Dis-moi, Céline…

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Un dernier point à propos de Céline, et puis promis je passe à autre chose.
De grâce, ceux qui ont peur, et je les comprends ô combien !
Recouvrir du sceau de la censure et du tabou la littérature antisémite du début du 20e siècle, en particulier celle des intellectuels français qui ont ouvertement soutenu Vichy, est une erreur magistrale.
C’est exactement équivalent à vouloir raser Auschwitz. Ou interdire qu’on y emmène des jeunes Européens pour visiter les camps et se confronter à la réalité de l’horreur, au motif que cela pourrait leur donner des mauvaises idées.
Autant fermer aussi Yad Vashem tant qu’on y est.
Il faut que ces zones d’ombre de l’Histoire européenne et du « patrimoine culturel » (j’ose à peine le dire…) français soient exposées au grand jour.
Qu’on puisse les publier, les étudier, les transmettre aux générations futures.
C’est précisément ce qu’ont réalisé les Israéliens dans les différents bâtiments commémoratifs du Mémorial de Yad Vashem.
Mais tout comme Yad Vashem n’est pas un musée comme les autres, les pamphlets de Céline ne sont pas une « littérature » comme les autres, à balancer pour des raisons mercantiles sur les étalages des libraires en faisant du buzz.
Cela nécessite un minimum de préparation et un véritable encadrement pédagogique.
C’est sans doute la vraie raison qui a motivé les éditions Gallimard à reculer. Plus que la pression de l’opinion et la peur d’un nouveau scandale.
A ce propos, le politique est coupable de ne pas avoir donné de la voix et proposé des solutions pour que cette éventuelle réédition puisse se faire dans des conditions acceptables et soit utile à quelque chose. En hissant le débat à un niveau éthique au lieu de le laisser s’abîmer dans les affects.
Néanmoins, Céline ou d’autres : tout doit être accessible. Et surtout largement mais calmement commenté.
Il faut oser regarder les choses bien en face. Ne pas céder à la tentation de la peur, fût-elle légitime. Ou pire, de la mauvaise conscience et de la honte. Faire confiance à l’esprit critique. Au besoin le raviver.
Qu’on explique ainsi méthodiquement, scientifiquement, mais de façon dépassionnée les racines de l’antisémitisme politique qui a conduit les Nazis à la Conférence de Wannsee, qui précipita la Solution finale presque 20 ans après Mein Kampf.
Et comment certains Français en sont arrivés à justifier et collaborer avec de telles atrocités.
Sans les pamphlets de Céline, comment comprendre que des millions de Français aient applaudis à une telle absurdité ? Ou pour le moins n’aient pas eu la force de s’y opposer en condamnant la complaisance de leurs chefs et en faisant entendre leur voix, sinon depuis Londres ?…
Sans la force de l’exemple d’un écrivain par ailleurs célébré pour ses œuvres, comment admettre que seuls les collabos de Vichy aient pu entraîner tout un peuple à fermer les yeux sur les sorts de leurs compatriotes juifs ?
Tout le monde n’a pas eu la chance de pouvoir émigrer aux Etats-Unis en laissant passer l’orage, comme Michèle Morgan ou Jean Gabin. Et certains se sont très bien accommodés de cette période d’Occupation, quitte à vendre leur âme au diable pour asseoir leur gloire et leur fortune.
Il faudrait ajouter beaucoup de noms à cet inventaire. Qui sans atteindre les excès de haine d’un Céline, ont ouvertement collaboré avec l’ennemi. Des artistes de premier plan comme Maurice Chevalier.
Céline n’a pas eu à se chercher d’excuses : il a toujours soutenu l’antisémitisme nazi dont il s’est fait l’immonde thuriféraire.
A ce titre, il mérite non pas d’être dénoncé – le temps n’est plus aux règlements de comptes – mais d’être étudié.
Tout comme pour comprendre dans quel contexte culturel et historique s’enracine l’antisémitisme nazi, il faut expliquer aux jeunes Français, en particulier aux jeunes catholiques ignorants de leur histoire, les racines de l’antijudaïsme chrétien, qui remonte aux tout premiers temps de l’église primitive.
De Paul de Tarse (qui était juif…) aux Pères de l’Eglise. En passant par l’Inquisition espagnole. Et jusqu’à Vatican II, qui ouvrit une nouvelle ère de réconciliation et de dialogue entre Juifs et chrétiens (catholiques du moins, les protestants les ayant peu ou prou précédés de 4 ou 5 siècles).
Sans cette mémoire indispensable, on ne peut comprendre les évolutions des mentalités au cours de l’Histoire et le sort réservé aux Juifs en Europe occidentale, qui a abouti à cette aberration insensée que fut le massacre de 6 millions de déportés durant la Shoah auquel le régime de Vichy a activement collaboré.
Condamner Céline à l’oubli, c’est légitimer Faurisson et tous les négationnistes !
Car plus on gomme la mémoire d’une nation dans ce qu’elle a de plus corrosif, plus on autorise que certains kidnappent la mémoire et la corrompent en réécrivant l’Histoire pour satisfaire leur haine irascible du Juif.
Et ce ne sont pas les jeunes cerveaux dont mêmes les grands-parents aujourd’hui n’ont pas connu la Guerre, et qui baignent dans une culture du relativisme permanent, qui seront demain capables de dire à leurs propres enfants :
« Voilà ce que nos pères ont fait !
Voilà ce qui a existé et ne doit plus jamais se reproduire, ici ou ailleurs ! Pour quelque peuple de l’humanité que ce soit !
Et voilà comment certains esprits brillants ont justifié et appelé l’horreur de leurs vœux !
En manipulant leurs compatriotes égarés dans la confusion de la Débâcle, et trop las pour résister au bruit glaçant des bottes comme à l’idéologie nauséabonde de l’occupant !… »
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La rafle de la Mémoire

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Marine Le Pen a sans doute trop été marquée par les égarements nationalistes de son mentor Paul-Marie Coûteaux, qui a méthodiquement formaté la candidate devenue présidente du FN et façonné sa « culture française » conformément à ses propres obsessions de crapaud souverainiste tout à tour idolâtre de Mitterrand, de Chevènement, de de Villiers puis du clan Le Pen.

Comme elle subit manifestement l’influence de l’un de ses maîtres à penser, l’immonde Eric Zemmour, qui ne sait plus quoi faire pour tenter de faire oublier ses origines prolétaires et juives-arabes, rêve d’une « France éternelle » aussi mythique qu’outrancière, dénature l’Histoire dans son dernier pamphlet Le Suicide français, au point de pasticher le Général en héritier de Maurras et de Barrès, et s’abîme dans un abject révisionnisme en réhabilitant la figure à ses yeux incomprise du Maréchal.

Je crois la fille du fondateur plus habile et moins marquée par l’idéologie nazie que son père. Mais ses amitiés jamais démenties pour des camarades d’Assas devenus des piliers du parti frontiste et jamais évincés malgré leur appartenance assumée aux pires factions antisémites comme le GUD en disent long sur sa complaisance et l’imposture d’un ravalement de façade orchestré uniquement pour attraper des gogos aigris par l’irresponsabilité objective des apparatchiks de « l’UMPS ».

La voici aujourd’hui face à ses contradictions, avec cette ultime provocation qui la renvoie aux outrances de son père qu’elle avait d’abord cru pouvoir remiser dans les oubliettes.

Depuis que le FN grimpe dans les sondages, les fachos qu’on avait priés de dégager des meetings relèvent la tête et donnent du coffre en multipliant les abjections.

Habile, la bourgeoise clodoaldienne qui se rêve en Madone des laissés-pour-compte n’est pas exempte d’un fatal faux pas, comme en témoigne cette sortie d’anthologie sur le Vel d’Hiv’. Il ne s’agit pas d’un dérapage contrôlé à la Papa, mais d’une bourde manifeste à peine calculée.

Car pour bien comprendre l’ignominie de son propos, il ne faut pas s’arrêter à ce qui scandalise au regard des standards éthiques contemporains et des discours admissibles quant aux pires heures de notre Histoire récente. Mais il convient de resituer sa déclaration dans un contexte historique et politique qui a vu l’opinion française opérer une mue salutaire sur un sujet hier encore tabou.

Au soir de la Libération la France s’était rachetée une bonne conscience en surfant sur les mythes de la Résistance. Tous les Français étaient subitement devenus gaullistes, défilaient sur les Champs-Elysées pour acclamer leur libérateur, quand une majorité suivaient le Maréchal quelque mois auparavant. Par peur, par fidélité au héros de Verdun qui prétendait les laver de la honte de la débâcle et des humiliations de l’Occupation, plus que par idéologie. L’Appel du 18 juin ne réunissait qu’une fronde minuscule de « terroristes » et d’hommes de l’ombre. Seuls quelques courageux ont vite compris que l’avenir de la France passait par Londres, l’alliance des vrais patriotes et des communistes alliés de Staline, si elle souhaitait en avoir un, sortir de la guerre avec les honneurs et faire entendre sa voix dans le concert des peuples libres victorieux de la barbarie nazie.

La déportation de 141.000 de ses enfants fut passée sous silence, la responsabilité de la France mise sous le tapi. Puisque l’Etat français n’était pas la République, la France ne pouvait être accusée d’avoir collaboré à ces horreurs, que beaucoup semblaient découvrir quand les premiers suivants d’Auschwitz débarquaient à l’Hôtel Lutétia.

La rhétorique républicaine, officiellement justifiée par le triomphe de la Résistance sur la collaboration, incarnée par la figure totémique du Général, et portée par le mythe gaullien de « la France éternelle », avait validé le sentiment unanime qu’il fallût mieux faire silence sur certaines vérités sombres source de désunion et passer ces crimes par pertes et profits, au nom de l’unité et de la dignité patriotiques retrouvées.

Seuls quelques historiens opiniâtres ont osé déterrer des non-dits, mais personne ne voulaient les entendre. Jusqu’à ce que les cicatrices se refermant et les générations passant on put enfin regarder notre Histoire avec davantage de sérénité et d’objectivité.

Jacques Chirac a eu ce courage blasphématoire aux yeux de certains de faire amende honorable, en présentant les excuses officielles de la France à ses enfants livrés à l’ennemi. Quitte à rouvrir des plaies et se mettre à dos une bonne partie des gaullistes qui ne goûtaient guère qu’on pût ainsi briser un tabou bien commode et renverser le tabernacle immaculé érigé par leur grand-homme.

Marine Le Pen s’attire aujourd’hui un opprobre légitime, non par son relativisme qui ravive des mémoires meurtries, mais parce qu’elle surfe sur cette ambigüité républicaine. Son but est sans doute moins de laver la France de Vichy de ses crimes bien qu’elle soit l’objective héritière de cet embarrassant courant qui porta l’extrême droite française au pouvoir entre 1940 et 1945, que de blanchir à contre-courant la France dont elle rêve et qui n’existe que dans ces lubies d’une culpabilité qu’on lui servirait injustement à propos de la Shoah et qui selon elle serait injustifiée.

On reconnaît bien là la patte de Zemmour, qui sans se compromettre dans les excès d’un Soral ou d’un Faurisson manipule les faits pour asseoir ses propres mythes d’une France qui n’a jamais existé et renvoyer la responsabilité de sa décadence sur des boucs émissaires commodes que sont les enfants d’immigrés, l’Islam et leurs thuriféraires complaisants, ces anciens soixante-huitards devenus des bobos alliés au capitalisme. Lesquels auraient abîmé la France dans un « déconstructivisme » coupable, l’auraient vendue aux intérêts américains pour la laisser aujourd’hui en lambeaux. Les mêmes thématiques qu’on retrouve à longueur de meetings dans la bouche de sa disciple dévote.

Accuser Marine Le Pen d’antisémitisme brut de décoffrage est un mauvais procès. Qui ne fera que la renforcer dès que sera de nouveau entonné le sempiternel refrain de la victimisation injuste des « vrais patriotes » défendant la France contre ceux qui veulent la détruire.

Pour résister à cette provocation, il faut plus intelligemment en appeler à l’évolution de la conscience historique, qui a exhumé du shéol de l’Histoire tout un pan rejeté de notre mémoire collective. Non pour accuser la France de crimes qu’elle a effectivement commis, même si tous les Français de l’époque ne sont évidemment pas coupables. Mais pour faire acte de repentance collective en assumant la responsabilité commune en dépit des hauts faits de la Résistance qui s’y était opposée, seule condition d’un vrai pardon et d’une vraie réconciliation de tous ses enfants.

Briser ce nouveau pacte républicain c’est revenir 70 ans en arrière et gommer tout le travail historique et l’amendement éthique réalisés trois générations après ces tragiques événements.

On n’écrit pas l’Histoire à reculons. Or c’est exactement ainsi que procède le FN dans sa mythologie, sa rhétorique et son programme fou conçus pour une France qui non seulement n’a jamais existé mais ne pourra jamais plus revivre compte tenu du chemin parcouru et des enjeux qui la situent dans une inévitable perceptive ouverte et mondiale. Sa seule chance c’est de saisir cette mondialisation tant redoutée, non comme une fatalité à repousser mais comme une chance pour redonner du sens à une Europe qui a trahi ses pères et s’est vendue sur l’autel du dieu Mammon.

Le FN est le dernier parti qui pourrait opérer cette transformation. Car il ne se nourrit que de mythes et de rancœurs accumulées et entretenues pour manipuler les esprits les plus faibles en cultivant la haine sur le terreau de ressentiments légitimes.

Si les esprits savent faire preuve de discernement plus que d’offuscations-réflexe dictées par la peur de la peur, ce parti est mort dès à présent. Faisons en le pari et ne cédons surtout pas au piège d’une condamnation qui serait vouée à l’échec si elle ne s’appuyait que sur de mauvais arguments.


Pour plus de détails sur l’évolution historique de la mémoire de Vichy, lire cet excellent article d’Henry Rousso, historien et directeur de recherches au CNRS : « Après la déclaration de Marine Le Pen sur le Vel d’Hiv, quelle responsabilité de la France et des Français sous l’Occupation«