politiques migratoires des décennies écoulées ont ruiné la crédibilité des idéaux humanistes supposés les sous-tendre. L’immigration de main d’œuvre des années 1960/70 pour soutenir un développement industriel et une expansion économique qu’on croyait éternels, puis la politique de regroupement familial, ont permis à des générations d’immigrés de s’installer sur le territoire français, d’obtenir la nationalité française, d’enrichir le pays par la force de leur bras mais aussi par leur culture, d’ouvrir la France sur ses anciennes provinces coloniales et d’opérer un travail de réconciliation inachevé avec des peuples autrefois colonisés puis livrés à des dictateurs ou des politiciens cyniques une fois obtenue leur indépendance.

Mais même si des élites universitaires, sociales ou économiques ont pu émerger de ces populations au terme trois ou quatre générations, force est de reconnaître qu’une très large frange peine encore à se définir et à se reconnaître dans une France qui continue de s’en méfier ou de les rejeter quand ils revendiquent leur droit à partager le travail,  la manne économique, et les dividendes d’une société prétendument égalitaire et multiculturelle. Mais aussi pour une bonne part qui s’enferme dans une attitude frondeuse envers un pays qui peine à les accepter et à leur faire une place.

Aucune lecture n’est suffisante à embrasser le problème de l’immigration et du communautarisme en France, pas plus qu’ailleurs. Ni la « tolérance » ou l’affectation à l’égard des minorités des idéologues humanistes. Ni la  commisération des élites sur fond d’analyse univoque à partir du « socio-logique », avec ce sentimentalisme envers les « pauvres chômeurs » victimes de la crise, les déracinés et les opprimés de tous poils mis au ban de la société. Ni la sanctification par les médias et les bobos du plus vulgaire et du plus délétère de la sous-culture issue des banlieues, à cause d’une fascination perverse des ex-gauchistes enrichis pour la violence réelle ou verbale de la rue et la prose subversive des parias : rap hardcore, culte de l’arrogance érigé en modèle comportemental, esthétisation érotique de la violence, de la marge et du nihilisme. Autant de fausses valeurs sanctifiées au nom d’une prétendue supériorité créative fantasmée par les bobos comme un idéal de puissance brute et primitive, apte à subvertir les canons traditionnels de la culture bourgeoise. Et d’une idéalisation d’une soit-disant vitalité de la rue préférable à l’aliénation à l’ordre établi.

Il faut y ajouter la mauvaise conscience post-coloniale qui justifie un relativisme culturel où tout se vaut, et où l’échelle des valeurs est aplatie. Avec comme impératif catégorique l’interdiction de comparer ou de prétendre défendre tel modèle ou choix de valeurs contre tel autre.

Pour un individu cela relève de la schizophrénie. Pour un pays cela relève de l’abdication de tout mécanisme immunitaire. Non que l’étranger soit par nature hostile. Mais pour se maintenir et se développer, tout groupe humain a besoin d’un minimum de cohérence, d’une plateforme éthique, d’un socle culturel et d’une mémoire commune. Pas juste d’une religion ou de discours totalement creux et fondés sur des mythes. Ni sur le présupposé coupable que tout se décide et tout se règle par le libre débat médiatique, le consensus ou la synthèse.

Politiques à courte vue et absence de vision

On ne peut pas offrir à un peuple en désarroi de véritable projet d’avenir mobilisateur si l’on ne songe qu’à sa carrière et si l’on construit son programme en suivant les conseils des officines de marketing.

Nos politiques ont péché par excès d’ambition personnelle, par cynisme assumé, et par incapacité à incarner ne serait-ce que l’illusion d’un destin commun, portés par de vrais conseillers et de vraies éminences grises qui ne soient pas justes des experts et des apparatchiks du système néolibéral (Attali) ou des écrivassiers crypto-gaullistes en mal de gloire oratoire (Guaino).

Incapacité accrue par un refus de gouverner selon une approche juste et pragmatique et, pour les moins cyniques, incapacité à se départir d’une éthique de conviction, personnelle ou faussement partagée au sein des appareils de partis, et d’une rhétorique romantique héritée des siècles précédents.

Ce que nos voisins anglo-saxons, allemands ou scandinaves ont réussi à faire, en d’adaptant au monde d’aujourd’hui et en comprenant avant nous les changements et les enjeux liés à la mondialisation, la France a mis deux décennies à l’entériner, aveuglée par sa prétention à donner des leçons de démocratie et de morale droits-de-l’hommiste à la terre entière, et empêtrée dans ses certitudes idéologiques et son orgueil de nation orgueilleuse qui s’est longtemps crue le phare de la philosophie planétaire.

Alors que le meilleur de l’esprit français souffle davantage à Berkeley, à Princeton ou à Yale que sous les lambris de la Sorbonne…

Moi je

« Chacun pour soi ; et le chaos pour tous ». Telle pourrait être notre vraie devise nationale en lieu et place du désormais trop burlesque « Liberté, Egalité, Fraternité »

Car l’idéal de liberté a été réduit à un libertarisme où tous les égoïsmes, tous les corporatismes et tous les particularismes viennent tour à tour exiger leur dû, avec force caprices sous forme de reconnaissance et des droits nouveaux. Face à un législateur qui ne peut qu’entériner les changements sociétaux et distribuer des gages et des garanties à ces enfants gâtés de la République. Et sans contrepartie en termes de droits réciproques. Et face à un politique qui légifère à tout va selon les fluctuations d’une opinion ultra-segmentée, l’œil rivé sur les sondages et le baromètre vissé sur la prochaine étape de son plan de carrière.

L’idéal d’égalité (de droit) a été travesti en égalitarisme sinon en « identitarisme » qui va jusqu’à nier le rée en laisant croire que tout est identique et équivalent à tout. Au nom d’une prétention à l’égalité, on en vient à nier toutes les différences objectives. Alors que la différence est le moteur de l’échange et de la relation à autrui, et non un frein quand on accepte de sortir de la confusion et de l’enfermement narcissique. Conséquence de cette indifférenciation égalitariste : l’angoisse d’être montré du doigt dès qu’on est suspecté de stigmatisation, de discrimination, de xénophobie… Et les réflexes identitaire en retour qui viennent ruiner l’effort pour privilégié le commun au différentiel. Donc mieux vaut croire et prétendre que tout se vaut et que tout est égal à tout. En continuant de rouler pour soi et de n’en faire qu’à sa tête.

C’est la dictature du « C’est mon choix ! ». Infantile, irresponsable et suicidaire !

Nos contemporains sont devenus des sales gosses, auxquels plus aucune autorité n’ose s’affronter. Puisque toutes les autorités ont été d’abord montrées du doigt comme aliénantes. Puis clouées au pilori parce que déclarées corrompues et inaptes à exercer le pouvoir, à conduire les rennes ou à  fixer des règles comportementales, juridiques et éthiques pour un avenir commun.

Quant à l’idéal de fraternité, l’Etat a fini par abdiquer de son rôle de redistribution équitable des richesses, de garantir l’égalité des chances et de venir en aide aux plus nécessiteux. L’impôt est un machin injuste, ingérable, que plus personne ne peut efficacement réformer. Surtout depuis que le service de la dette à remplacé toute autre priorité et plombé toute possibilité d’engager une vraie politique sociale grâce à l’outil fiscal et budgétaire.

L’égalité des chances est réduite à une revendication permanente des minorités et à une surenchère dans la concurrence victimaire, dressant les communautés les unes contre les autres.

Le vivre ensemble n’est plus qu’une juxtaposition d’intérêts qui se jalousent et se chevauchent.

Quand on est à peine un voisin et rarement un partenaire, comment pourrait-on être des concitoyens et a fortiori des « frères » ?

L’individualisme contemporain si cher aux Français, la customisation à outrance des modes de vie, de consommation et de pensée pour se démarquer des autres et faire croire qu’on existe, les réflexes communautaristes et le repli sur des identités ethniques ou religieuses, quand ce n’est pas sur le clan, ont anéanti toute possibilité de se reconnaître vraiment comme un peuple et de faire corps. Sinon dans la compétition avec un autre éon national désigné comme l’ennemi : les vieux mécanismes de la guerre qui soudent les peuples. Et sa transposition dans l’arène des stades.

Mais Zidane ou Zlatan et tous ces millionnaires en Nike qui ne pensent qu’à vendre leur image aux grandes marques et à lever des putes après leur défaite sur le gazon peuvent-ils suffire à redonner leur fierté à un peuple humilié ?

La jouissance et le mépris, jusqu’à plus soif

L’idéalisme hédoniste et l’égoïsme fat des bobos : voilà encore une constante des décennies passées qui nous a fourrés dans un sacré pétrin !

Pas besoin de souscrire aux fixettes zemmourienne pour s’apercevoir que nos élites issues de la génération du Baby-Boom et de Mai 68 ont conduit la France dans le mur.

Pas besoin de « déconstruire la déconstruction » engagée à coup de pavés et de provocations situationnistes par les intellectuels disciples de Sartre, de Bourdieu, de Foucault, de Deleuze et Guattari pour comprendre que la morale à papa ne saurait fonctionner de nouveau aujourd’hui, qu’aucun retour à la France d’avant 68 n’est possible trois ou quatre génération après les barricades, que le monde a radicalement changé d’époque et de paradigme, et que la France ou le monde de 2015 ne sont pas comparables à ceux de 1945.

Pourtant il faut reconnaître que la génération des bobos, par son cynisme et son attachement à des valeurs et à une rhétorique auxquelles elle ne croit plus depuis longtemps et qui est en contradiction avec son mode de vie, essentiellement bourgeois et accessoirement bohème, est en grande partie responsable du désenchantement présent et du boulevard ouvert au Front National.

Hypernormal !

Vient s’ajouter à ce cynisme des aînés, l’hyperconformisme de type protofasciste de la génération montante : les « momos ».

La génération des 35-45 ans a grandi dans les années 1980, marquées par le culte de l’entreprise, la glorification des golden-boys, de la frime et du fric, et par le triomphe de l’ultralibéralisme incarné par le couple Reagan-Thatcher.

Puis ils ont entamé leur vie professionnelle sur fond de crise, de chômage, de privatisations, de désindustrialisation et de désengagement massif de l’Etat de pans entiers de l’économie, livrés à l’appétit des investisseurs étrangers pressés de dépecer nos plus beaux fleurons industriels, de déréglementer à tout va afin d’ouvrir le marché à leurs produits et services. Jusqu’à l’éclatement de la bulle internet en 2000, qui a sonné le glas de la nouvelle utopie cybernétique un temps vendue comme le deus ex machina d’une hypercrise qui ne semblait pas vouloir s’arrêter de broyer des vies et des carrières.

Angoissés, polyglottes et multiculturels, très mobiles par nécessité, les momos sont aussi obsédés par le devoir de se conformer en tout à ce que la société leur demande. Bons professionnels, bons parents « modernes » qui élèvent leurs marmots avec un rigoureux souci de parité et d’équité dans la répartition des rôles au sein du couple, bons citoyens, soutenant toutes les nobles causes portées par les associations de défense de ceci ou de cela, et par des ONG même si elles ne sont pas toujours très en accord avec les idéaux qu’elles affichent, mais peu importe : l’important est de paraître OK sur toute la ligne, et raccord avec l’idéologie dominante.

On est donc antifasciste, antiraciste, pour la défense des minorités opprimées et pour le mariage gay. Pas tant par réelle conviction que parce que c’est dans l’air du temps et qu’on est tout sauf un bobo cynique comme papa, mais au contraire un bon petit soldat, branché mais hypernormal !

Ils « gèrent » tout avec un souci maniaque. Leur carrière, leur vie sexuelle, leur couple, leur mariage, leur famille, leur divorce, leurs vacances, leurs orgasmes… Mais pas leurs enfants parce qu’ils sont totalement dépassés. C’est la génération Dorothée, Un gars, une fille et Parents mode d’emploi.

Ces momos sont les plus ardents défenseurs du système, bien qu’ils cherchent à se singulariser sans paraître trop conformistes. Mais à l’inverse de leurs aînés, ils fuient les excès, les expériences borderline, l’idéalisme rêveur, la violence, la vulgarité. Ou alors juste un peu pour faire djeune et un peu rebelle, mais pas trop.

On ne saurait compter sur eux pour changer la donne : c’est une génération sacrifiée, qui a imposé la « dictature de la couche » en lieu et place du sens de l’intérêt commun cher aux anciens. La famille est un refuge pour laisser passer l’orage et se retrouver bien au chaud dans leur appartement propret meublé chez Ikea. Et leur progéniture le seul horizon où ils osent se projeter face à un avenir bouché. C’est le culte de l’enfant-roi, dans lequel ils se projettent faute de réussir à vraiment être devenir adultes. Ce que le philosophe Pascal Bruckner nomme la Tentation de l’innocence, avec pour horizon « le bébé, avenir de l’humanité ».

Dictature version consumériste avec Pampers et landeau designé par Pinifarina, ou version socialiste néofasciste sponsorisée par L’Oréal du style Ségolène Royal, la femme (évidemment…) politique préférée des momos.

Que reste-t-il de nos amours ?

Complaisance coupable à l’égard de la pensée unique des élites politiques, économiques et culturelles, du microcosme intellectuel et médiatique. Consensus faussement démocratique qui n’est autre qu’une imposture totalitaire imposée sournoisement aux esprits, aux discours, aux modes de vie et d’agir, au vivre ensemble et aux institutions.

C’est comme un glacis pernicieux qui s’est abattu sur notre pays et sur le monde, sans que nous puissions nous en rendre compte.

Un modèle politique unique bien qu’apparemment pluriforme. Avec son versant « dur » ultralibéral et libre-échangiste, et son versant « soft » social-libéral.

Pas de vraie alternative au plan politique. Au contraire. Renoncement à tout vrai projet collectif qui ne soit pas une nouvelle chimère idéologique (écologie politique). Resucée des vieilles lunes internationalistes et anticapitalistes à la sauce populiste antisystème (Front de gauche). Mensonge libéral-social instrumentalisant les gimmicks de gauche pour servir les intérêts de Francfort et Wall Street (hollandisme). Cynisme ultralibéral et néopopuliste (sarkozisme). Ou bondieuseries et bouillie chrétienne-démocrate (Bayrou)… L’offre politique n’est pas ragoutante.

Seule discours « fort » audible dans cette foire aux gogos, mais d’une perversité inouïe : la prétention frontiste à sortir la France du marasme et de la décadence en la faisant régresser à un stade mythique d’avant-guerre et d’avant la décadence libérale-socialiste, marqué par un chauvinisme sinon un racisme assumé et une méfiance radicale à l’égard des institutions, du monde tel qu’il existe, et de l’autre.

Tremplin idéologique à l’ambition présidentielle de Marine et d’un parti qui prétend avoir rompu avec son passé extrémiste : une poignée de pseudo intellectuels nauséabonds : Zemmour, Camus, Soral, Meyssan.

Et de clowns outranciers qui bravent la Loi et poussent le bouchon trop loin en vendant la propagande antisémite et pro-terroriste en capitalisant sur le ressentiment populaire, comme l’immonde Dieudonné.

Car quand on analyse les choses en profondeur, l’islamisme radical et Marine Le Pen sont les deux faces d’une même monnaie : le mal absolu d’un côté et le remède annoncé de l’autre.

La statue du Général encore et toujours profanée

Sauf que le mensonge est odieux et les amalgames outranciers.

Quand Zemmour ose faire du Général de de Gaulle un prolongement de l’extrême droite catholique traditionaliste, populiste et nationaliste, voire le fils spirituel de Maurras et de Barrès, et pourquoi pas le pendant du Maréchal Pétain que le chroniqueur zélé réhabilite dans son dernier livre,  il y a de quoi s’étouffer !

Force est de constater que le gaullisme a incarné un modèle politique et une vision de la France qui se refuse à devenir un satellite de l’Amérique ou de l’ogre soviétique et prétend imposer sa voix en Europe, contre tous les « machins » inventés par l’Oncle Sam pour s’ouvrir les marchés européens, et en résistance à la logique de la guerre froide.

Fût-ce au prix d’une gesticulation parfois outrancière sur tous les fronts de la « France éternelle » et de la francophonie, en se cherchant des alliés improbables pour échapper aux rivalités russo-américaines (Chine maoïste par exemple), et d’un lyrisme incantatoire assumé pas toujours en phase avec le réel.

Mais ce modèle courageux et cette vision profonde sinon prophétique du destin de la France ont dû céder face à la dictature de l’audimat et à la culture du mensonge, sur fond d’hédonisme matérialiste et consumériste.

Aujourd’hui la France se réveille groggy, orpheline de ses rêves et d’un glorieux passé dont elle est totalement amnésique, sinon au travers de clichés et de mythes qu’on lui tend pour l’achever.

Que reste-t-il de nos amours ?

Rien. Sinon l’amère déception d’avoir été maintes fois cocufiée, puis sauvagement retournée, violée et volée.

Aujourd’hui les Français ont peur.

Peur de l’avenir. Peur du monde dans lequel ils vivent qui les relègue à une place subalterne. peur de l’autre. Et peur d’eux-mêmes.

Ils voient leur beau pays réduit à un musée où l’on vient tout juste admirer la Tour Eiffel, Mona Lisa, les châteaux de la Loire et la France des terroirs transformée en Disneyland de la ruralité pour touristes américains, chinois, russes ou émiratis. La France des « plus jolies femmes du monde », toujours élégantes et toujours en Chanel, tantôt bourgeoises inaccessibles tantôt demi-demi-mondaines prêtes à se vendre pour quelques dollars de plus. Cette France où le temps paraît s’être arrêté (Il l’est !…), où l’on vient savourer des vins capiteux qui résistent encore à la concurrence californienne, latino-américaine ou australienne. Cette France de la gastronomie et des chefs étoilés, dont les plus malins ont déjà pris le large pour faire fortune à Manhattan, Los Angeles, Dubaï ou Shanghai. Cette France des 1000 fromages qui puent.

Mais aussi ce pays du savoir-vivre et du savoir-être, où l’on vient savourer ce que l’on monde semble encore nous envier et qui n’est plus qu’un mythe pour hipsters américains et producteur newyorkais francophile[i]: « l’esprit français » et « l’art de vivre à la française ». Lesquels ne sont plus que légendes sur papier glacé ou des cartes postales kitsch aux yeux de n’importe quel quidam qui doit  quotidiennement jouer des coudes dans la jungle du métro parisien et côtoyer l’arrogance vulgaire des zy-va, la goujaterie du Parigot moyen et de ceux qui ont porté au pinacle Joey Starr et les Deschiens.

Du chant du coq au chant du cygne

La France va-t-elle enfin se relever ? Et qui pourrait aujourd’hui incarner ce réveil ?

Certainement pas ses fossoyeurs de l’extrême droite qui, comme partout ailleurs où ils ont pris le pouvoir, parachèveront une fois élus sa chute en la ramenant aux pires heures de son histoire.

Les Français ont hélas besoin de s’enfoncer encore un peu plus profond dans le marasme avant d’être capables de faire preuve de résilience et de se réinventer un avenir.

Pour l’heure ils sont mi-cuits et pas loin de se faire avaler.

Espérons que les sombres heures à venir, dont on ne voit pas comment nous pourrions nous exonérer, n’auront pas raison totalement de l‘âme de la France, et que le réveil attendu ne sera pas juste une dissolution implacable et définitive dans l’océan de la mondialisation.

Qui vivra verra.

Mais le monde est vaste… Et le pire n’est jamais sûr.

A la veille du 8 mai et à quelques semaines des célébrations des 70 ans de la Libération, il est toujours permis d’espérer…

 

Christophe Claudel
7 mai 2015

 

 

[i] Cf. Woody Allen : Midnight in Paris

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