Bedos ou le vertige du vide

Dois-je le confesser avec honte ? Ou le revendiquer comme la Légion d’Honneur du bon goût ? Guy Bedos ne m’a jamais fait rire. Et ne m’a jamais intéressé, encore moins ému.

Adolescent déjà, j’étais gêné de voir les adultes se fendre en regardant ses outrances et ses provocations. Mais percevais déjà intimement plus de fausseté que de talent dans ces petits yeux bouffis et satisfaits, dans ces mimiques arrogantes et faussement complices, dans ces effets de pitre grossier…

Pourtant Dieu sait que j’ai toujours aimé rire. Et que je n’aurais jamais manqué un sketch comique ou une émission de divertissement pimentée d’humoristes à la télé.

Je suis de la génération de Le Luron. Devos c’était déjà celle de mes parents. Mais j’ai toujours considéré le grand Raymond comme un Maître du Rire. Et le petit Thierry comme un virtuose de l’impertinence. Quand on regarde ses sketches aujourd’hui on ne peut que s’incliner derrière le remarquable travail d’écriture et les effets de scène drôlissimes, mélange de farce burlesque, se sensibilité extrême, d’insolence gamine et de plaisir transgressif.

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Que dire de Bedos ?

La seule chose que retiendra ma génération c’est sans doute le sketch du dragueur, interprété avec son ex compagne Sophie Daumier. Un sketch qui l’a rendu célèbre dans ces années érotiques, mais dont il n’est même pas l’auteur.

Tout le reste ensuite n’est que prétention, arrogance, contentement narcissique et vulgarité.

C’est tout un symbole : Bedos meurt quelques jours seulement après Jean-Loup Dabadie, son génial parolier. Comme pour signifier que sans lui, il n’était rien. Une illusion.

Depuis ces premiers essais adolescents sur les planches et les plateaux télé, Bedos n’aura fait que cultiver son aigreur, son ressentiment. Faisant faussement rire des imbéciles avec des sujets tragiques. Mais sans le talent d’un Desproges. Bien loin de là.

Son vrai sujet, sa vraie cible, toujours dissimulés sous des prétextes, c’était lui-même. Et sa propre vie de raté. Un classique. Que son orgueil pourtant ne pouvait s’avouer.

Le comique – si l’on peut parler de comique – de Bedos tient finalement en très peu de choses. Quelques émotions dérisoires. Ce mauvais clown n’aura fait toute sa vie que tenter de faire rire avec son propre désespoir. Il se savait sans doute nul, dépourvu de vrai talent d’acteur et de comique. Mais son ego ne pouvait le supporter. Ne restait alors que le pastiche, la fausseté, la surenchère, la fuite en avant.

Dans la France des années Giscard finissantes puis de la Génération Mitterrand triomphante, Bedos s’est trouvé comme beaucoup d’autres saltimbanques des beaux quartiers un créneau « engagé » : la bonne conscience de gauche. Faussement supérieure. Faussement amusée.

Les cibles étaient faciles, resservies à chaque sketch et à chaque spectacle jusqu’à l’overdose.

La droite, pastichée en Empire du Mal. Et opposée de façon bouffonne et manichéenne au Royaume du Bien : la gauche caviar mitterrandolâtre des années Tonton.

Car même à gauche certains en prenaient pour leur grade. Telle Martine Aubry, rhabillée telle une has been ringarde en une phrase et trois vacheries.

La vacherie. Voilà le seul ressort comique et idéologique de ce bouffon aussi vide qu’une urne un soir de banqueroute électorale.

Pour être pris au sérieux et faire partie du sérail, de la cour, dans ces années marquées par des émissions comme Droit de Réponse, matrice de toutes les secondes parties de soirées déclinées 20 ans plus tard par les Ardisson, les Fogiel ou les Ruquier, il fallait être forcément impertinent, méchant, grossier même. Couper la parole à qui mieux mieux pour insulter, rabaisser, calomnier.

Bien avant que les rappeurs du Bronx n’inventent la punchline assassine, les bouffons de Minuit avaient déjà mis au point l’artillerie lourde des mousquetaires de la Pensée unique.

Une pensée qui allait s’imposer en quelques années pour renverser l’ordre établi. L’ancien régime. Celui incarné cette fois non pas par les aristos guillotinés sous la Terreur, ni même seulement pas « les bourgeois » chers à la rhétorique gaucho-marxiste. Mais par « la Droite ». Une entité maléfique terrassée par le règne messianique du Progrès, de la Justice, de l’Humanisme et de la Fraternité sociale. Le Diable. La Honte. L’éternel ennemi rejeté dans les ténèbres de l’infâmie.

Ainsi donc toute une génération de frustrés qui avait rongé son frein durant 23 ans de domination de la vie politique française par l’UDF et le RPR, allait pourvoir assouvir sans fin sa vengeance et traîner dans la boue les vaincus.

En France dans les années 1980, il ne pouvait y avoir que deux camps : la Gauche incarnant le Bien, et la Droite incarnant le Mal, ridiculisée autant qu’honnie.

Ces grands esprits nourris de magnanimité et de fair-play allèrent donc passer le reste de la décennie et les suivantes à taper sur les vaincus, à les enfoncer le plus possible, à les humilier. Et le citoyen Bedos, Grand Accusateur du Comité de Salut Public, allait pouvoir s’en donner à cœur joie.

Comme si lui et ses confrères humoristes ou « artistes » n’avaient subi durant les années précédant la Résurrection mitterrandienne que censures, crachats et avanies.

Une façon aussi de faire semblant d’oublier que dès 1983 et le tournant de la rigueur, Mitterrand soudainement converti aux sirènes néolibérales allait trahir la Gauche qui l’avait élu, le Programme Commun supposé servir de plateforme de gouvernement avec le PCF, et une bonne partie de son propre parti, pour conduire une politique centriste, libérale et européiste totalement calée sur celle de son prédécesseur. N’étaient les quelques avancées sociétales qui allaient lui offrir les voix d’une jeunesse avide de libertés et de souffle neuf.

Ceci allait sans doute contribuer à creuser l’aigreur du grand humoriste et de ses pairs. Qui désormais en seraient réduits à assurer l’après-vente « culturelle », ou du moins cathodique d’une fausse promesse de campagne face à l’espoir trahi de 15,7 millions d’électeurs de gauche roulés dans la farine par leur idole. Lequel s’avéra par la suite être un ancien pétainiste qui n’avait jamais renié son passé collaborationniste ni ses amitiés coupables avec des tortionnaires nazis.

Il furent nombreux à faire la claque sur les plateaux télé de la Mitterrandie, emmenés par Jack Lang et ses amis. Puisque le peuple avait été trahi, ne restait plus qu’à lui balancer du pain et du cirque, selon les bonnes vieilles recettes du césarisme républicain.

Bedos allait donc faire partie de ce cortège de bateleurs hypocrites de la bonne conscience de gauche appelés à la rescousse pour se flageller à chaque élection perdue. Ou pour ranimer la flamme de la ferveur de gauche à chacun des drames qui ont émaillé les deux septennats. Antiracisme, lutte contre l’antisémitisme, pour les droits de femmes et surtout des minorités, Bedos le pied-noir missionnaire allait être de toutes les causes en vogue, de tous les combats « progressistes ».

Ses offuscations devinrent vite indissociables de ses effets comiques, toujours les mêmes, toujours téléphonés. Avec toujours le bouc émissaire facile : la Droite, les fascistes, les racistes…

Une façon de ne surtout pas se poser de question, de ne pas se remettre en cause, de se rassurer en se prouvant qu’on est un type bien, qu’on est dans le bon camp, qu’on est dans le sens de l’Histoire et du Progrès. Contre tous les fascismes, tous les obscurantismes, les conservatismes.

Avec toujours les mêmes ficelles : la caricature gouailleuse, la fausse provocation, l’ironie caustique et faussement complice, le clin d’œil faussement équivoque à une salle acquise, et la chute repérée à 10 kilomètres.

Au final Bedos n’aura été qu’un faire-valoir. Un alibi. Une sinistre imposture. Le symbole d’une époque accouchée dans la fausseté, le ressentiment et l’aigreur. L’icône d’une génération et d’une caste incarnées par le pharaon Mitterrand et sa Cour. Cette gauche caviar parisienne, pétrie de bons sentiments, engoncé dans son narcissisme, son faux puritanisme et sa morale de café-théâtre. Sûre d’être dépositaire du Vrai, du Juste et du Beau. Mais totalement ignorante voire méprisante des réalités vécues par ceux, les petits, les gueux, qu’elle prétendait défendre. Et qui se contenta de mettre en scène des caricatures prétentieuses, ridicules et surjouées, au travers de ces bouffons de cour érigés en porte-voix : les Renaud, les Balavoine et autres saltimbanques fils de bourges missionnés pour célébrer la bonne conscience de nantis hypocrites.

Bedos n’est qu’une outre bouffie d’alcool et de contentement égotique. Un pitre. Un minable singeant les grands dont il n’était capable d’égaler ni le talent, ni la sincérité, ni la hauteur d’âme.

Deux générations d’humoristes brillants et qui resteront, eux, dans les mémoires. Coluche, Desproges, Roumanoff, Lemercier, Alévêque, et même Bigard malgré sa vulgarité. Suivis par Les Nuls, Les Inconnus, de Caunes et Garcia, Djamel, Foresti…

L’exhibition la plus scandaleuse et la plus pathétique du vide abyssal qui fait office de talent, de conscience sociale ou politique, dont nous aura gratifiés Bedos une fois descendu au plus bas à force de ridicule, d’obscénité et d’alcool, aura sans doute été sa prestation radiophonique au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher en janvier 2015.

Alors que tous les républicains, les démocrates, les Français et les autres réunis par un même attachement aux Droits de l’homme, à la liberté et à la dignité humaine, défilaient sur le pavé parisien ou soutenaient le mouvement en reprenant à leur compte le slogan « JE SUIS CHARLIE », Bedos l’islamo-gauchiste ne trouva rien de mieux que d’éructer dans le micro qu’on lui tendait : « CHARLIE HEBDO ? QU’ILS CRÈVENT ! » Et de tenter de justifier l’injustifiable – la défense de terroristes djihadistes contre des journalistes sacrifiés au nom de la liberté d’expression – par un argumentaire confus noyé dans les reflux d’alcool.

Reniant ainsi toutes les valeurs qu’il avait prétendu défendre toute sa vie. Et se rangeant de facto dans le même lot que l’immonde Dieudonné. Lequel n’est plus humoriste depuis 20 ans au moins mais un militant d’extrême droite révisionniste et pro-djihad.

Le plus triste c’est qu’aussi criminels et obscènes ses propos puissent être, l’abominable Dieudonné conserve même encore aujourd’hui plus de talent comique que Bedos n’en aura jamais eu dans toute sa carrière. Affligeant.

Pour trouver aujourd’hui de vrais talents comiques qui ne soient pas des rediffusions d’eux-mêmes ou des pâles copies de leurs aînés, il faut chercher du côté de la jeune génération. Des auteurs décalés comme Le Chinois Marrant, ou des petits jeunes sans complexes de la génération des yoyos, les fils désillusionnés de ces bobos confinés dans leur fatuité bien-pensante.

Ou bien il faut aller voir ailleurs pour tromper l’ennui parisien. A Montreux. A Marrakech. Ou à Bruxelles, avec l’émission désopilante Le Grand Cactus sur la RTBF, la seule à reprendre le flambeau du meilleur de l’humour burlesque made in Canal+ des 90s.

Je n’ai pas de véritable haine contre Bedos même si son personnage me dégoûte et les couronnes qu’on lui tresse me hérissent. Je n’irai pas non plus pisser sur sa tombe : un geste qu’il aurait sans doute adoré faire s’il avait eu plus de couilles que de gueule. Je préfère le laisser croupir dans un oubli certain, seule condamnation qu’il mérite et qui l’irrite.

Et à tous ceux qui ont adulé du vent, du mensonge, de la vanité, je dis : réveillez-vous ! Ne laissez plus ces amuseurs insignifiants et ces faussaires de la bonne conscience vous dicter vos engagements ou vos colères. Soyez vous-mêmes. Soyez vrais. Et ne vous laissez plus jamais abuser par de faux comiques qui mélangent l’idéologie, les flatteries de cour et l’humour réchauffé.

Parce que l’humour sauve quand il est vrai. C’est-à-dire inspiré par l’esprit. Mais il avilit celui qui en use comme celui qui en rit quand son seul but est de déguiser l’envie, la haine, la détestation de soi ou des autres en apogée des valeurs.

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