50 shades of hashashins

Réponse à Mohamed Sifaoui à propos de son article : « Oui, l’assassin du 7 janvier court toujours »

Assassins 4coul

Mohamed Sifaoui a raison de débusquer les imposteurs intellectuels qui critiquent Charlie Hebdo et sa une « blasphématoire » pour de sombres motifs.

Il a également raison dans ce constat sévère : le monde musulman n’a pas produit grand-chose de signifiant depuis deux siècles. Cela peut paraître scandaleux de le dire. Si l’on soutient cette idée et qu’on n’est pas musulman on est immédiatement accusé de racisme et d’islamophobie. Mais c’est hélas vrai. A condition de nuancer, de ne pas confondre le monde musulman et le monde arabe, et surtout de s’entendre sur ce qu’on entend par « signifiant ».

Ce constat admis (ou non), il faut aussi bien reconnaître que le monde occidental ne s’est pas non plus illustré depuis deux siècles par un mouvement crescendo vers davantage de civilisation. C’est même tout le contraire.

Victoire du productivisme de masse qui a conduit à un monde aujourd’hui gouverné par l’ultralibéralisme réduisant l’homme au mieux à un consommateur abruti, au pire à un esclave dont les moindres recoins de la vie privée sont appropriés et instrumentalisés par une clique de ploutocrates cyniques. Victoire de l’athéisme scientiste qui a évacué le spirituel de l’espace collectif et des discours et provoqué le retour du refoulé religieux. Au point que les uns crient leur soif de sens et s’abreuvent aux prêches du moindre gogo et que les autres se tournent vers les mercenaires nihilistes du Mensonge. Délitement des sociétés en d’infinis particularismes qui se jalousent et revendiquent la primauté. Triomphe de la pensée char d’assaut. D’abord les idéologies du 20e siècle qui ont conduit à deux guerres mondiales et plus de 100 millions de morts en 30 ans. Puis le règne plus soft du marketing consumériste qui assimile même le vote ou le choix de valeurs à un slogan de supermarché. Vie politique réduite à une compétition de plans de carrière. Nihilisme absolu de l’art contemporain qui à force de déconstruire et de provoquer a abouti à célébrer un teckel fluo, un plug anal ou une boîte de merde d’artiste. Imposture de la pensée droits-de-l’hommiste et du bazar humanitaire qui s’érigent en morale planétaire et en prêt-à-porter de la bonne conscience pour mieux voiler les intérêts stratégiques déployés ici sous forme de guerres et de ventes d’armes, là sous forme de marchés pharmaceutiques faramineux. Religion écologique qui cache une exploitation cynique des ressources, la création factice de marchés juteux liés à l’économie durable et l’ajournement perpétuel des mesures nécessaires pour infléchir le réchauffement climatique.

Les exemples sont accablants !

Sans vouloir donner raison aux Zemmour ou aux prêtres ascétiques de la mauvaise conscience, faut-il s’étonner qu’à force de pousser le vice aussi loin l’Occident se prenne des bombes dans la figure ?

Que toute cette violence qu’on n’arrive plus à endiguer serve des politiques sournois voire des intérêts stratégiques plus occultes et non les peuples opprimés sensés les défendre, peu importe. Il faut cesser de regarder le monde comme le théâtre d’affrontements interminables. Mais comme un réseau où tous les intérêts sont imbriqués dans une chaîne d’interdépendances toujours plus ténue.

Plutôt que de comparer qui « produit » le plus de signifiant, sans doute devrions-nous nous attacher à accoucher ensemble du Sens. D’abord en renonçant à toute forme de concurrence culturelle. La mondialisation conduit non pas à un nivellement des différences culturelles mais à une plus grande fécondité permise par le croisement des signes, des modèles et des valeurs. Embrassons le mouvement sans craindre d’y laisser notre âme. Les jeunes le font naturellement en partageant leurs idées et leurs idoles sur les réseaux sociaux. Et en voyageant les uns chez les autres grâce aux réseaux d’accueil gratuit de voyageurs comme couchsurfing.

Un autre monde, fluide, relié, courbe et mouvant, est en train de naître sous nos yeux ignorants et nous continuons de nous chicaner pour savoir qui a raison et qui a le plus gros cerveau en comparant nos mérites et nos productions respectives selon des critères orthogonaux obsolètes. Puéril !

Pour ne pas tomber dans le piège de la division, de la destruction et de la barbarie où les terroristes veulent nous entraîner, il ne suffit pas de les combattre, il ne suffit pas de vouloir éduquer, il ne suffit pas de démonter leur argumentaire et de débusquer ceux qui s’en font les supporters. Il faut regarder devant, remiser notre ego, nos angoisses et nos certitudes au vestiaire et réapprendre à aimer la vie et jouer, inventer comme des enfants.

Qu’on ne voit pas là une forme de béatitude lasse. La véritable sagesse n’est pas docte et gonflée de savoir. Elle n’est pas non plus gâtifiante. Mais sans retour vers son cœur d’enfant, on ne peut voir le monde qu’à travers les lunettes des drames, des souffrances, des choses graves, des vaines gloires et de l’orgueil.

Plutôt que de traquer l’assassin qui court toujours et d’accuser ceux qui l’excusent, mieux vaut tourner le dos à ces polémiques et chercher à donner du Sens à l’action, à l’échange, au partage.

A force de courir après des assassins et de se lancer des anathèmes, on ne fait qu’entretenir le cycle ininterrompu de la violence, désigner des boucs émissaires et faire le jeu des terroristes en leur offrant une victoire qu’ils n’espéraient pas.

Car de la guerre des mots à la guerre civile il n’y a qu’un pas. En s’enlisant dans une cacophonie dialectique, une surenchère de mots et d’arguments, et cette accumulation de célébrations aussi inutiles qu’indécentes qui ferment toute possibilité de faire son deuil, d’apaiser durablement les esprits et d’écrire ensemble notre avenir sur une page blanche, nous nous interdisons toute possibilité d’opposer le Sens au mensonge et un exemple de société civilisée à la barbarie.

Attention donc aux réflexes qui consistent à séparer le vrai du faux, dénoncer les menteurs et les fourbes, fût-ce pour servir la vérité et de nobles valeurs.

On ne sortira pas de ce piège où les terroristes nous ont attirés en nous chamaillant davantage. Le réveil passe certes par une prise de conscience et un exercice salutaire de détoxification intellectuelle. Trop de « tolérance », trop de relativisme, trop de complaisance, trop de volonté de plaire ou de ne pas froisser les uns et les autres nous ont conduit à anesthésier tout esprit critique et à nous endormir dans une liqueur aussi politiquement correcte qu’insipide.

Les intellectuels comme Mohamed Sifaoui ont du courage et du mérite d’oser dénoncer la pensée unique et braver leur propre communauté pour en accuser la paresse et la duplicité. Mais cela se saurait suffire, au risque d’attiser les réflexes défensifs.

Certes les musulmans doivent se réformer eux-mêmes et décider s’ils acceptent les règles du jeu démocratique ou demeurent complices d’ambiguïtés coupables. Certes la référence à l’Âge d’or de l’Islam est un paravent facile pour éluder les paradoxes et les carences de l’Islam d’aujourd’hui. Mais ce n’est que grâce au dialogue réciproque que l’Islam parviendra à faire sa mue.

Et plus généralement ce n’est qu’en acceptant qu’il y a un horizon de Sens et d’identité commune à construire au-delà des identités et des logiques religieuses que les citoyens de confession musulmane pourront vraiment entrer dans le siècle et se sentir à l’aise sans crainte d’être montrés du doigt.

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