Charlie vs. Dieu : 1 partout ?

Pour-Charlie-Hebdo-un-an-apres-l-attentat-l-assassin-court-toujours
Un an après les attentats dans les locaux de Charlie Hebdo, la une du magazine suscite un vif émoi chez les croyants, notamment chrétiens. Le motif ? La caricature d’un Dieu armé d’une kalachnikov s’enfuyant l’air rageur et la robe tachée de sang, avec la mention « L’assassin court toujours« .

Ceux qui veulent boycotter les commémorations du 7 janvier ont-ils raison de s’émouvoir ? La hache de guerre entre les « Je suis Charlie » et les anti Charlie qu’on croyait réconciliés depuis le 13 novembre est-elle à nouveau déterrée ?

Les caricatures de Mahomet ne m’ont jamais ému. J’ai toujours considéré qu’elles étaient dirigées non contre l’Islam mais contre ceux qui le déforment et s’en servent à des fins politiques indéfendables pour poser des bombes et imposer leur idéologie. Qu’on plaisante sur la figure du Christ ne me choque pas non plus, cela me fait même beaucoup rire tant que c’est fait sans méchanceté.

En revanche ma première réaction en voyant cette caricature a été l’interrogation et la déception. Pourtant, mettre en scène Mahomet ou Dieu le Père et les assimiler au terrorisme pour dénoncer ceux qui instrumentalisent la religion n’est pas si différent.

Mais là où le message me paraissait clair avec les caricatures de Mahomet, celui-là me paraissait brouillé.

Si le but avoué des journalistes de Charlie Hebdo est bien de provoquer, la question est : provoquer oui mais pour quoi faire ? Pour dénoncer l’imposture du radicalisme religieux ? Pour se moquer de tous les « culs-bénis » ? Pour affirmer leur athéisme radical, quitte à mettre dans le même sac Dieu, croyants et terroristes ? Ou pour faire réfléchir ?

Cette dernière caricature à contre-courant de l’œcuménisme ambiant n’est-elle que la signature vengeresse de vieux anarchistes athées suite à l’agression impensable dont la rédaction a été victime et face à une inflation pléthorique des sujets religieux dans l’actualité ?

Force est de constater, il en va de Dieu comme des pulsions sexuelles : plus on le refoule, plus il resurgit sous des formes hideuses. Et parfois pète à la figure de façon violente. Mais le terrorisme est plus qu’une poussée d’acné ou une décompensation vicelarde. C’est le retour du refoulé religieux sous sa forme la plus violente et pervertie.

La rationalité triomphante, la prétention scientiste puis l’athéisme politique ont relégué les religions au musée des superstitions et banni le spirituel des discours et des valeurs admises dans la société. Au nom de la laïcité, devenue aujourd’hui synonyme de liberté de conscience et d’expression et célébrée d’autant plus unanimement qu’elle est combattue par des fanatiques qui veulent nous faire la peau, on a jeté le bébé avec l’eau des bénitiers.

Les journalistes de Charlie ont malgré les menaces persévéré dans leur volonté de dénoncer le mensonge terroriste. Ils l’ont payé de leur vie.  Mais à y regarder de plus près, Charlie et Daech sont deux caricatures opposées : l’une d’une religion dont elle ne retient que l’appel au Djihad et qui l’érige en instrument totalitaire ; l’autre d’une Raison qui prend la place de Dieu et finit au nom d’un combat libertaire contre les moralistes par se métamorphoser en athéisme radical et en aversion réflexe contre tous les croyants et l’ordre établi. Charlie n’est certes pas le goulag, mais Charlie est nihiliste, comme le sont les terroristes. Nihilisme du « jouir sans entraves » contre nihilisme du bannissement de toute joie.

On l’avait oublié sous le coup de l’émotion depuis le 7 janvier. On avait tous pris ces gamins insolents dans nos bras. On s’était identifié à eux, on avait brandi des crayons et des panneaux « Je suis Charlie » parce qu’ils étaient devenus les symboles de la liberté d’expression. Et surtout nous continuons de les aimer parce qu’ils nous font rire comme personne.

Mais aujourd’hui, un an après, il est temps de tourner la page et de passer à autre chose. Ces commémorations ont quelque chose d’indécent et d’obsessionnel. Comme si on ne voulait pas refermer la cicatrice et qu’on préférait la rouvrir pour bien sentir qu’on existe là où on a voulu nous abattre.

Sans doute les athées radicaux ont à faire leur aggiornamento face à un monde qui crie sa soif de spirituel et, quand on lui ferme les portes du ciel, se tourne vers des mercenaires du Mensonge.

Quant aux croyants qui s’offusquent de ces caricatures, ils doivent prendre conscience à l’aube du millénaire que ce que l’on nomme « Dieu » n’est au mieux qu’une représentation construite, au pire une idée, un principe, un Idéal détaché de l’Etre ; pour finir une idole. Et que ceux qui font tomber ces idoles ont raison.

En prétendant parler « de » Dieu ou « au nom de » Dieu, les religieux finissent par opacifier le regard des croyants et les éloigner de l’ultime Vérité qu’ils sont sensés servir.

Mieux encore, l’enjeu de ce siècle n’est pas de tuer Dieu ou de proclamer sa mort comme l’ont fait les philosophes de la Raison ou la science aux siècles précédents, mais de dépasser la religion pour entrer dans le « face-à-face ».

Cela suppose qu’on se débarrasse de « Dieu ». Non pour se libérer d’un mythe ou d’un mensonge, mais pour aller au-delà du masque fabriqué qui couvre son visage lumineux.

Tant que nous n’aurons pas réalisé ce saut, le refoulé du religieux condamné par la rationalité resurgira sous les formes hideuses du fondamentalisme et du fanatisme messianique.

D’une certaine façon les idéologues qui endoctrinent les terroristes partent d’une intuition juste : il faut en finir avec le règne du Mensonge qui se substitue à la seule vérité désirable. Et (se) préparer (à) l’avènement du monde qui vient.

Mais aveuglés par leur rage contre leurs ennemis ils en arrivent à l’opposé de l’attitude juste pour préparer la Venue du Messie : détruire, tuer, anéantir, dans une frénésie nihiliste de haine et de mort, au lieu de faire retour à soi, prendre de la distance par rapport à ce monde, abolir les écarts avec l’autre, pratiquer le bien et témoigner humblement de ce qui vient.

Alors oui : « L’assassin court toujours ! » Et c’est cette idée de Dieu qu’il faut vite jeter à la poubelle pour commencer à voir au-delà des apparences et des certitudes avec les yeux de l’Esprit, et non s’accrocher de vieilles icônes jaunies avec un cœur endurci.

« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous fermez aux hommes le Royaume des cieux ; vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous n’y laissez pas entrer ceux qui veulent entrer. » (Mt 23:13)

Tout est dit. Les gardiens du temple sont justement ceux qui prétendent posséder la vérité et les clés du Salut, mais en ferment l’accès à ceux qui le cherchent.

Qu’ils érigent des stèles à Yahvé, Jésus, Mahomet, la déesse Raison ou la Liberté, ce que fanatiques théocratiques et fanatiques athées ne comprennent pas c’est qu’ils sont tous deux gardiens d’un temple vide, que le Divin et la Raison ont depuis longtemps déserté.

Lire aussi l’article du Figaro du 4/1/2016 : « Charlie Hebdo : Dieu est-il coupable ?« 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s