Qui était vraiment Prince ?

Depuis la mort du géant de la pop et alors que son autobiographie devait paraître prochainement on s’interroge toujours sur l’homme caché derrière ce personnage flamboyant.

En fait la personnalité de Prince est assez facile à comprendre.

Était-il vraiment cet enfant sensible et incompris dépeint dans le film Purple rain sorti en 1984 et qui le révélera au grand public ? Privé de tendresse et livré à lui-même à cause de parents divorcés et d’un père alcoolique et violent ?

Puis meurtri par une adolescence difficile : clashes incessant avec un père exigeant et peu affectueux, fugues à répétition, manque de confiance accru par sa petite taille (1,58 m), les railleries de ses camarades et les échecs affectifs avec les filles.

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On sait en fait assez peu de chose sur l’enfance de Prince Roger Nelson sinon qu’il était épileptique (il le dira lui-même), issu d’une famille de musiciens, d’un milieu modeste et traditionaliste (famille adventiste), et d’une banlieue délaissée de Minneapolis, ville assez sinistre du Rust Belt.

Très tôt Prince se réfugie dans la musique. Servi par un talent précoce de compositeur et de musicien, il maîtrise de nombreux instruments et se singularise par une volonté opiniâtre de se faire connaître sur la scène locale.

Est-ce juste pour réussir, ou pour gagner l’affection d’un père sarcastique et orgueilleux comme le décrit le film ? Un héritage pesant qui le rendrait proche du petit prodige de la famille Jackson.

La personnalité du jeune Prince semble se construire entre violence contenue, colère refoulée, qui parfois surgit en fulgurantes décompensations, quête d’une identité incertaine, ambiguïté et désillusions affectives, besoin de s’exhiber et de provoquer pour gagner la gloire et l’impossible amour. Eléments qu’on retrouve dans sa musique et son personnage.

Prince aurait pu très bien mal tourner, devenir un bad boy, un punk ou un junky. Mais comme le Petit Prince de Saint prince1-637x325Exupéry, il reste avant tout un artiste solitaire, un idéaliste toujours insatisfait, réfugié dans sa bulle et son univers artistique qu’il élabore en mélangeant les influences et en accumulant compulsivement les créations…

A la différence de Michael Jackson, Prince n’a eu ni un père envahissant pour le pousser à devenir une star, ni un agent pour lui dicter ses choix artistiques (il est le seul artiste de sa génération à avoir refusé  à 20 ans que sa maison de disques ait le moindre mot à dire sur ses compositions), ni de mentor comme Quincy Jones pour faire d’un gamin surdoué le roi de la pop.

Il s’est fait tout seul avec une persévérance rare et ne veut surtout pas qu’on interfère dans ses choix. Ses engueulades avec ses groupes successifs sont homériques, comme sa façon de claquer la porte de la Warner puis de récupérer ses droits d’auteur au terme de 20 ans de procédure.

Dans ses lyrics comme dans l’énergie qu’il déploie dans sa musique ou sur scène, on sent clairement cette soif d’être reconnu, aimé, adulé propre à beaucoup d’artistes issus de minorités ethniques (afro ou italo-américains), de milieux modestes, imprégnés de morale puritaine, de respect de l’autorité, de culte de l’effort et d’un ardent désir de réussir brillamment en surmontant les obstacles, la ségrégation ou l’injustice.

Artistes qui ont souvent multiplié durant leur carrière postures excentriques et provocations outrancières : Bowie, Michael Jackson, Madonna, Lady Gaga…

Autre trait commun à ces artistes hors normes : revendiquer farouchement son indépendance, faire comme bon leur semble, suivre son inspiration, laisser libre cours à sa fantaisie, faire fi des diktats du business de la musique pour ne rechercher que l’assentiment de ses fans. Quitte à aligner les caprices de diva ou à connaître des bides retentissants.

Et surtout entretenir soigneusement le mystère autour de sa vie privée, s’enfermer dans un bunker doré à l’abri des regards, avec une volonté de tout contrôler, de limiter au strict minimum ses apparitions publiques et interviews, de filtrer les infos, de se méfier jusqu’à la paranoïa des médias. Et de jouer les caméléons en déstabilisant son public, passant d’un style ou d’un personnage à l’autre en se rendant aussi imprévu qu’inaccessible.

La personnalité de Prince n’est pas si mystérieuse ni exceptionnelle même sa musique l’a été assurément.

Toutefois, certains traits restent aujourd’hui méconnus du grand public. Qui en France sait que derrière l’icône lascive et hypersexuée, ses paroles, sa gestuelle, ses accoutrements et ses postures provocantes, derrière ce visage d’éternel ado à peine sorti de l’enfance exhibant une libido torride sous des traits androgynes se cachait en réalité un chrétien très conservateur, proches des idées les plus réacs et farouchement hostile au mariage gay ?

Qui sait que Prince (comme Michael Jackson pendant longtemps) s’était converti aux Témoins de Jéhovah ?…

Et qu’à côté de propos explicitement sexuels et de ces cris de guenon en rut, beaucoup de ses chansons comportaient des messages chrétiens à peine voilés. Comme le très pop et explicite The Cross (1987), Thunder, GOD, Controversy (1981) et d’autres qui tranchent à l’évidence avec des textes plein de stupre, comme Sexuality, Jack U off, D.M.S.R., ou l’un de ses premiers tubes Sexy dancer, enregistré alors qu’il n’avait que 20 ans et posait sur la pochette de l’album sous les traits ambigus d’un éphèbe nu, chevelure abondante style Donna Summer et torse poilu.

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Prince ne se contente pas d’incarner lui-même cette sexualité troublante, équivoque, débridée voire obscène. Il pousse ses propres musiciens, notamment ceux qu’il produit jusqu’aux limites de l’acceptable : Sheila E, Apollonia ou Vanity, l’une de ses nombreuses égéries chanteuses qui en 1983 sort avec ses deux consœurs un album baptisé Vanity 6, dont les paroles choquent par cette façon nouvelle pour des femmes de revendiquer une sexualité « phallique », agressive et obscène à l’égal des garçons. Une provocation de plus servie par un déluge d’électronique qui fera qualifier ce style très innovant à l’époque de « technofunk » (cf. le titre Nasty girl).

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Ce personnage unique qu’incarne Prince, mélange d’enfant pervers, provocateur et blessé, et de gay efféminé, lascif, pousse-au-vice, quoique chasseur compulsif de jolies femmes, semble à l’opposé de l’apôtre repenti, puritain et un brin prosélyte.

Dans certains textes on sent poindre une vision assez angoissée de la foi, marquée par des rumeurs d’apocalypse (1999), un cynisme extrême à l’égard de fléaux comme le sida (Positivity) et comme une volonté de rachat et d’absolution proportionnelle aux débauches affichées.

Prince reste donc un artiste complexe et un personnage ambigu. Sans doute ne se connaissait-il pas vraiment lui-même et se cherchait au travers de ses milliers de chansons écrites et pour certaines à peine ébauchées. 500 titres inédits attendraient dans les coffres de ses compagnies de disques. Et pour 30 albums édités, combien ont été sabordés ou empêchés par l’auteur de sortir à la dernière minute ?

Plus encore qu’une volonté d’explorer et de marier tous les genres musicaux (funk, soul, pop, rock, électro, hip hop, R&B, OST…) avec autant d’aisance que d’audace, cette prolifique et inépuisable créativité fut sans doute le seul refuge à une âme tourmentée, attachée autant à séduire faute d’être aimée qu’à provoquer ou bousculer les lignes.

Quant au mélange assumé entre sexe et foi, Prince le revendiquera même comme une façon de « glorifier Dieu » !

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Le dernier mystère de Prince restera sans doute celui de sa mort. Même si le voile est levé sur sa cause et ses circonstances, comme Michael Jackson 7 ans plus tôt Prince emportera une part de secret dans sa tombe. Était-il malade sans vouloir le révéler ? Souffrait-il du sida ? Ou d’un cancer incurable comme Bowie ? Personne ne le saura jamais avec certitude.

Mais de Jim Morrison à Prince, les monstres sacrés ont besoin aussi de cette aura de mystère pour nous fasciner.

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