Sortir du féminicisme, version extrémiste du féminisme

Mis en avant

Dans un article paru aujourd’hui, Marianne revient sur le sujet très débattu des violences conjugales en posant une question évidente mais essentielle : « Violences conjugales : qui voudra voir que l’agresseur peut être une femme ? 

Agresseur – femme : un oxymore ?

Est-il si difficile d’admettre que la violence conjugale est une réalité qui ne concerne pas que les femmes ? Qu’elle n’est pas un phénomène univoque ?

La violence ne serait-elle qu’une spécificité masculine ? Les hommes, parce qu’ils seraient perçus comme « plus forts » que les femmes selon des critères physiques, ou « plus agressifs » selon des critères hormonaux ou psychiques, seraient-ils les seuls capables d’user de violence envers leur conjointe ?

Une femme n’est pas capable aussi de se montrer violente, de harceler un homme verbalement, physiquement, psychologiquement, ou sexuellement ?

Et si l’on va plus loin, n’existe-t-il pas au cœur du féminisme une forme d’hyperviolence manifeste et arbitraire, travestie en prétention justicière, égalitaire ou libertaire ?

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Nos croyances sexistes ont la vie dure ! Toujours cette fameuse différenciation sexuelle et physique, matrice de tous les stéréotypes ou croyances véhiculées depuis des lustres quant aux déterminismes comportementaux liés au sexe.

Nous sommes tellement conditionnés par les discours que le terme même de « violences conjugales » évoque immédiatement des violences infligées par un mari à sa femme : menaces, intimidations, humiliation, cris, coups et blessures, viols conjugaux, allant parfois jusqu’au meurtre – pardon, au « féminicide ».

Nous reviendrons sur le sens de l’imposition de ce néologisme…

Soyons très clairs : il n’y a nul lieu ici de relativiser, de minimiser, de prétendre occulter ou d’ironiser sur une réalité qui est un drame réel pour beaucoup trop de femmes. Un drame personnel pour les victimes elles-mêmes, mais aussi souvent pour leurs enfants et leur entourage. Un drame social et collectif pour une société incapable de les prévenir et d’y apporter des solutions efficaces.

La violence conjugale, et plus largement les violences faites aux femmes, sont une réalité statistique et juridique. Mais aussi un thème récurrent qui traverse depuis des générations les discours, les représentations, les schémas culturels et même politiques.

Cette violence est aujourd’hui partout commentée, condamnée, reproduite et mise en scène dans un très grand nombre de films, de romans, de talk-shows, de séries télé.

Un thème « social » souvent associé aux ravages de l’alcoolisme, du chômage, à la délinquance, aux frustrations personnelles, à des déséquilibres psychiques ou une « enfance malheureuse ». Mais aussi au fanatisme religieux, notamment musulman, qui en excuse et en préconise même l’usage d’une façon déclarée « licite », comme le viol conjugal.

Au 19e siècle, sous la plume d’écrivains comme Zola dans La Bête humaine, il était d’usage pour dépeindre la misère propre à cette classe dite « prolétarienne », de décrire avec les codes du roman naturaliste ces violences conjugales comme un fait coutumier, un phénomène social parmi d’autres, et de présenter cette violence comme un synecdoque ou une allégorie de la violence propre à toute la société.

Cette société injuste, « capitaliste et bourgeoise » fondée sur « l’oppression de l’homme par l’homme », selon la bonne vieille grille de lecture marxiste. Une violence sociale génératrice d’autres violences publiques ou privées.

Cependant ce n’est ni Marx ni la Révolution ni les utopies en vogue qui libéreront les femmes.

Ce sont les femmes elles-mêmes !

Le mouvement d’émancipation des femmes dans la société industrielle démarre en Europe à la fin du 19e siècle et se structure au début du 20e siècle.

Notamment après cette Grande guerre où les femmes auront joué un rôle essentiel, prenant en mains les rênes des nécessités domestiques, agricoles, économiques, politiques, pendant que les hommes étaient occupés à combattre au front. Pendant que ces « poilus » s’entretuaient pour pas grand-chose, leurs femmes prirent leur place, faisant tourner les fermes, les écoles, les dispensaires, les mairies, les ateliers, les usines, les administrations… pour que la vie continue.

Les très festives et permissives Années folles qui suivirent virent exploser le mouvement des suffragettes : les femmes britanniques, suivies de près par les sœurs américaines, n’entendirent plus cette fois se contenter de faire tourner la boutique pendant que leurs maris jouaient à la guerre. Elles exigèrent droits, à égalité avec les hommes, et le firent savoir haut et fort !

Un tremblement de terre. Une révolution. Dans cette société victorienne encore très corsetée, puritaine, où chaque lady se devait de rester à sa place, respecter son mari, bien élever ses enfants, être une mère attentive et dévouée et une épouse modèle.

En France il faudra tout de même attendre 1947 pour que les Françaises accèdent au droit de vote au suffrage universel. Et 1965 pour qu’elles aient le droit d’ouvrir un compte sans l’autorisation de leur mari.

Ces turbulentes années 1960/70 sonnèrent précisément le grand Réveil pour toutes les aspirations aux « Changement ». Elles marquèrent le tournant majeur pour les nombreuses revendications libertaires portées par une jeunesse rebelle aux cheveux longs, bercée par le rock, enivrée par de nouveaux rêves de liberté et des idéaux fleuris, parfumés de marijuana et irisés par le LSD.

Un grand bazar éclectique et bon enfant où venaient se brasser toutes les utopies. Et qui donna une conscience politique à une jeunesse de baby-boomers gâtés par la croissance économique et une société de consommation matérialiste dont ils contestaient pourtant ardemment les fondements. Une jeunesse non-conformiste, altruiste et désinvolte qui manifestait volontiers, et faisait beaucoup de bruit pour réclamer de nouveaux droits, proclamer la liberté sans limites et la paix universelle, en dénonçant cette absurde Guerre du Vietnam.

Parmi les causes humanistes qui ont le plus progressé durant cette décennie glorieuse qui marqua l’apothéose des gauchistes et des hippies de toutes tendances (1966-1974), il y a bien sûr les droits civiques pour les Afro-américains, ceux des « travailleurs » avec les accords de Grenelle, et surtout cette fameuse Révolution sexuelle, cette frénésie de plaisirs militant pour l’abolition de tous les interdits moraux liés au sexe. Une révolution des mœurs et de la sexualité favorisée par l’invention de la pilule contraceptive (1968), l’exploration des paradis artificiels et des substances désinhibitrices, et le triomphe des théories psychologiques et psychanalytiques prônant la liberté sexuelle absolue comme celles de Wilhelm Reich.

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Les minorités LGBT ont été parmi les premières à porter ces revendications sur la scène publique et politique aux côtés des féministes, forçant une majorité frileuse et moraliste à jeter leur regard sur ces réalités honteuses et refoulées.

Quant aux mouvements féministes, souvent alliés des mouvements défendant la cause homosexuelle, ils accèdent à partir de cette période à une visibilité politique et médiatique jusqu’alors inégalée.

Une véritable prise de conscience sur le rôle des femmes dans la société et les identités sexuelles se produisit alors, qui toucha toutes les femmes, mais aussi de nombreux hommes engagés à leurs côtés pour faire évoluer la société.

Mais le mouvement féministe qui défendait leur cause, porté ou relayé par de brillants intellectuels progressistes de renom, prit aussi un tournant idéologique et politique beaucoup plus « radical » à partir de cette période.

Il ne s’agissait plus alors simplement de revendiquer des droits à égalité avec les hommes, mais de mettre carrément à bas cette « société oppressive, bourgeoise et capitaliste » et « l’ordre patriarcal, machiste et hétérosexiste » sur lequel elle se fondait.

La lutte pour les droits des femmes s’inscrivait alors quasi immanquablement dans une perspective « révolutionnaire ». Dont l’objectif était de ruiner les fondements de la société, de l’ordre établi, de la morale et de la politique. D’abattre les « pouvoirs » conservateurs qui le maintenaient et organisaient la répression, afin de bâtir une nouvelle société idéale, plus libre, plus juste, plus égalitaire, plus humaine, dans un vaste mouvement d’émancipation global qui marquerait le triomphe de tous les opprimés contre leurs anciens oppresseurs.

Ce lyrisme romantique directement inspiré des mythes et de la dialectique marxistes, cette mythologie libertaire, cette rhétorique révolutionnaire, ce rêve émancipateur et cette épopée héroïque digne de la Sortie d’Egypte, ont été bien entendu exagérés, surjoués et reproduits à l’infini.

Les années 1980, beaucoup plus froides et cyniques, allaient marquer la fin de ce rêve « révolutionnaire ». Et le retour au réalisme pragmatique sur fond de crise économique. Avant cela, il était pratiquement impossible aux intellectuels et aux acteurs de la gauche révolutionnaire ou de progrès d’élaborer un discours social et politique qui s’affranchissent des canons idéologiques, politiques et rhétoriques imposés par la doxa freudo-marxiste.

Les droits des femmes et surtout leur place dans la société a considérablement évolué. Mais ces acquis n’ont cependant pas totalement évacué les prétentions « révolutionnaires » de certaines féministes.

Sauf que la révolution a depuis changé de visage, et le combat de forme.

Il a abandonné pour l’essentiel ses référents freudo-marxistes, trop démodés.

Encore qu’il en reste de sérieux vestiges et de curieuses résurgences dans ces réflexes discursifs propres à la rhétorique féministe. « Patriarcat », « sexisme » ou « hétérosexisme », « l’oppression masculine »… : autant de thèmes toujours actuels qui recouvrent des clichés idéologiques fondés comme toujours sur une vision caricaturale, manichéenne et hyper morale de la réalité : les bons d’un côté, les méchants de l’autre, les bourreaux d’un côté, les victimes de l’autre, etc…

Depuis les années 2000, ces clichés ont été acclimatés et édulcorés par la fameuse « théorie du genre ». Laquelle n’a jamais existé que dans les fantasmes des conservateurs hostiles aux progrès juridiques et sociétaux concernant les droits LGBT ou les avancées médicales en matière de procréation assistée.

En revanche les études de genre, principalement anglo-saxonnes, ont apporté un éclairage nouveau sur les réalités liées au genre. En permettant notamment de différencier sexe et genre. Et de distinguer les assignations culturelles, anthropologiques ou sociales liées aux stéréotypes de genre de l’appartenance personnelle à tel ou tel genre.

Les discours sur le genre tendent aujourd’hui de plus en plus à privilégier une compréhension selon une logique « constructiviste » du genre (masculin, féminin et autres genres intermédiaires comme neutre ou « non-binaire », trans, androgyne, queer…) plutôt que sur une logique « déterministe » selon laquelle chaque individu en fonction de son sexe de naissance (mâle ou femelle) est automatiquement déclaré « homme » ou « femme ». Avec toutes les assignations identitaires, psychiques, comportementales, culturelles, sociales attachées à chaque genre. Toute écart par rapport à ces modèles étant considérée comme anormal ou transgressif, et devant être réprimé.

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Cette évolution est d’une importance capitale et sans doute irréversible.

Car désormais le fait d’être un homme ou une femme n’est plus considéré comme un critère imprescriptible pour se conformer et se limiter à des rôles et des comportementaux sociaux, des stéréotypes et des attributions supposés relever de façon exclusive d’un genre ou de l’autre.

En d’autres termes les jeunes garçons n’ont pas à jouer aux mecs en se bagarrant, et les petites filles à rester bien sages en jouant à la poupée, pour correspondre à ce que leurs parents ou la société attend d’eux.

En outre il devient de plus en plus admissible que des personnes, pour des raisons multiples, ne se définissent pas par rapport à une vision dichotomique et segmentée du genre : homme vs. femme.

Ces réalités ont toujours existé mais pendant longtemps elles n’avaient pas été admises ni validées de façon positive dans les discours. Ceux qui s’écartaient de la norme en raison d’une sexualité ou d’un comportement jugé « déviant » (les homosexuels par exemple), ceux qui refusaient de se plier à des obligations sociales prescrites par leur appartenance au genre masculin (comme le fait de se faire réformer de service militaire) étaient montrés du doigt, raillés, voire persécutés.

Aujourd’hui un homme n’a pas besoin d’exhiber son phallus, de monter ses muscles, d’afficher ses conquêtes ou de vanter ses prouesses sexuelles, encore moins d’être une brute épaisse, un prédateur sexuel ou une star du ring pour prouver qu’il est un homme, « un vrai ».

Aujourd’hui les hommes ont le droit d’exprimer leurs émotions, leur sensibilité, leur fragilité, de s’occuper de leur bébé avec délicatesse, sans que l’on doute de leur virilité.

D’ailleurs la virilité, qui est une authentique qualité et même une vertu quand elle est bien comprise, n’a rien à voir avec des démonstrations de force, avec la vigueur sexuelle, ni même avec l’exhibition d’une barbe fournie comme substitut de masculinité, comme beaucoup de jeunes hommes se sentent obligés de la faire depuis une dizaine d’années.

La virilité, qui se définissait autrefois comme la vertu de l’homme mûr, dans la force de l’âge, mais aussi celui du soldat et du citoyen prêt à défendre son honneur et celui de l’empire, est aux antipodes de ce que beaucoup de sous-hommes frustrés s’imaginent.

La virilité en vérité, est une qualité « morale » (et politique).

Elle ne ressemble en rien à cette caricature grossière à laquelle s’attachent beaucoup d’hommes pour combler un déficit personnel de virilité ou d’estime de soi et qui se traduit par une exaspération forcée, exhibitionniste et narcissique des caractères physiques considérés comme « positifs » de la masculinité : musculature développée, force physique supérieure à la moyenne, insensibilité à la douleur, puissance agressive et conquérante, libido surdéveloppée, exhibition de signes extérieurs de pouvoir ou de richesse…

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Cette vertu morale qu’est la virilité peut se résumer à la capacité à faire face à toutes circonstances, à combattre l’adversité tout en restant juste et maître de soi.

Cette compréhension de la virilité a ses codes culturels et une histoire.

Dans la Grèce hellénistique, puis dans l’Empire romain, cette conception de la virilité au cœur de l’édification politique et sociale de la Cité, s’exprimait notamment dans les codes de la statuaire antique représentant des modèles masculins sous les traits de soldats, de champions, de gladiateurs, de héros mythologiques, de patriciens ou d’empereurs romains.

Ces représentations n’avaient pas pour objectif de montrer des hommes bien faits et virils en apparence, mais de laisser entrevoir au travers de ces modèles les qualités et les vertus morales qui fondent l’Idéal de l’homme viril et vertueux. En construisant un « type » physique constitué de formes, de représentations, de codes symboliques et esthétiques qui synthétisent et donnent à contempler ce qui est a priori impossible à figurer plastiquement et relève de l’essence plutôt que de l’apparence. Du fond plutôt que de la surface. De l’intériorité plutôt que de l’extériorité.

Ce qui est suggéré au travers de ces formes ce n’est pas les qualités objectives d’un guerrier ou d’un homme de pouvoir, mais les qualités morales et le caractère exemplaire du parfait citoyen de la République. Du patricien ou de l’empereur qui incarne les vertus romaines. Une vertu personnelle, collective et politique qui ordonne la société et fonde l’Etat. Et qui se caractérise souvent par l’éducation, l’aptitude à affronter l’adversité, à combattre pour défendre le rayonnement, les idéaux et l’honneur de l’empire ou de la patrie.

Mais aussi également une rigueur morale personnelle et comportementale centrée sur la maîtrise de soi.

Un homme vertueux et « viril », était celui qui savait maîtriser sa force, ses désirs, ses pulsions, ses appétits, ses passions. Et qui jamais ne se complaisait à y céder de façon excessive ou désordonnée. Que ce soit dans la débauche, l’avilissement physique, psychique ou moral, l’usage immodéré des plaisirs, le relâchement, l’intempérance, la paresse, la cupidité, la gourmandise, la forfaiture, les excès et bassesses en tous genres.

Un homme était celui qui en toutes circonstances pouvait rester maître de lui-même. Qui jamais ne se laissait déchoir de son rang et jamais ne défaillait à sa mission, à ses obligations politiques, militaires, morales et citoyennes. Démontrant ainsi qu’il était capable de diriger les autres, sa famille, son clan, sa cité, son armée ou son pays, avec une égale et constante vertu.

On retrouve à peu près le même schéma d’idéalisation des vertus dans la société féodale et chrétienne. Notamment dans le chevalerie, les codes d’allégeance et ceux de l’amour courtois. Un chevalier, même encore aujourd’hui dans le langage courant, n’est-il pas un homme qui sait bien se conduire de façon noble et courtoise avec les femmes, comme il sait se montrer vaillant au combat, juste et généreux envers les faibles et loyal avec son suzerain ?

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Si l’on extrapole cette vertu morale qui déterminent les traits de la « noblesse » non pas de sang mais d’esprit, cette conception de la virilité qui n’a rien de « sexiste » peut tout aussi bien être considérée comme une vertu dont peuvent également faire preuve beaucoup de femmes. Des femmes dont la force morale, la droiture, la capacité à se gouverner et à gouverner les apparentes à ces qualités a priori attribuées aux hommes. Sans pour autant que cela ne nuise à leur nature ni à leur féminité.

Une femme vertueuse selon ces canons éthiques appliqué à l’homme viril démontre un esprit viril, ferme et juste. Ce qui n’enlève rien nécessairement à sa sensibilité, sa douceur, son charme, toutes des qualités réputées féminines.
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Les femmes n’ont pas besoin de pasticher les hommes pour prouver leur légitimité à exercer le pouvoir. A s’habiller en tailleur et pantalon, voire cravate, pour jouer les business women, montant ainsi qu’elle ont pris la place de hommes.

Ce serait fétichiser et le pouvoir et les codes qui régissent les apparences extérieures de la fonction comme de la masculinité.

Hélas notre époque préfère les raccourcis et les schémas réducteurs aux nuances. Beaucoup s’y laissent malheureusement piéger.

Du côté des hommes en manque de virilité, se prétendent aujourd’hui « virils » tous ces petits caïds de banlieue rebelles et ridicules, immatures, vulgaires, misogynes, homophobes, arrogants et provocateurs. Des pervers narcissiques esclaves de leurs complexes permanents d’infériorité, et qui confondent arrogance et autorité, violence et force, intimidation et ascendant, obscénité et séduction. Des faux hommes, des « spécieux ridicules« , qui n’ont absolument aucune considération ni pour les autres ni pour une société qu’ils haïssent, parce qu’ils lui reprochent injustement de leur refuser cette reconnaissance qu’il mérite par le seul fait d’exister.

Les violences sexistes actuelles sont sans doute en grande partie le fruit de cette valorisation excessive par les médias et les bien-pensants d’une déshérence, d’une vacuité morale et d’une médiocrité arrogante érigées en modèle subversifs et en fausses vertus.

Cette perversion, cette inversion des valeurs, cette perversion des modèles de la virilité contaminent même les femmes. Et surtout les féministes les plus radicales qui s’en réapproprient inconsciemment la charge subversive et violente, par un phénomène réactif de confusion mimétique.

Il est ainsi très fréquent de voir ces féministes ultra, piégées par les stéréotypes qu’elles combattent et par leurs distorsions symboliques, mettre en scène leur hostilité viscérale à la gent masculine en s’appropriant ces stéréotypes et en les utilisant comme des armes lancées contre leurs oppresseurs déclarés.

Ce n’est plus le théâtre héroïque de « la guerre des sexes » de nos parents, c’est la tragédie pathétique et funeste de « la haine de l’autre ». Une tragédie qui traverse tous les clivages identitaires et communautaires, notamment des identités sexuelles ou de genre. Et qui transforme l’arène politique et médiatique en ring de catch.

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Un exemple particulièrement éloquent à ce sujet est la dramaturgie et la symbolique utilisées par les Femen.

Leur « uniforme » joue en effet sur une symbolique excessivement perverse et équivoque. Leurs seins dénudés (une signature) n’évoquent aucunement quoi que ce soit qui pourrait attiser désir. Ni correspondre à l’icône des seins dénudés de la « mère nourricière ».

Au contraire les seins et la poitrine projeté vers le regard comme une main qui agresse sont souvent lacérés de slogans peints en noir qui zèbrent le corps d’une façon agressive, admonitoire voire volontairement blasphématoire.

La nudité surexposée capte le regard et assigne à la provocation. Elle n’est pas « montrée », mais exhibée, projeté, jeté à la figure. Avec une charge de violence subversive calculée selon les lieux publics où elle d’affiche : rue, place, et même parfois certains lieux « sacrés » volontairement profanés : églises, temples, hauts lieux voués au culte de Dieu ou de la République…

Quant au reste de l’uniforme Femen, il est invariablement composé pour le bas du corps d’un pantalon noir, souvent un jean sombre, plus rarement un treillis ou une jupe uniforme noire assortie de bas noirs et de chaussures noires. Le tout accompagné de poses guerrières ou pastichant l’attitude dominatrice et flagellante des maîtresses dans les rituels sadomasos.

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La symbolique est évidente, soulignée par la mise en scène très théâtrale (cris et slogans ultra violents, attitude rebelle et agressive…) : transgression, provocation, admonition, violence, castration voire plagiat sataniste (comme le plagiat du film l’Exorciste avec crucifix plantés dans le vagin sur la Place Saint-Pierre de Rome pour protester contre la venue du pape à l’ONU…)

Cette dramaturgie n’est ni fortuite ni gratuite. Elle n’entend pas seulement choquer, provoquer et attirer l’attention forcer le regard mais délivrer un message.

Un message explicite peint sur la poitrine et hurler aux passants. Et un message implicite beaucoup plus subliminal.

Car cette exhibition militante n’a paradoxalement rien de ludique, de situationniste ni de sexuel.

Au contraire, ce qu’évoquent les manifestations Femen, c’est la répression la plus noire du sexe. Ces femmes sont exhibées volontairement comme celles que l’on traînait autrefois ligotées et seins nues sur des charrettes pour les conduire à l’échafaud. Comme ces furies sorties de l’enfer pour emporter les âmes impies.

La façon dont leur corps semble tourmenté, lacéré, profané, presque martyrisé évoque plus la souffrance et la violence que l’image d’une féminité heureuse, aimable et sereine. Encore moins hyper lascive.

Ces corps sont des corps de femmes, et pourtant ils paraissent souvent androgynes. Seuls les seins et la chevelure attestent que ce sont bien des femmes qui s’exhibent. Les hanches, l’abdomen et tout ce qui se rapporte au sexe de la femme dans ses rondeurs et ses cavités intimes est obéré, inexistant, noirci, absent.

Quant à leur attitude, elle est éminemment « phallique ».

Ces êtres hermaphrodites, fanatiques et démoniaques, semblent surjouer l’hybridation, la souffrance de ne pouvoir être soi. Celle d’une identité confisquée, ligaturée, accaparée. Sans doute par leurs propres discours dont elles deviennent les panneaux d’affichage et les porte-voix consentants.

Surjouée à l’excès semble être aussi cette violence brutale et irascible reprochée habituellement aux mâles ou à la société pour en produire un avatar monstrueux, incarné sur le mode de l’hystérie vengeresse.

Mais il y a plus que cette exhibition malsaine. Derrière ce fracas théâtral et provoquant, il y a une idéologie beaucoup plus insidieuse qu’on ne saurait considérer à la légère.

Une idéologie qui accapare autant les hommes que les femmes, pour en faire les marionnettes d’une tragédie éternelle, factice et désespérée. D’un combat démiurgique et primitif dont la haine est le seul moteur et la seule issue.

Cette idéologie qu’on peut nommer féminicisme est un avatar pervers et extrémiste du juste combat féministe.

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Un avatar d’autant plus injustifié et nocif qu’il tend à cannibaliser de façon totalitaire tout le mouvement féministe, et à kidnapper les femmes dans un chantage odieux du type « Avec nous ou contre nous ! »

Exactement comme les islamistes qui pour réaliser leur agenda opèrent un véritable kidnapping sur toute la « communauté » musulmane.

Cette idéologie qui n’est plus du tout libertaire ni égalitaire mais identitaire et totalitaire, est extrêmement pernicieuse. Pour les femmes, pour les hommes et pour la société.

Ceci est particulièrement flagrant avec la campagne démagogique et totalement instrumentalisée en 2018 sur le thème #balancetonporc.

L’outrance était évidente, qui prétendait vouloir faire croire que tous les hommes étaient peu ou prou des violeurs et des harceleurs en puissance. Que derrière chaque désir masculin pour une femme se cachait un porc lubrique sans aucune manière ou un loup sanguinaire.

Beaucoup de femmes dont beaucoup de féministes se sont heureusement élevées contre cette campagne. Elles ont été aussitôt insultées, traitées de « salopes », de « putes », de « collabos ». Simplement parce qu’elles avaient osé défendre le droit à la séduction. Et se sont opposées à une culpabilisation universelle des hommes allant jusqu’à la pénalisation du flirt ou de la galanterie.

Ces féminicistes castratrices n’ont que faire du féminisme ou des droits des femmes. Encore moins de la féminité. Ces discours militants ne sont tout au plus qu’une façade, un prétexte, une justification à leur haine. Ce qu’elles veulent c’est uniquement assouvir leur misandrie réactive, pathologique et meurtrière. Tuer tous ces sales mecs. Ou, si ce n’est pas possible, les castrer dès la naissance afin qu’ils ne puissent pas nuire aux femmes et à la société.

Un tel excès de haine relève évidemment de la pathologie psychiatrique. Et d’un sexisme radical qui s’ulcère à la seule idée que le sexe mâle puisse encore exister.

Qu’en est-il de l’avenir ?

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Aujourd’hui, entre les outrances machistes de Zemmour et celles hystériques des Femen, c’est à se demander s’il est encore possible en France de défendre sereinement des causes justes, sans sombrer dans l’exhibitionnisme et les manipulations hystériques, ces méthodes duplices et ces propos disproportionnés, qui au final desservent autant les femmes que les hommes.

Tout nous permet de douter que la complaisance politiquement correcte et clientéliste des politiques qui continuent d’aboyer avec « celles et ceux » qui crient le plus fort pour se donner bonne conscience, en perdant le sens des priorités et de la façon la plus efficace d’engager la responsabilité des politiques publiques, soit de nature à faire avancer les choses en faveur des femmes.

Encore moins à faire reculer les violences.

Qu’on songe à cette ridicule et démagogique « Grande cause national » consacrée aux « féminicides » l’an dernier.

Un sujet certes très important et qui mérite qu’on engage rapidement des moyens appropriés pour protéger, éduquer et prévenir. Mais surtout une mise en scène gratuite et même obscène qui joue plus sur les affects, le spectaculaire, la manipulation, la surenchère, et une culpabilisation victimaire permanente des hommes et de l’opinion, que sur une volonté sincère de résoudre efficacement le problème.

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D’ailleurs moins de 150 cas recensés par an, c’est certes 150 de trop, mais force est de reconnaitre honnêtement qu’il y a en France bien des tragédies, et des « causes » ô combien essentielles, qui mériteraient d’être promues au rang de « Grande cause nationale ».

Car le but de ce néologisme féminicide, de cette politique ultra agressive, de ce décompte quotidien obscène des morts, et des discours dogmatiques qui les accompagnent, c’est avant tout d’essentialiser les femmes dans un statut de « victimes par nature ».

Une femme, parce qu’elle est une femme, et parce que les hommes – ou « la société machiste, sexiste et patriarcale… » – sont ce qu’ils sont, sont toutes par essence des victimes.

Et les hommes, parce qu’ils ont un pénis et vénèrent leur phallus, sont tous par essence des bourreaux.

Ce sont irrémédiablement par essence des êtres lubriques, stupides, agressifs, violents, des flambeurs, des dragueurs, des emmerdeurs, des harceleurs, des violeurs et des assassins en puissance.

Une façon d’essentialiser des caractéristiques animales fort discutables sur le comportement des mammifères. Et de transformer cette éthologie de l’homo sexualis en une anthropologie universelle du masculin qui résume l’homme à ses pulsions sexuelles, reproductives et agressives.

Une façon d’évacuer toute forme de civilité ou de culture dans la gestion des comportements humains entre les hommes et mes femmes, et d’abolir ainsi des centaines de milliers d’année d’évolution de l’espèce humaine.

Une façon implicite de sous-entendre que seules les femmes auraient pu jouer dans l’Histoire humaine et dans nos sociétés contemporaines un rôle « civilisateur », en réprimant les pulsions agressives de l’espèce dont les mâles sont esclaves au bénéfice des qualités régulatrices et civilisatrices réputées abusivement « féminines ».

Un vieux thème ressassé par le mouvement féministe depuis les années 1960, fondée sur de vieilles rengaines obsessives accréditées par certains historiens, sociologues ou anthropologues féministes plus ou moins sincères et leurs théories sur la prise du pouvoir par les hommes dans les sociétés matriarcales transformées en sociétés patriarcales.

Avec tous les mythes et clichés habituels selon lesquels les sociétés matriarcales seraient plus pacifiques, moins violentes, plus proches et plus respectueuses de la nature, des autres espèces, plus égalitaires, moins individualistes et davantage tournées vers le collectif. Des sociétés qui valoriseraient une sexualité libre et non réprimée, seraient fondées sur une économie du partage et de la redistribution, seraient moins axées sur la rivalité, la compétition, la conquête, le pouvoir, et qui auraient développé des formes d’organisation et de transmission plus équitables, moins centrées sur la propriété, moins idéalistes. Des sociétés plus humaines en somme.

Avec en arrière-plan le mythe du « bon sauvage » et la fascination contemporaine pour les sociétés primitives qualifiées abusivement de « non-violentes », proche de la nature, à une époque ou l’écologie nourrit fantasmes, angoisses et culpabilités.

A l’inverse les sociétés dites patriarcales seraient dominées par des mâles grossiers et brutaux, jaloux et dominateurs, souvent polygames, considérant les femmes comme du simple bétail. Elles seraient davantage tournées vers la chasse, la conquête de nouveaux territoires, la guerre, la compétition, la technique, des systèmes politiques et organisationnels hiérarchiques, la sacralisation du pouvoir et de l’autorité, une justice plus arbitraire et impitoyable. Ces sociétés auraient tendance à réprimer, codifier et normaliser la sexualité selon des modèles et des coutumes strictes, à proscrire l’homosexualité et les « déviances ».

Elles se caractériseraient par des formes religieuses fondées sur la vénération de dieux masculins, tout-puissants, colériques et autoritaires, souvent associés aux forces célestes, cosmiques et telluriques comme le soleil, le tonnerre, la foudre, les volcans. Elles seraient tout entière organisé selon une symbolique « phallique », militaire, idéalisant la force brute, réprimant ce qui relève de l’intime, de l’émotionnel, du sensible et du sensuel, assimilés à des faiblesses féminines. Les hommes auraient tendance à préconiser une indifférence envers les plus faibles, les malades et les peuples jugés inférieurs. Etc, etc…

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Isis et Osiris

Bien entendu tout ceci n’est pas entièrement faux. Mais comporte une large part de subjectivité et d’arbitraire. La réalité est beaucoup plus complexe et continue que ces schémas à l’emporte-pièces. Surtout lorsqu’ils sont nourris de préjugés qui orientent le regard de ceux qui élaborent ces théories.

Les discours qui ordonnent et orientent ces modèles anthropologiques construits à partir du 20e siècle à propos des sociétés anciennes comportent à l’évidence une part d’idéalisme mais aussi de projections morales dictées par la mauvaise conscience de « l’homme blanc occidental hétérosexuel ».

Le pire c’est que beaucoup aujourd’hui croient encore honnêtement à tous ces stéréotypes comme des vérités sacrées et irrévocables. Des vérités qui sonnent d’autant plus justes sous la petite musique du « Progrès » que notre société semble de plus en plus obsédée par une surenchère moralisante et politiquement correcte sur le questionnement ses « stéréotypes de genre ».

Toutes ces spéculations et théorisations fondées sur cette thématique binaire et dialectique entre cultures patriarcales et matriciales est une formidable bévue et une impasse conceptuelle. Elles ne servent qu’à légitimer et renouveler des schémas anciens et dépassés où le monde serait segmenté et le mouvement de l’Histoire orienté selon des logiques d’organisation et de pouvoir calibrées à partir de critères de différenciation sexiste élargie au référents anthropologiques, structurels, institutionnels, politiques, économiques et culturels.

Cette ordonnancement de l’Histoire humaine est encore moins pertinente quand elle s’amalgame avec d’autres angoisses et préoccupations générales et des prospectives futurologiques sur la mondialisation ou l’écologie. Notamment par exemple avec ces théories américaines fondées sur le concept d’écoféminisme qui associe la conscience écologique planétaire à la redistribution des modèles et critères différenciatifs du féminin et du masculin, à l’articulation des valeurs et des rôles politiques respectifs incarnés par les hommes et les femmes dans les sociétés.

Derrière une apparence de renouvellement de la pensée, cette philosophie écoféministe n’est rien de moins qu’une projection de type idéaliste et sentimentalo-romantique sur fond d’angoisse écologique et d’une tentative supplémentaire d’essentialiser le combat féministe en le reliant aux questions environnementales. Et, d’un point de vue symbolique et spirituel, une volonté de revisiter des mythes archaïques ou plus contemporains et des archétypes symboliques associés à la « nature » (Terre Mère, Gaïa…) ou projetés sur une « Nature » idéalisée dont la genèse remonte pour sa partie occidentale aux conceptions philosophique et théologiques médiévales sur l’Ordre de la Nature, reflet d’un prétendu Ordre Divin.

519128-c-est-quoi-l-ecofeminisme-953x0-2En définitive l’écoféminisme n’a d’autre racine véritable que la culpabilité occidentale de l’homme blanc face aux ravages causés à son environnement par une frénésie de conquête, de soumission et d’exploitation, et la perturbation catastrophique des équilibres qui menacent la survie de l’espèce. Une façon de conjurer l’angoisse, de refréner les appétits « masculins » de conquête, et d’anticiper un retour de flamme de « la Nature » qui sonne comme une punition infligée par une une divinité courroucée à une humanité intempérante. Une façon de se réfugier gans le giron d’une « Nature » fantasmée comme bonne et nourricière en abdiquant toute prétention trop « masculine » à la dominer, et en renversant l’ordre symboliques des valeurs pour se conformer aux stéréotypes d’une sagesse « harmonieuse et pacifique » projetés sur le féminin.

Une partie de notre société adopte sans le dire ni le savoir ces stands écoféministes. A tel point que la conformité à tout stéréotype du masculin dans les formes, les codes sociaux ou les discours devient parfois immédiatement suspecte.

Un véritable tyrannie s’instaure, notamment depuis une ou deux décennies aux Etats-Unis, où plus aucun conflit, plus aucune friction ni vexation, et plus aucune suspicion de questionnement de critères personnels identitaires ou communautaire n’est toléré. Tout écart de langage ou de comportemental aussi minime soit-il, toute parole qui met en cause implicitement la qualité d’un individu, est aussitôt qualifié d’agressif ou de violent. Un seul terme résume cette hystérisation des relations : celui de micro-agression. Un concept qui est un peu l’enfant naturel de la violence des sociétés postmodernes ajoutée à la tyrannie du politiquement correct hypernormatif. Toute expression ou geste public, aussi banal soit-il, qui peut-être interprété comme une insinuation, une intimidation, une dénégation de critères identitaires, peut valoir à son auteur l’accusation de micro-agression.

Cette tendance à la répression constante des opinions, des affects, du langage produit une infinité de phénomènes réactifs et de décompensations sur le registre de la provocation, de l’exhibition, de la rebellion et de l’outrance. Lesquels renforcent cette angoisse et cette suspicion en retour.

S’agissant de modes d’affirmation identitaire propre à la masculinité, le simple fait pour un homme de cultiver son apparence, de mettre en scène des postures, des comportements ou des discours pour se valoriser en affichant une virilité décomplexée est immédiatement catalogué comme une forme de  « machisme ».

De même, dans certains milieux rigoristes, une femme qui fait étalage de sa beauté et de ses charmes ou construit son personnage en un intégrant des codes de la séduction peut aussitôt être taxée de « femme légère », de « salope » ou de « putain ». Alors que les médias et les couvertures de magazines surjouent en permanence les codes de la masculinité comme de la féminité, incitant hommes et femmes à se définir à partir de ces standards dictés par le marketing.

L’exemple le plus éloquent de répression de la féminité est évidemment symbolisé par le voile islamiste, qui oblige toutes les femmes à disparaître derrière un accoutrement qui dissimile les formes, la chevelure, une partie du visage et parfois le corps tout entier. La seule manière aux dires de certaines musulmanes des quartiers sensibles d’échapper à la prédation masculine. Mais aussi en dehors de toute question religieuse une façon d’assigner les femmes à un modèle comportemental sinon à un uniforme derrière lequel toute identité personnelle et sexuée disparaît.

Ainsi notre siècle offre un vertigineux paradoxe puisqu’il prétend émanciper les femmes, briser les assignations identitaires et sexistes, mais dans le même temps il jette occasionnellement la suspicion sur l’affichage de critères distinctifs évoquant des caractères forts du féminin ou du masculin.

C’est justement de cette confusion et de ces injonctions paradoxales dont il faudrait sortir.

Les femmes sont-elles plus libres aujourd’hui qu’hier ? Oui, évidement ! Mes hommes sont plus conscients et respectueux du statut des femmes dans notre sociétés postmoderne ? Encore oui dans leur écrasante majorité.

Reste la question de la régulation des violences dont les femmes font l’objet. Et celles dont certains sont aussi victimes de la part des femmes.

L’évolution historique de ces réalités est complexe et a connu des avancées comme des régressions. Le mythe du Progrès nous aveugle quand nous le plaquons sur une vision rétrospective des siècles passés et projetons nos angoisses sur un passé mythifié de façon positive ou négative.

En tout cas la place qu’occupaient réellement les femmes dans les sociétés antiques, médiévales durant la Renaissance, le Grand Siècle ou celui des Lumières n’a souvent rien à voir avec cette désopilante caricature d’une lente montée des ténèbres machistes vers la lumière féministe.

Rien que si l’on considère la France du Grand siècle à partir du règne de Louis XIV, les femmes y occupaient une place de premier rang et jouissaient d’un pouvoir considérable. La préciosité chère à Molière avait codifié jusqu’au paroxysme les usages de la société aristocratique et des salons mondains des belles marquises. Une invention aussi intelligente et raffinée que redoutable, qui permettait aux femmes les plus brillantes de tenir à distance leurs prétendants, de multiplier les codes et les rites de la séduction selon la Carte du tendre, et se mettre en scène dans un théâtre très privé et très prisé voué au bel esprit, à la galanterie, aux fastes et aux élégances de la Cour.

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Combien de favorites, de duchesses et de reines d’un soir rayonnaient ainsi en faisant tournoyer autour d’elles, dans leurs appartements pleins d’apparat, tout un aréopage de satellites masculins en pourpoint, perruque et jabot, au verbe flûté, au visage poudré, maquillés, emplumés, aux mimiques plus maniérées que des folles de music-hall ? Tout cela pour arracher un soupir à ces précieuses pas si ridicules que cela et ces femmes savantes.

Ce sont bien les femmes qui tenaient le pouvoir sur bien des points. Le roi s’en amusait. Elles en usaient parfois avec une jouissance et une cruauté sadique, aussi décomplexée qu’offerte au regard de tous.

On pourrait citer ainsi bien d’autres époques et d’autres lieux que Versailles où les femmes ont dicté leur loi à des hommes réduits à faire les singes pour espérer un jour parvenir à leurs fins.

Evidemment en comparaison notre époque est beaucoup plus trash.

La vulgarité, l’obscénité, l’arrogance, l’insolence, l’impertinence, la désinvolture, l’outrance, la provocation, la transgression, l’exhibitionnisme, le cynisme, la méchanceté gratuite, la fatuité, la vanité sont autant de « vertus » dont il faut savoir user si l’on veut se faire entendre, considérer et respecter. Pas de places les mous, les fades et les faibles !

Plutôt que de cataloguer tous les hommes (et parallèlement toutes les femmes) selon les canons du politiquement corrects et de s’entêter dans une surenchère culpabilisatrice, castratrice et moralisatrice, peut-être serait-il plus constructif de considérer que la recrudescence des violences infligées est un symptôme de dysfonctionnements structurels de nos sociétés.

Au lieu de justifier ces angoisses, ces ressentiments réactifs et la haine mimétique de certaines femmes envers les hommes alimentée par ces violences par des discours idéologiques et victimaires qui essentialisent la gent féminine comme une éternelle victime.

L’enjeu n’est pas comme le voudraient certaines salafistes d’émasculer physiquement ou symboliquement tous les mâles afin de conjurer dans l’espoir de conjurer définitivement ces dérives « machistes » et ces violences. Ni de réclamer vengeance en désignant des coupables dans tous les milieux où le pouvoir couvre d’objectives injustices voire des crimes comme le viol ou le harcèlement sexuel. Encore moins de jeter a priori le discrédit sur l’autorité du mari et du « père de famille » au seul motif qu’une infime proportion des hommes mariés se comportent comme d’authentiques goujats ou commettent des violences envers leur épouse.

Sans reconnaissance sereine et de honnête de l’existence d’une violence féminine spécifique incarnée par ces militantes ultra du « féminicisme », mais aussi par les violences conjugales commises par des femmes à l’égard de leur conjoint, symétriques sinon égales à celles des hommes violents, il est impossible d’opérer un rééquilibrage et de pacifier l’éternelle « guerre des sexes » qui envenime les relations interpersonnelles et sociales et contaminent les discours politiques, selon les logiques du rapport de forces, de la concurrence victimaire, de l’arbitrage des pouvoirs selon les schémas de domination-rébellion, autant de mécanismes qui alimentent le cycle infini de la violence.

C’est aux femmes autant qu’aux hommes de démontrer que nous vivons dans une époque civilisée et toujours civilisable. De prouver que chacun est capable de rencontrer l’autre, de respecter les écarts et les différences pour ce qu’elles ont de positivement structurant, sans inhiber la dynamique du désir, de rencontre et de la relation, et sans ignorer la nécessité de la limite comme fondement de la sémantique identitaire, amoureuse, conjugale, sociale, juridique et politique.

Mais aussi de ne pas céder aux injonctions de l’esprit du temps. A cette dictature morale de type totalitaire du politiquement correct. Une morale faite d’injonctions discursives et comportementales qui dénaturent la dynamique relationnelle, faussent l’expression et la considération envers toute forme d’altérité, figent les modèles de l’agir personnel et collectif selon une hypervalorisation de l’image, du paraître et de la norme. Et stimulent en retour toutes les déviations, toutes les décompensations, toutes les transgressions et tous les désordres.

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Il serait temps qu’hommes et femmes s’accordent non pas sur des comportements admis ou proscrits, tous également fondés sur la suspicion ou le rejet, mais sur une éthique commune de la dignité, du respect bienveillant de l’autre et de la coresponsabilité. Au lieu de rejeter indéfiniment la faute sur l’autre dans des processus de victimisation, de culpabilisation, de condamnation qui engendrent toujours plus de suspicion, plus de haine et plus de violence.

Il serait temps qu’hommes et femmes en conflit les uns envers les autres s’accordent sur la nécessité de conjurer leurs peurs réciproques par effort commun de reconnaissance, de pacification, d’apprivoisement et de rééducation mutuels, plutôt que de nourrir trop facilement des schémas réactifs de type misogyne ou misandre. Ou de nourrir les rapports de force, la guerre des sexes et la justification du désir de domination de l’autre.

Et pour cela, il faut impérativement sortir des schémas binaires, identitaires et sexistes. Des logiques qui conduisent à pérenniser artificiellement des stéréotypes sociaux et comportementaux fondés sur le genre associé au sexe, des stéréotypes aujourd’hui totalement démentis par les discours et les modèles dominants, mais aussi et surtout par l’évolution objective, historique, culturelle, sociale et anthropologique des sociétés postmodernes occidentales.

Les changements rapides imprimés par les évolutions sociétales liées à l’identité, aux différents types d’unions, de familles, à la sexualité, à la procréation, à la filiation, à la parentalité, à la responsabilité partagée ou fragmentée au sein de la société ont totalement bouleversé les arcanes traditionnels qui fixaient la norme des pouvoirs et de l’ordre établis. En assignant hommes et femmes à des identités, des rôles et des comportements précis.

La rapidité et la profondeur de ces changements affectent non seulement nos représentations culturelles sur le masculin et le féminin, Elles réveillent aussi des peurs archaïques sur l’être personnel et l’être social de chacune et de chacun. Les angoisses souvent inconscientes que ces bouleversements génèrent se traduise souvent par un retour du refoulé, par des crispations et des réactions agressives, une volonté de se réapproprier de façon outrancière ou falsifiée une identité, une légitimité, un statut sources de pouvoir et d’autorité qui paraissent perdus.

Les hommes sont autant sinon plus en crise aujourd’hui que les femmes avant d’accéder à leur émancipation. Les modèles traditionnels du masculin sont désavoués et donc la plupart du temps surjoués par bon nombres d’adolescents pour satisfaire un désir d’affirmation égotique et sociale.

Face aux revendications du féminisme émerge une forme symétrique toute aussi idéologique, sociale et politique de masculinisme, notamment aux Etats-Unis. Un mouvement qui vise à compenser les effets dévastateurs sur les hommes des excès du féminisme. Un effort de reconstruction et de réappropriation identitaire collectif au travers notamment de « groupes d’hommes » destinés à stimuler la confiance en soi, le sentiment d’appartenance à une même fratrie et guérir les blessures narcissiques infligées aux hommes par l’agressivité et la culpabilisation féministes de leurs mères, de leurs sœurs ou de leurs conjointes.

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Ce mouvement tend à promouvoir une forme d’homophilie réparatrice destinée à compenser le manque de proximité amicale, sensuelle et affective éprouvée au contact intime mais non sexuel avec d’autres hommes. Une façon d’intégrer, d’accepter et de vivre une sensibilité et une émotivité que beaucoup d’hommes se refusent ou se voient refuser, sinon en devenant le jouet de femmes perverses qui cherchent à les déviriliser ou les manipuler.

Parallèlement, les hommes en quête d’eux-mêmes réapprennent les vertus du défi, de l’audace, du courage, la maîtrise de la force physique, de la compétition, de la combativité, de l’endurance, de la réussite, de la fierté, sinon d’une certaine forme positive d’agressivité, autant de vertus masculines qu’ils s’étaient habitués à refouler ou réprimer et réapprennent à vivre de façon honorable et positive. Une façon de s’émanciper des injonctions contemporaines dévirilisantes liées aux « persécutions » féministes, aux discours culpabilisants identifiant la violence à la masculinité, au brouillage des genres, et à une certaine forme consciente ou insidieuse de féminisation des hommes.

Au final, les violences que l’on désigne uniquement comme des crimes appelant sentence collective et justice impartiale sont bien plus des stigmates d’une société en souffrance et d’individus qui peinent à remodeler leurs repères.

Plutôt qu’une volonté impitoyable de traquer en chaque homme ou en chaque femme les signes d’une violence plaquée par les projections victimaires, il serait bien plus juste et efficace de cultiver l’indulgence, la bienveillance, la patience, la modération. Autant de vertus personnelles mais aussi culturelles et sociales qui relève d’une forme d’amour et de pardon.

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Hommes et femmes sont blessés. Inutile de tirer sur un cortège d’ambulances. A nous de réparer, de faire preuve de vigilance mais aussi de magnanimité. De renoncer à condamner en bloc l’autre sexe à cause de comportements isolés et de crimes qui doivent être prévus et sanctionnés.

Ne nous identifions pas à ce désir, juste a priori, de justice. Un désir qui au lieu d’apporter la paix peut nourrir la guerre, le désordre et les violences de tous ordres. Car si ce désir traduit un amour bon et légitime pour soi-même, il ne peut y avoir de justice qui ait de vraie valeur sans l’exercice parallèle d’une certaine miséricorde.

Sans elle, individus et sociétés se condamnent à répéter sempiternellement le cycle meurtrier de la violence, pour finir un jour par s’autodétruire.

Alors que s’achèvent les Gay Games de Paris, une question se pose : les Gay Games ont-ils encore un sens et une utilité ?

Dans trois semaines s’ouvriront à Paris les 10e Gay Games, qui se tiendront pour la première fois en France, et pour la deuxième fois sur le continent européen, 20 ans après ceux d’Amsterdam en 1998.

Mis à part les médias LGBT, peu y consacrent leur actualité. Une simple recherche sur Google Actualités montre que le sujet intéresse très peu médias et opinion publique mainstream.

Quelles en sont les raisons ?

Les Gay Games peinent-ils à toucher leur cœur de cible, personnes et militants LGBT ? Souffrent-ils d’un manque de moyens ? D’un manque de réflexion sur le positionnement à adopter face à l’éventail des « causes » et surtout d’événements susceptibles de rassembler en période d’été ?

L’été justement, Français et Parisiens ont-ils les yeux rivés vers d’autres horizons et d’autres préoccupations ? Le sujet n’intéresse-t-il personne au-delà de la communauté LGBT et de ses amis ?

Les Gay Games sont-ils trop calés sur la culture américaine et en décalage par rapport à la réalité française ? Notamment pour les personnes LGBT qui vivent en province, loin des métropoles où se concentrent les communautés ? Sont-ils trop élitistes ? Le concept a-t-il vieilli ? Sont-ils tout simplement has been ?…

Sport populaire et creux estival

Au lendemain du match suivi par 19 millions de téléspectateurs qui a vu la France se qualifier pour la finale de la Coupe du Monde de Football, les Français regardent davantage vers Moscou que vers le stade Jean Bouin où se tiendra la cérémonie d’ouverture des Gay Games le 4 août prochain.

Quelle que soit l’issue de cette finale tant attendue, les médias s’intéresseront ensuite aux dernières étapes du Tour de France précédant la traditionnelle arrivée sur les Champs-Elysées le 29 juillet.

Viendra ensuite le creux estival du 1er au 15 août. Durant lequel Paris est plus désertée par les Parisiens, livrée aux touristes et à ceux qui ne peuvent pas partir ou choisissent de rester.

Alors comment attirer l’attention sur ces jeux ?

Des jeux aujourd’hui encore presque totalement inconnus du grand public, contrairement à des événements incontournables, très médiatisés, bien inscrits dans le paysage urbain et la culture parisienne, comme la Marche des Fiertés.

Force est de constater que les Gay Games n’intéressent qu’une part minoritaire des personnes concernées parmi les plus motivées. Plus quelques hétérosexuels solidaires ou proches de leurs amis sportifs LGBT.

Et bien sûr ceux qui les courtisent, soutiennent la communauté et cet événement pour des motifs divers.

Paris sera toujours… noyé sous les fêtes !

Quant à Paris, la Ville Lumière autrefois vidée de ses habitants et ennuyeuse au possible du 15 juillet au 15 août est devenue une capitale attractive, un pôle touristique de premier plan en période estivale. La ville la plus visitée au monde est aussi l’une de celles qui attirent le plus de touristes l’été.

Et les occasions de s’y divertir n’y manquent pas. 

Icône de la culture festive et jalouse de son prestige, Paris est aujourd’hui noyée toute l’année y compris durant l’été sous une avalanche de fêtes, d’évènements, de festivals et happenings divers, musicaux, culturels, sportifs ou festifs. Tous plus créatifs, originaux, ambitieux, ludiques et décalés les uns que les autres.

A moins d’être un militant ou un représentant LGBT, membre d’un club sportif ou d’une association, ce qui n’est pas le cas de la majorité des personnes concernées, ou de vouloir profiter de ces jeux pour visiter Paris, il semble particulièrement difficile pour les Gay Games d’attirer des hordes de touristes vers les stades, à l’instar des vrais J.O.

Qui plus est avec un concept qui n’a quasiment pas varié en 36 ans d’existence.

Comment apparaître comme « nouveau », mobiliser au-delà du noyau dur et se démarquer, même auprès des gays et lesbiennes, face à une offre de loisirs de plus en plus innovante, hétéroclite et pléthorique ?

Tous égaux ?… Pas vraiment !

All equal! – Tous égaux !

C’est le slogan retenu par la Federation des Gay Games pour ces 10e jeux.

C’est aussi le thème central qui a porté les revendications de la communauté LGBT au cours des dernières années, notamment au cours des débats pour le vote du mariage pour tous, fondé sur des revendications égalitaristes.

On peut d’ailleurs regretter que ce slogan dénature l’esprit des jeux tel que l’a voulu son fondateur.

Lequel entendait rassembler, inclure et montrer l’exemple. Et non gommer des différences objectives entre hommes et femmes, homos et hétéros. Comme on le fait aujourd’hui dans une indifférenciation confusionnelle plus propre à réactiver les réflexes homophobes qu’à voir ces différences effectivement et définitivement acceptées, reconnues et valorisées.

Si l’égalité des droits est un principe républicain, humaniste et universaliste qui mérite d’être défendu, l’égalitarisme à tout crin conduit à terme à une vison schizophrène de la société incarnée par des discours politiquement corrects qui tendent à effacer artificiellement les différences, à les nier, à cause de l’angoisse que ces celles-ci ne redeviennent des motifs d’injustices, d’exclusion ou de persécution.

Ajouté à la traque permanente et parfois excessive de tout stigmate « homophobe », utilisée comme argument rhétorique et politique pour empêcher tout discours contradictoire normalement admis dans une société démocratique (un peu comme certains musulmans avec le chantage à « l’islamophobie »). Et l’on aboutit à une attitude contre-productive qui risque à terme de nourrir ressentiments et feedbacks négatifs à l’égard des LGBT, par un effet de retour du refoulé.

Comme on le voit ici ou là avec la réapparition de certains actes et propos homophobes.

Il eût été plus intelligent, plus efficace et surtout plus respectueux de la réalité de promouvoir comme le voulurent les fondateurs des Gay Games l’aspiration légitime à une égalité de statut, de reconnaissance et de droits (fait aujourd’hui quasiment acquis au plan juridique sinon pour ce qui est  des mentalités, toujours sujettes à des revirements). Mais aussi de valoriser ces différences en tant que telles, pour ce qu’elles portent de valeurs d’exemplarité propres.

Et ce depuis des siècles.

Ce dont les promoteurs de ces jeux, leurs supporters et la communauté LGBT dans son ensemble n’ont aucunement conscience.

All equal, all different, all One ! : voilà qui aurait plus de sens, plus d’ambition, plus de fidélité aux idéaux portés à l’origine par ces jeux, et plus de gueule !

Au lieu de cela, derrière le prétexte de vanter l’Egalité pour tous, les Gay Games version 2018 créent d’objectives inégalités, notamment d’ordre économique, renforçant ainsi l’image d’un événement élitiste, cloisonné et déconnecté de certaines réalités.

Il suffit pour s’en convaincre de consulter la grille tarifaire des évènements sportifs, culturels ou festifs proposés lors de ces jeux très parisiens. Et d’admettre que le ticket d’entrée est franchement dissuasif.

Sinon scandaleusement rédhibitoire pour beaucoup de gays et de lesbiennes fauchés, en France et surtout ailleurs, qui n’auront jamais la chance de s’y rendre.

Un seul exemple assez éloquent : 50€ à 65€ pour la soirée d’ouverture au Grand Palais avec le DJ israélien Offer Nissim en tête d’affiche. On parle ici du tarif « normal » ; les VIP sont invités quant à eux à débourser 95€ à 3000€ pour une table, selon le « rang » où l’on souhaite être vu.

Le ton est tout de suite donné.

L’objectif de rentabilité sera peut-être atteint. Quitte à sacrifier les principes mêmes d’égalité et d’inclusivité qui sous-tendent ces jeux.

Malgré les appels aux dons, au mécénat d’entreprise et aux sponsors, et les efforts affichés de solidarité pour permettre une plus large participation des athlètes les plus éloignés ou les moins fortunés, le coût de la participation à ces jeux reste un élément dissuasif pour beaucoup de personnes tentées de s’y joindre en tant que participant ou simple spectateur. En plus des frais de voyage et de séjour à Paris, 2e ville la plus chère d’Europe après Londres.

Les Gay Games restent donc un événement communautaire réservé à un public de gays et lesbiennes, jeunes ou un peu moins jeunes, plutôt urbains, issus des classes moyennes ou supérieures, qui voyagent beaucoup, et avec un bon voire un très bon niveau de revenus.

Ces fameux « dinks » (double income no kids) très prisés des stratèges du marketing. Encore qu’aujourd’hui beaucoup de couples de même sexe conçoivent, adoptent ou élèvent des enfants.

En tout cas un segment de consommateurs très courtisé par les multinationales. Lesquelles depuis une vingtaine d’années ont flairé le filon et multiplient à l’envi ronds de jambe et offres ciblées pour attirer cette frange de consommateurs aussi exigeants qu’hédonistes et prompts à dépenser facilement leur agent pour se faire plaisir.

Notamment en affichant leur soutien sous forme de sponsoring ou de chars d’entreprises bien visibles lors des Marches des Fiertés.

Les Gay Games sont donc représentatifs de cette culture consumériste, insouciante sinon arrogante, réservée à de véritables « enfants gâtés », aujourd’hui chouchoutés par les politiques, les médias et la société marchande.

Des personnes qui affichent sans complexe leur différence, ou entendent au contraire qu’on ignore celle-ci.

Une communauté autrefois précurseur de modes et de changements sociétaux, solidaires de multiples causes et d’autres minorités stigmatisées. Et qui s’est aujourd’hui pour une large part « embourgeoisée », endormie sur ses lauriers, à force d’être flattée par ses mécènes et une opinion publique qui a aujourd’hui quasiment acceptée l’homosexualité et ses avatars comme autant de nouvelles normes.

Une caste de quasi privilégiés, choyés, jaloux de leur statut de « victimes » indéfiniment ressassé et de leurs droits chèrement conquis au terme de décennies de lutte et de souffrances, notamment à l’époque de la flambée de l’épidémie de sida.

Il faut reconnaître aussi que les gays et lesbiennes sont aujourd’hui objectivement beaucoup plus libres et plus aisés, du moins dans les grandes villes des pays démocratiques, que leurs homologues issus de pays où l’homosexualité est encore pénalisée, les personnes pourchassées, et où le niveau de vie est sensiblement moins élevé qu’à Paris.

Des jeux réservés à une élite ?

Face à des sociétés hostiles, la découverte de sa propre différence et la nécessité de se faire accepter (différence objective qu’on voudrait aujourd’hui gommer comme si elle n’existait pas en la noyant dans des discours politiquement corrects sur l’égalité ou des circonvolutions souvent franchement hystériques sur le « genre »), a toujours poussé les jeunes homosexuels qui voulaient s’en sortir à se singulariser sinon à s’auto-justifier.

Longtemps beaucoup d’homosexuels pas forcément « bien nés » n’avaient d’autre choix que de s’acheter une place au soleil en aiguisant leurs talents, en se battant pour être reconnus, acceptés grâce à leurs mérites, accéder à des prébendes ou à des postes de responsabilité, et servir d’exemples aux autres.

Quitte à toujours devoir en rajouter pour se démarquer du lot commun, adhérer aux discours dominants puis imposer ensuite des modèles alternatifs une fois arrivés au pouvoir, suivre les courants ascendants jusqu’à être en mesure d’imposer leurs différences et imprimer leur marque, grâce à des efforts et des mérites fondés sur une culture de l’excellence.

Cette attitude commune à beaucoup d’homosexuels illustres, passés ou actuels, leur a permis durant des siècles de jouir d’un statut d’exception. De se protéger des menaces auxquels leurs mœurs pouvaient les exposer. Et de vivre  bien au-dessus du sort réservé aux homosexuels issus du peuple et croupissant dans les bas-fonds de la société, sans cesse menacés de sanctions, d‘arrestations et d’humiliations diverses. Quand ils n’étaient pas traduits en justice ou conduits sur des bûchers publics par une société incapable d’admettre ses propres différences, ou des institutions incapables de reconnaître leurs propres ambiguïtés.

Servir d’exemple et promouvoir de vraies valeurs

Avant d’inventer les Gay Games, Tom Waddell, un jeune médecin homosexuel né en 1937 dans une famille catholique du New Jersey, a ainsi d’abord rejoint les rangs de l’armée américaine et servi en tant qu’officier parachutiste et médecin des armées.

Ce n’est que plus tard, après avoir concouru comme décathlonien et remporté une médaille d’or aux J.O. de Mexico, qu’il eut l’idée d’inventer des jeux olympiques d’un nouveau genre, ouverts à tous mais destinés avant tout à rehausser l’image négative dont souffraient les minorités sexuelles dans l’Amérique puritaine et figée des années d’Après-guerre, jusqu’aux années 1960 et 1970 où des revendications politiques ou catégorielles sont venu en bousculer les fondements.

C’est à cette époque qu’une jeunesse contestataire et hippy a initié de gigantesques rassemblements et défilés comme à Woodstock ou dans les grandes villes américaines, où contre-culture et slogans politiques se confondaient pour s’opposer à la Guerre du Vietnam, à la ségrégation dont étaient victimes les Noirs américains, les femmes, les minorités ethniques ou sexuelles.

Du poing levé des athlètes noirs sur les podiums olympiques en signe de protestation, aux harangues de Martin Luther King ou Malcom X, des représentants de minorités ont ainsi incité leurs semblables à prendre en mains leur destin pour forcer l’Amérique à leur octroyer des droits égaux.

C’est dans ce contexte que naquirent les Gay Games.

Un événement directement inspiré des Jeux Olympiques, mais décliné pour promouvoir les aspirations à une reconnaissance des LGBT.

Des jeux qui entendaient aussi revisiter et revitaliser les valeurs de fraternité, d’humanisme et d’universalisme, qui de la Grèce antique aux premiers J.O. de l’ère moderne imaginés par Pierre de Coubertin nourrissent la flamme de l’idéal olympique.

Selon la vision plus ou moins mythique accréditée par les spécialistes des gay studies, les émeutes de Stonewall avaient constitué un tournant majeur et l’événement fondateur propre à l’émergence d’une conscience politique et à l’engagement des minorités sexuelles dans une lutte pour être reconnues et accéder à de nouveaux droits. Une sorte de Bastille Day (14 Juillet) qui entendait substituer la révolte puis la fierté, le combat et la visibilité, à des années marquées par la honte, l’humiliation, la clandestinité, le silence, la soumission passive aux autorités, à l’opprobre et aux persécutions.

Initié à San Francisco en 1982, les Gay Games constituent une alternative positive sinon complémentaire à ces luttes et revendications politiques. En déplaçant la tension dynamique sur le terrain symbolique des arènes du sport.

Mais aussi par la promotion de valeurs d’engagement, d’exemplarité, de dépassement de soi, de participation, d’inclusion à l’égard de personnes plus limitées ou handicapées, notamment à l’époque où le sida faisait des ravages. Des valeurs propres à changer l’image du public sur les personnes LGBT, et de permettre une reconnaissance plus objective de leur contribution à l’édification d’une société plus juste, plus unie et plus fraternelle.

Au-delà de l’humanisme

Ces valeurs ne sont toutefois pas totalement nouvelles. Et ne constituent pas non plus un horizon inamovible et indépassable.

Elles existaient en germe et sous une autre forme dans les sociétés d’Ancien régime, bien avant  l’Idéal humaniste des Lumières et les révolutions démocratiques qui en portèrent le flambeau en renversant l’ordre établi. Même si celles-ci ont permis d’instaurer et continuent de promouvoir aujourd’hui partout dans le monde un modèle de société fondé sur les principes universels des Droits de l’Homme. Socle commun à l’édification d’une civilisation humaine vraiment juste, libre, égalitaire, unie et solidaire.

Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, rois de de France et d’Angleterre et amants

Depuis l’Antiquité et le haut Moyen-Âge, qu’il s’agisse de valeurs comme l’Amitié ou la Fraternité, les homosexuels puisqu’on les appellent ainsi depuis l’invention de ce concept au 19e siècle, ont toujours incarné et promu des formes de relations transversales qui contribuaient à souder les liens entre leurs partisans, tout en bousculant les usages, les modèles, les règles, les lois, la morale ou l’ordre établi.

Dans des sociétés très hiérarchisées, verticales et patriarcales, des hommes de haut rang et des femmes courageuses mus par leurs désirs et leurs affinités électives ont ainsi initié, inventé et cultivé des relations fondées sur des amitiés ou des amours autres que ce à quoi les conventions assignaient tout un chacun.

Ils ont ainsi jeté des ponts, scellé des alliances, briser des conformismes et bousculé les règles.

Quitte pour y parvenir à ouvertement se moquer de leurs détracteurs, à braver les interdits, transgresser les lois et prendre tous les risques pour s’exposer au grand jour.

Suscitant au passage l’opprobre et le scandale, ou forçant au contraire l’admiration de tous par leur caractère exemplaire et singulier, ils se firent une place souvent enviée en rejoignant les élites de leur temps, jusquà accéder enfin au rang qu’ils convoitaient.

Aujourd’hui encore, mêmes si les codes de la méritocratie républicaine et les voies d’accès au pouvoir ne sont plus les mêmes que sous l’Ancien régime ou dans la société bourgeoise des Lumières à la société industrielle, les mécanismes restent à peu près les mêmes.

Et les élites politiques, sociales, économiques, financières, culturelles, artistiques et autres comptent en leur sein beaucoup de brillants hommes et femmes homosexuels, bisexuels, sinon transgenres, déclarés ou non.

De l‘actuel Président de la République et de ministres de premier plan à l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë. En passant par tous les rouages de l’Etat, la gouvernance des grands groupes économiques, les institutions culturelles, médiatiques, artistiques ou intellectuelles, des secteurs de la création, de la mode, du spectacle ou des loisirs, on retrouve partout des gays et lesbiennes souvent issus des grandes écoles de la République, ou qui se sont hissés par eux-mêmes jusqu’au sommet à force de courage, de talent, d’opiniâtreté, d’engagement au service des autres, mais aussi grâce à leur entregent et leur aptitude à cultiver leurs réseaux.

Ceux qui crient au « complot », ou fustigent le « lobby gay » ignorent souvent les efforts et les sacrifices que ces personnes ont dû pour une large part consentir afin d’arriver là où ils sont et se faire accepter ; dans leurs écoles, leur milieu professionnel ou par leur hiérarchie.

On s’est tellement habitué, on a aussi tellement abusé des discours victimaires tissés autour de l’homosexualité et de l’homophobie, depuis les sodomites autrefois pourchassés par l’Eglise et la police des mœurs jusques aux gays, lesbiennes et transgenres caillassés par des extrémistes ou des caïds de banlieue, pourchassés ou persécutés dans certains régimes autoritaires à cause de leurs différences, qu’il paraît aujourd’hui difficile aux intéressés vivant dans les grandes cités les plus ouvertes et tolérantes à l’égard de l’homosexualité, notamment les plus jeunes, de prendre du recul et conscience des réalités actuelles.

Or c’est un fait attesté par bon nombre d’historiens LGBT : en dépit de périodes de réelle intolérance parfois dramatiques pour les minorités sexuelles, leurs membres ont toujours été très présents, en France comme dans l’ensemble du monde occidental, dans toutes les plus hautes sphères du pouvoir.

Qu’il s’agisse de l’aristocratie de robe ou d’épée sous l’ancien régime, de la chevalerie et de l’armée, de l’Eglise, des confréries artistiques, de métiers, des cercles intellectuels, politiques, philosophiques, économiques, notamment ceux qui ont porté les grands changements, les grandes innovations qui ont marqué l’Histoire et les idéaux les plus progressistes, ont toujours compté des hommes et femmes brillants, puissants et reconnus qui se singularisaient par leurs préférences ou leur orientation sexuelle.

L’étoffe des héros : promouvoir l’Homme ou le Surhomme ?

Pourquoi des tels jeux, porteurs de valeurs si exemplaires, sont-ils alors autant ignorés pour ce qu’ils étaient, ce qu’ils sont ou ce qu’ils devraient être ?

A force de trop rester centré sur des discours et revendications égalitaristes, de vouloir gommer les différences, par peur d’un retour de bâton et de voir ses droits grignotés, on en oublie les valeurs originales dont on est porteur.

Et puis, s’agissant des événements sportifs de haut niveau comme des J.O., les enjeux qui les sous-tendent et leur l’hypermédiatisation font que ceux qui les organisent comme ceux qui y participent privilégient bien plus souvent le spectacle et l’exhibition des performances par rapport aux principes éthiques.

Le public cherche à se projeter sur la figure de ces héros du stade plus proche du Surhomme quant à leurs capacités physiques que de l’Homme lui-même en tant que modèle de Citoyen porteur de valeurs universelles de dépassement de soi au bénéfice de tous et non juste de soi-même ou des couleurs qu’on porte, d’équité, de fraternité et de justice.

L’important c’est de créer l’événement, le buzz, en crevant le plafond. Quitte à fabriquer des gladiateurs modernes ou des monstres de foire totalement éloignés du commun des mortels, qui paieront ensuite très cher une fois retirés de la compétition cette course inhumaine et effrénée à la performance, à l’exploit et au succès.

La performance et la compétition n’étant pas le propos central des Gay Games, du moins pas selon les modèles du sport mainstream, il est normal que ceux-ci intéressent aujourd’hui peu de monde.

De fait le succès tant attendu en 2017 de la candidature de Paris pour les J.O. 2024, après des années d’efforts et 2 tentatives infructueuses, face à Pékin en 2008 et Londres en 2012, a aussitôt relégué les Gay Games au rang de « fétiche » destinés aux seuls intéressés.

Il faut dire que les enjeux politiques, économiques, urbanistiques et financiers ne sont absolument pas comparables.

Quant aux élus de la Mairie de Paris et de la Région Ile-de-France, les liens clientélistes qu’ils entretiennent avec la communauté LGBT auront sans doute facilité l’organisation de ces jeux gays, mais malgré les discours enthousiastes de façade le cap est désormais clairement fixé sur 2024.

Les Gays Games sont-ils devenus has been ?

Et puis n’en déplaise aux tenants du politiquement correct, le concept même des Gays Games a sans doute pas mal vieilli et mériterait d’être repensé.

Il n’est sans doute plus aussi adapté à la société d’aujourd’hui. Et accuse même un certain décalage par rapport à la réalité et aux enjeux de l’époque s’agissant de la situation des personnes LGBT.

Du moins sous nos latitudes.

Un décalage dont participants, organisateurs, partenaires et promoteurs n’ont sans doute pas eux-mêmes pris conscience.

Décalage culturel et historique d’abord.

Inventé sur le sol américain, les gays Games sont indissociables de la culture américaine.

A l’image des standards identitaires, politiques et culturels de la culture gay qui a essaimé des pays anglo-saxons à l’ensemble du monde démocratique en passant par la vieille Europe, faisant fi des particularismes régionaux.

Même si les personnes LGBT appartenant aux communautés locales tentent de cultiver leurs propres différences et spécificités, ces modèles entrent souvent en conflit avec la culture locale où leurs revendications tentent de s’exprimer. Leurs promoteurs se contentent de les reproduire en cherchant à imposer artificiellement des discours et des codes en décalage parfois complet avec la  culture locale. Nourrissant dans des sociétés réfractaires aux avancées progressistes des crispations et des rejets à l’opposé des buts affichés.

Le mythe du « Progrès » social et politique tend à occulter ces différences aux yeux des militants. Et tend à les enfermer dans une posture de lutte parfois préjudiciable aux intéressés.

Ainsi dans des pays d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient l’homosexualité et l’identité gay (ou queer) demeurent des concepts totalement étrangers à la culture locale. Ils sont plaqués du dehors par ceux qui entendent avec de louables intentions lutter contre les persécutions et stigmatisations dont sont victimes les personnes LGBT, faire avancer leurs droits, en surfant sur une mondialisation favorisant l’uniformisation des modèles culturels, idéologiques et politiques.

Comme s’il existait de facto une communauté LGBT mondiale constituée de toutes celles et ceux qui partagent le même désir pour le semblable, ont des pratiques similaires ou pourfendent les identités et modèles de genre établis comme légitimes dans leur société.

Rien n’est pourtant moins évident.

En France les choses peuvent paraître a priori plus simples qu’à Grozny, Riyad ou Kampala. Ou même Istanbul, Marrakech, Pékin ou Moscou.

Pays latin jaloux de ses particularismes, la France s’est en effet beaucoup rapproché au cours de ces dernières décennies du modèle américain et des standards culturels des pays anglo-saxons ou nord-européens.

Mais malgré le paravent trompeur des discours en vogue politiquement corrects, les mentalités ont parfois tendance, notamment en période de crise, à se rétracter sur des modèles plus traditionnels et moins tendance.

Ainsi la situation dans des grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux, est sans commune mesure avec les mentalités dans des régions plus rurales, plus reculées, plus excentrées, où les identités locales sont plus affirmées, et plus réfractaires à l’uniformisation en marche.

Le clivage est aussi historique. Car ce qu’ignorent beaucoup de militants LGBT attachés aux mêmes discours, aux mêmes réflexes identitaires et aux mêmes méthodes, c’est que les temps changent.

En France les bouillonnants événements de mai 1968, dont on a discrètement fêté le cinquantenaire tout récemment, avaient marqué un tournant dans les luttes portées notamment par les féministes (dont un grand nombre étaient lesbiennes ou bisexuelles) pour l’émancipation des femmes.

D’autres revendications minoritaires et d’autres luttes se sont ainsi agrégées, jusqu’à former un front commun pour être entendues, visibles, et forcer politiques conservateurs et opinion publique frileuse à entendre leurs revendications, en précipitant le rapport de force et en mobilisant la parole dans la rue et les médias.

Importée des Etats-Unis, la Gay Pride a fini par s’imposer au fil du temps comme un rituel et une institution en France.

Elle est l’héritière directe de ces luttes des gays et lesbiennes, portées au départ par des groupuscules minoritaires proches de l’extrême gauche comme le FHAR.

A l’exemple des grandes marches américaines puis européennes et mondiales, elle est peu à peu devenue un carnaval gay, une fête de rue colorée, provocante, extravagante et festive, un rituel politique et communautaire, et une institution incontournable sinon attractive dans le paysage urbain.

Les Gay Games au contraire, offre un visage beaucoup plus clean, presque sage voire ascétique du gay qui par l’effort tente de se dépasser, de servir de modèle et de montrer l’exemple à des pairs moins courageux ou moins chanceux au sein d’une minorité stigmatisée.

Un idéal de héros plus proche du modèle de l’athlète grec que du « pervers dépravé », ou de ces forcenés du sexe adeptes des pratiques les plus marginales ou extrêmes.

Encore que l’extravagance y compris sur les stades ne soit pas absente de ces jeux. Mais elle offre une facette beaucoup plus ludique, bon enfant et très second degré, que les excès communs aux giga-fêtes gaies comme La Démence ou aux orgies communes aux backrooms du Marais.

Ce modèle est toujours intéressant à promouvoir. Mais à l’heure où tout le monde ou presque se désintéresse de l’image que peuvent donner d’elles-mêmes les personnes LGBT, ils n’intéressent en vérité que les LGBT eux-mêmes. Et ne constituent pas a priori un événement d’une originalité radicale ou d’une force admonitoire propre à attirer l’attention des médias et du grand public.

Tout au plus les Gay Games apparaissent comme un rassemblement communautaire de plus.

Et ceux qui gagneraient à être convaincus par les messages qui les avaient inspirés au départ se contrefichent de slogans à peine audibles mis en avant lors de ces jeux.

Tout au plus laisse-t-on les LGBT faire leurs petits J.O. entre eux, comme on laisse les enfants s’amuser dans leur bac à sable.

Il serait beaucoup plus intéressant et efficace de s’investir au sein des institutions et lors des grands événements sportifs internationaux, pour en révéler les défaillances, les ambiguïtés et les dérives.

Et autrement plus éloquent si des athlètes de haut niveau, LGBT ou pas, osaient plus souvent prendre la parole pour dénoncer les discriminations dans le sport dont eux-mêmes ou leurs collègues sont victimes.

Mais surtout pour promouvoir ces belles valeurs humanistes qui devraient toujours inspirer le sport et sont aujourd’hui dénaturées, trahies, souillées par les affaires de dopage, la corruption, la quête exclusive de la performance, de l’exhibition, de la compétition à outrance et de l’audimat.

Dérives qui résument le sport à une succession de spectacles à sensation, plus propices à occuper ou exciter les esprits qu’à les élever. Et remplir les caisses des sponsors qu’à faire oeuvre éthique.

Promouvoir un autre modèle d’humanité devrait être pourtant la motivation principale et l’objectif affiché de ces jeux.

Plutôt qu’une simple occasion de rassembler des LGBT de toutes les nations ou presque, juste pour singer les vrais J.O., pour faire la fête et s’amuser entre soi.

Enfin il serait temps de prendre conscience que les temps ont changé, que la situation des LGBT dans les grandes démocraties n’a plus de rien commun avec celle des décennies passées, et que le concept est aujourd’hui usé.

Force est de constater que depuis les premiers Gay Games de San Francisco en 1982, les personnes LGBT ne sont plus du tout confrontées aux mêmes difficultés que dans les années 1960 ou 1970. Du moins sous nos latitudes. Le Droit a évolué, la visibilité est désormais un fait indiscutable sinon acquis, la société a changé, le mariage se généralise, l’homophobie a reculé et l’homosexualité est quasiment devenue une norme sociétale à égalité avec l’hétérosexualité.

Dépénalisée en France par François Mitterrand en 1982, retirée de la liste des maladies mentales par l’OMS en 1993, l’homosexualité est en effet peu à peu devenue, notamment depuis le vote du pacs en 1999, puis du mariage pour tous en 2013, une nouvelle norme.

C’est du moins l’objectif poursuivi par les représentants de la communauté LGBT. Et quasiment atteint aujourd’hui, du moins du point de vue juridique et dans les discours, avec l’adoption du Pacs en 1999, puis du mariage pour tous et de l’adoption pour les couples de même sexe en 2013. La pénalisation des actes et propos homophobes constituent un rempart juridique et éthique, certes toujours fragile, pour garantir contre toute résurgence des discriminations et violences à l’égard des personnes concernées.

En Europe, les grandes métropoles comme Paris, Londres, Amsterdam, Barcelone ou Berlin ont vu se développer des communautés et une culture LGBT très influentes et très structurées. Ces grandes villes constituent de véritables eldorados pour les personnes LGBT, inimaginables il y a encore 40 ou 50 ans.

Même si violences et discriminations homophobes peuvent toujours resurgir ici ou là, notamment en temps de crise comme envers toute minorité, selon les mécanismes habituels de désignation de boucs émissaires.

Regarder vers l’avenir avec audace

On ne saurait comparer la situation des LGBT en France en 2018 avec celle des années 1960. Ni avec celle autrement plus dramatique des minorités sexuelles dans des pays comme la Tchétchènie, la Russie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Ouganda ou la Somalie.

Pour tout esprit sensé, véritablement pétri d’humanisme et de justice, il est en effet assez révoltant de constater les distorsions dans les discours et l’attention portée à des situations aussi objectivement critiques qui mériteraient de mobiliser de façon autrement plus responsable l’attention des élus, des institutions, des représentants LGBT, des médias et de l’opinion publique.

Certes on ne saurait mettre en concurrence les revendications. Mais n’y a-t-il pas un hiatus troublant entre la culture hédoniste du Marais et les geôles tchétchènes ?

L’accession aux PMA et à la GPA pour les couples homosexuels est sans doute une revendication utile à promouvoir sinon a priori légitime. Mais n’apparaît-elle pas un peu secondaire ou dérisoire face à l’urgence de répondre aux pendaisons, aux décapitations publiques d’homosexuels, aux tortures, aux viols, aux castrations, aux emprisonnements arbitraires et autres crimes dont sont victimes chaque jour les homosexuels dans certains régimes dictatoriaux ?

Autant de crimes sur lesquels nous préférons souvent fermer les yeux pour ne pas déranger notre confort, égratigner notre bonne conscience, ou nous confronter à nos propres lâchetés. Notamment quand un pays démocratique et fier de ses valeurs comme la France cherche à développer des liens avec des partenaires comme la Chine, la Russie ou les pays du Golfe, en mettant parfois un mouchoir sur ses principes.

Il serait temps de rectifier le tir. Et de redonner du sens et du souffle à ces grands événements comme la Marche annuelle des Fiertés. Ou les Gay Games qui n’ont lieu que tous les 4 ans dans une grande capitale du monde.

Plutôt que de chercher à se contenter ou créer un business gay concurrent des J.O., fût-ce au nom de généreux principes, la fédération organisatrice de ces jeux devrait réfléchir à sa mission, surtout dans les temps troublés que nous vivons. Et au message qu’entendent donner les LGBT les plus aisés à leurs frères, aux autres humains et au monde entier.

Il ne s’agit plus de se poser en victimes et de réclamer toujours plus d’égalité dans des démocraties où les différences sexuelles ne sont quasiment plus un problème. Ni de jouer la comédie de la « visibilité » en s’affichant lors de rassemblements sportifs organisés exclusivement dans des métropoles gaies où celle-ci est déjà acquise.

Le lobbying communautaire a ses limites. Il faut aller de l’avant, bousculer paresses et certitudes, faire preuve d’audace, de détermination et d’esprit d’innovation.

Les valeurs humanistes et universalistes d’unité, de fraternité, de solidarité et d’exemplarité, portées par tous, pour tous, et au nom de tous, ne peuvent plus être conçues selon les mêmes modèles éthiques, philosophiques, rhétoriques et politiques qui prévalaient au début du 20e siècle (pour les J.O modernes) ou à la fin de ce même 20e siècle (pour les gay Games).

Il faut donc repenser de fond en combles la philosophie de ces jeux.

Et soit en infléchir la forme et le fond en privilégiant un objectif de soutien actif et non juste symbolique aux minorités vraiment opprimées, dans des pays où ils sont condamnés à la mort, au silence et à l’oubli par des régimes fondamentalistes ou dictatoriaux. Et donc braver les peurs et mobiliser les énergies pour sortir ces personnes des prisons physiques, mentales ou spirituelles où on les enferme dans l’indifférence générale.

Soit consacrer les moyens et soutiens rassemblés autour de ces jeux pour travailler de l’intérieur comme de l’extérieur les instituions des J.O. et le milieu sportif en général.

Objectif ultra ambitieux, irréalistes diront certains. Mais qui constituent un défi propre à mobiliser bien au-delà des seules communautés LGBT, et qui honorerait grandement ceux qui s’y consacrent.

 

A change has gotta come* – Quel avenir pour l’humanité ?

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Ascenseur pour l’échafaud

Une chose est certaine : notre monde est violent.

Non seulement il est injuste, cruel et désenchanté, mais ceux qui sont sensés nous protéger contre ses excès se révèlent exclusivement préoccupés par leurs intérêts personnels.

L’affaire Fillon a déclenché une réaction en chaîne qui vise à moraliser au pas de charge la vie politique hexagonale en rejetant paraît-il dans les oubliettes de la préhistoire des pratiques d’un autre âge.

Le tsunami populaire balaie désormais un à un les représentants du microcosme avérés de fieffés cyniques, les branches pourries tombent plus vite que les feuilles mortes en novembre, et Marine Le Pen pourrait bientôt récolter les dividendes de ce chamboule-tout national en devenant la Marianne de l’Antisystème.

Reste Macron comme ultime rempart à l’épouvantail frontiste, au suicide français par la petite porte nationale-socialiste, et surtout comme sauveur du Système propulsé par ses généreux sponsors sur la rampe de lancement d’élections très politiquement correctes et démocratiques.

En attendant le résultat d’un suspense inédit, les Français se vengent en coupant des têtes par médias interposés. Et flirtent avec les stéréotypes révolutionnaires en déclenchant des jacqueries en banlieue. Sans voir que cette Grande Terreur version 2017 est largement mise en scène pour détourner leur attention des véritables enjeux, leur faire croire à des mirages et que cette parodie de campagne va changer leur sort parce qu’ils auraient cette fois-ci leur destin en mains.

Kapitalismus über alles !

Pendant que certains râlent, d’autres croient à la liberté d’entreprise comme clé de la réussite.

Et nos politiques libéraux de citer en exemple ces nouveaux aventuriers qui se lèvent tôt le matin pour faire fructifier leur microentreprise. Des héros érigés en modèle d’initiative et de vertu entrepreneuriale face aux assistés d’un système social condamné.

Depuis que les normes administratives et fiscales ont été simplifiées pour faciliter la déclaration d’une nouvelle entreprise et qu’on a créé le statut d’autoentrepreneur, la France s’est trouvé un nouveau héros : le jeune patron issu de banlieue qui déjoue la panne d’ascenseur social en retroussant ses manches.

Et puis il y a le succès d’Über, que les particuliers mettent en concurrence avec des corporatismes sclérosés.

Ce que révèle l’ubérisation accélérée de la société c’est un vaste jeu de dupes qui favorise et valorise les autoentrepreneurs comme les chantres de la société post-capitaliste et de la customisation égocentrique du travail.

Bien plus qu’il ne crée une nouvelle race de winners, la vérité c’est que ce modèle réhabilite l’ancien statut de « tâcheron ».

Minimum de charges pour l’employeur et maximum de risques pour l’employé. Faillite et burnout assurés en bout de course.

Pour échapper à cette dérive entretenue par le jeu de la concurrence et vanté par les médias, il est temps de rompre avec ce nouvel avatar de l’individualisme contemporain. Et d’inscrire dans nos priorités l’harmonisation à la hausse des droits et des régimes des salariés et des indépendants.

Le fric c’est chic

Plus les églises se vident, plus les centres commerciaux et les multiplex se remplissent.

Mis à part quelques aigris de la Manif pour tous et quelques tartufes qui la soutiennent pour engranger les suffrages, la religion n’a plus la cote.

Du moins dans sa version oldschool. Ceux qui savent conjuguer bonne parole et business, comme ces évangéliques alliés aux ploutocrates de Wall Street, ont eux le vent en poupe.

Quant aux mythes, ils ont la vie dure. Un quart des Américains croient dur comme fer à la théorie créationniste. Pas étonnant qu’ils aient élu Trump. Côté revers de la médaille, les idéologues du Djihad armé séduisent de plus en plus de nos jeunes banlieusards en déshérence.

Mais athées purs et durs ou religieux illuminés, tous sont peu ou prou adeptes d’un seul vrai dieu : Mammon.

La frugalité n’est plus que l’apanage de doux rêveurs alter-écolos séduits par les sirènes de la décroissance.

Tout le monde veut s’en mettre jusque-là en attendant la fin du monde.

Mais pour s’acheter ces artefacts de bonheur en toc et étaler les signes extérieurs de c’est mon choix, encore faut-il avoir les poches pleines.

Difficile quand 99% des richesses sont détenues par 1% de la population.

Alors on cherche tous les moyens possibles pour gagner du fric. Ou au moins se donner l’illusion qu’on en a. Creusant au passage ses frustrations et son désir de vengeance contre un Système qu’on rejette mais qui continue de nous mener par le bout du portefeuille en nous promettant chaque matin des joujoux plus affriolants qu’hier.

O tempora, o mores…

Dette ? Quelle dette ?

Un état c’est comme une foyer : ça doit payer ses dettes ou éviter d’en contracter.

C’est avec ce genre de croyances totalement fabriquées que les hiérarques de Bruxelles zélés thuriféraires de la religion imposée par les banques centrales veulent nous faire croire depuis les décennies que l’équilibre budgétaire est avec la croissance et l’excédent commercial l’alpha et l’oméga du bonheur collectif.

Alors que les Français sont de plus ne plus nombreux à ouvrir les yeux et vouloir claquer leur gueule à ces ventriloques du Système, comme par hasard voici qu’à moins de 90 jours de l’élection présidentielle tombe le rapport Pébereau. Et qu’on nous ressert le vieux refrain de la dette.

Voir l’article du Figaro du 15 février 2017 : Ces 5 chiffres qui montrent l’urgence de réduire les dépenses publiques en France.

Mais qui serait aujourd’hui assez naïf pour croire un apparatchik de la haute finance comme Michel Pébereau, ancien patron de BNP-Paribas, la banque la plus cynique de tout le cartel français ?

La dette ? Mais on s’en tape de la dette !

Qu’est-ce qu’une dette ? Une simple écriture dans un ordinateur. Cliquons sur « DELETE » et hop ! terminé : plus de dette !

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Ça paraît facile à dire ? Et pourtant…

Bien sûr les médias n’en parlent jamais, mais ôtons nos œillères et observons comment depuis la crise de 2008 les Islandais ont dit aux banques d’aller se faire foutre en optant pour un autre modèle social et économique à l’opposé de la doxa monolithique qu’on nous ressert depuis 50 ans comme la seule vérité vraie. Les banques n’ont pas pu faire autre chose que s’aligner…

Dont acte.

Qui plus est, la dette est un mécanisme totalement pervers au cœur du système mis en place par les banques centrales pour asservir banques, états, entreprises et particuliers.

Le vrai sens de la « dette », ce n’est pas ce lien absurde que les états continuent d’entretenir avec les banques, et que nous continuons tous d’entretenir avec les puissances de l’argent.

Non. La vérité cachée derrière ce machiavélique artifice comptable, c’est que nous sommes tous totalement interdépendants. Que nous avons tous une dette les uns envers les autres. Et que l’humanité tout entière a une dette envers elle-même. Parce que nous ne cessons d’emprunter à nos enfants pour financer notre rêve de toute puissance et de jouissance sans limite.

Changer ? Mais quoi ?

Il est temps de changer radicalement de modèle, au risque de nous autodétruire en suivant une logique qui conduit l’humanité à sa perte.

C’est sûr, quand on a été gavé de poison libéral depuis son enfance il faut du temps pour reformater le disque dur et oublier l’endoctrinement qu’on a subi. Mais c’est possible.

Quels sont les enjeux ? Quelles sont les priorités ? Quelles sont les solutions ?

Faut-il comme on le dit souvent remettre le politique au-dessus de l’économie ? Ne faudrait-il pas d’abord remettre l’homme au cœur de la politique ?

Réaffirmer le primat du politique sur l’économique c’est bien, mais ça sonne surtout comme une revanche d’une classe politique décrédibilisée, d’un discours politique désavoué par les électeurs et d’une volonté de récupérer des voix face au succès de l’abstention et à la montée des extrêmes.

On ne construit pas l’avenir en faisant marche arrière. On ne compense pas les effets néfastes de la violence des marchés en élevant des barrières protectionnistes comme s’imaginent pouvoir le faire Trump ou Marine Le Pen.

Quant à la mondialisation souvent accusée de faire le malheur des déclassés, elle arrive à son terme et jamais des murs ou des frontières ne permettront de revenir à un paradigme qui appartient au passé.

Faut-il alors laisser faire, laisser passer ? Et laisser au Système le soin de s’autoréguler ? L’avènement de la société de consommation capitaliste constitue-t-il le point ultime de l’évolution humaine, comme l’affirmait Philippe Muray, théoricien cynique préfigurateur de Houellebecq qui reprend à son compte la thèse hégélienne de la « fin de l’Histoire » ?

Certainement pas !

Faut-il ériger des contre-pouvoirs ? L’Etat doit-il réguler le marché comme le prétendent les partisans de politiques interventionnistes ou d’inspiration keynésienne ?

Force est de constater que toutes ces tentatives ont échoué.

De plus, le paradigme politique n’est certainement la clé pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Pas plus que la « nation » n’est le concept idoine pour retenir des identités déliquescentes et ordonner les échanges humains.

Sortir des paradigmes anciens

Comme l’a démontré le sociologue Alain Touraine[i], nous avons changé de paradigme.

Au cours de son histoire, l’humanité a d’abord connu un premier paradigme « politico-militaire ».

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Celui-ci était marqué par l’ère des batailles et des empires concentrés sur leur volonté de conquête hégémonique. Le pourvoir appartenait alors au prince. Une stratégie orientée vers la conquête de nouveaux territoires, la préservation et l’expansion d’un modèle civilisationnel inspirait alors l’action politique et militaire des états.

De Lao Tseu à Clausewitz en passant par Machiavel, le rapport de forces entre états rivaux se réglait par les armes et le gouvernement des peuples par l’usage de la force arbitraire ou légitime des puissants.

Ce système a produit des merveilles, a soumis des peuples entiers à la férule du modèle le plus puissant, mais il n’a pas assuré le bonheur de l’homme. Tout au plus a-t-il permis de pérenniser des dynasties vouées tôt ou tard au déclin.

Le succès des idéaux des Lumières et des grandes utopies sociales, l’avènement de la démocratie partout en Occident, l’effondrement des empires et l’affirmation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au sortir de deux guerres mondiales, les révolutions industrielles puis numérique, l’essor du capitalisme marchand, le triomphe du Marché et la mondialisation de l’économie ont conduit au début du 19e et jusqu’à la fin du 20e siècle au remplacement de cet ancien paradigme par un nouveau : le paradigme économico-social.

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Le Peuple souverain a replacé le Prince. Le Marché dans les sociétés capitalistes et l’économie planifiée dans les sociétés marxistes ont supplanté le primat du politique. La conquête de nouveaux territoires géographiques a été remplacée par celle de nouveaux territoires économiques.

Toute l’action collective s’est orientée vers l’édification d’une société fondée sur les valeurs démocratiques de liberté, d’égalité, de justice et la redistribution des richesses selon un idéal de fraternité.

Ce paradigme est aujourd’hui caduque.

La mutation rapide du capitalisme industriel en ultralibéralisme financier et le choc de la mondialisation aujourd’hui arrivée à son terme ont creusé les écarts et exacerbé la contestation d’un modèle économique inhumain.

Car celui-ci conduit à l’épuisement des individus et des ressources, à l’accroissement de la pauvreté et au creusement des écarts entre riches et pauvres, à des formes nouvelles d’esclavagisme, à la multiplication des guerres et des violences instrumentalisées pour servir les intérêts des grandes puissances, à la quête inassouvie d’un bonheur matérialiste et hédoniste fondé sur la consommation effrénée et le divertissement permanent, à la manipulation constante de l’opinion par les médias, à la dictature de la transparence, au repli des droits individuels au profit d’un monde hypernormatif, d’une surveillance permanente de la vie personnelle et sociale, à la perte totale du sentiment d’appartenance collective, du sens du bien commun, de la morale, des repères et des valeurs.

Selon Alain Touraine, le nouveau paradigme qui émerge aujourd’hui est avant tout culturel. Il se caractérise par l’opposition de modèles civilisationnels et culturels pour la domination mondiale jusqu’à l’avènement d’une culture planétaire portée par la mondialisation économique qui finira par supplanter les particularismes.

Si elle peut paraître juste, cette analyse centrée sur la culture n’est pas satisfaisante. Car elle ne rend pas compte de l’étendue et du sens profond de la crise actuelle, de ses enjeux les plus essentiels et des solutions à mettre en œuvre pour sauver l’humanité d’une destruction assurée.

Vers une conscience planétaire

Ce qu’il faut aujourd’hui c’est changer radicalement de vision et de modèle.

Non pas simplement changer de modèle de « société », car la société est un concept aujourd’hui dépassé. Tout comme la « nation », la société est un paradigme aujourd’hui englobé dans un ensemble plus vaste dont le périmètre est l’humanité tout entière en voie d’unification.

La mondialisation des échanges, non seulement des échanges économiques mais aussi la globalisation des savoirs et des cultures, l’accélération de la mobilité et la multiplication des échanges humains, qui s’accompagnent d’un déracinement généralisé de la culture d’origine mais aussi d’un enrichissement par le commerce avec une multitude d’autres, le développement d’internet et des réseaux sociaux qui permet d’échanger en temps réel les informations, de brasser les connaissances, de confronter les modèles de pensée et les habitudes de vie, tous ces phénomènes conduisent à l’émergence d’une nouvelle conscience planétaire.

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Cette métaconscience est celle de l’Humanité tout entière en voie d’unification. Et non la somme des consciences individuelles ou des éons collectifs en concurrence pour s’imposer comme l’entité dominante.

Cette unification en cours est inéluctable. Elle s’accélère, s’intensifie et s’approfondit. Il ne s’agit pas d’une « uniformisation » comme on le prétend souvent, même si les différences tendent apparemment à se niveler.

En réalité les différences jouent pleinement leur rôle moteur de la relation et de l’accélération cognitive et spirituelle.

Cette dynamique propulse la conscience collective dans une spirale ascendante vers des niveaux de plus en plus élevés. Ici et là, partout émergent des sauts de conscience qui ne sont pas à proprement parler des « prises de conscience » – encore que les crises jouent ce rôle – mais une expansion de la conscience globale, ramifiée en une infinité de connexions quantiques.

Le nouveau paradigme est donc bien plus que culturel : il est spirituel.

Inévitables régressions

La transition entre l’ancien et le nouveau paradigme passe par une étape de questionnement éthique. La passerelle entre l’idéalisme social propre au paradigme économico-social dont on voit aujourd’hui la faillite complète et le nouveau paradigme spirituel est jonchée d’angoisses existentielles, d’interrogations relatives à la morale, au sens de la vie ou à la soif d’une nouvelle transcendance.

A mesure que la réalité de cette nouvelle entité émergente qu’est l’Humanité nouvelle se fait jour et que la Conscience globale absorbe les consciences individuelles, des peurs vertigineuses se réveillent, liées au sentiment de perte d’identité personnelle ou collective.

Les crispations de la conscience qui en résultent se traduisent par des focalisations apocalyptiques sur fond de cataclysme écologique, de terreurs millénaristes, de fantasmes de 3e guerre mondiale et de destruction globale.

Ces soubresauts de la conscience en train d’accoucher se matérialisent par divers chocs, catastrophes, épidémies, flambées de violence ou emballements hystériques.

Autant de phénomènes dont on ne retient que la partie émergée de l’iceberg déformée par les lunettes de la pensée unique libérale qu’on chausse habituellement : crise économique, sociale, politique. Au mieux crise identitaire, culturelle ou civilisationnelle.

Contrairement à ce que l’on croit ce ne sont pas les désordres économiques, sociaux ou politiques qui génèrent un sentiment de panique et traversent la conscience de hantises diverses. Croire cela reviendrait à penser que les « événements factuels » déterminent nos perceptions psychologiques, qui à leur tour font fluctuer notre état d’esprit.

Passer du monde cartésien à la conscience quantique

La physique quantique nous révèle que c’est au contraire l’esprit qui tient le gouvernail. Et que notre réalité individuelle ou collective n’est pas « perçue » de l’extérieur mais que nous la créons à chaque instant. Que ce que nous croyons subir n’est pas la résultante d’événements indépendants de notre volonté mais le produit exact de nos choix et de nos représentations inconscientes.

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Ce monde en plein tourment n’est en fait qu’un gigantesque hologramme dans lequel nous nous projetons et dont nous nous croyons prisonniers.

Il suffit de penser, d’énoncer et de faire les choses différemment pour que notre réalité change immédiatement.

Cela vaut pour les individus, cela vaut pour les groupes, et demain cela sera notre réalité universelle.

Notre devoir collectif ce n’est pas aujourd’hui de changer le monde. Que ce soit par un effort « contre » une nature hostile comme le croient les partisans d’une vision anthropocentrique du réel. Ni à l’inverse en nous amendant de nos erreurs pour nous réconcilier avec une mère-nature bonne et généreuse mais qui nous renverrait aujourd’hui à notre inconscience et à nos excès. Vision infantile partagée par les partisans d’une vision « écocentrique ».

En revanche notre responsabilité collective passe par la prise de conscience des représentations que nous créons, qui à leur tour se traduisent par des modèles dont nous ne savons plus sortir.

La réalité collective est fondée sur l’intrication permanente d’égrégores collectifs, lesquels orientent à l’image de champs magnétiques et donne vie à ce que nous interprétons comme le réel, et en détermine l’apparence de réalité.

Nos pires ennemis sont nos peurs. A nous d’en prendre conscience et d’en être maîtres et non esclaves.

Le Système instrumentalise, nourrit sinon crée lui-même ces psychoses collectives par son obsession vaine et violente à affermir son pouvoir sur les êtres et les esprits.

Partout apparaissent en réaction des régressions de types religieuses, nationalistes, identitaires, communautaires.

Bien entendu toutes ces logiques qui s’appuient sur une volonté désespérée de retour aux mythes religieux, à la nation, au groupe de référence ou qui renforcent l’enfermement narcissique et l’individualisme contemporain s’appuient procèdent d’une lecture faussée par la peur et sont vouées à l’échec.

Pire, elles ne font que renforcer une dérive, une caste ou un système qu’elles prétendent combattre.

La pensée cartésienne ou rationnelle, si forte en France, qui prétend s’opposer à la pensée mythique, est aussi ce qui nous aveugle le plus. Il est temps de revêtir la conscience quantique. Que le philosophe Ken Wilber nomme « pensée centaurique ».

Cette pensée dépasse le prisme trompeur engendré par la dualité, par la pensée verbale et les concepts. Et l’apparente incompatibilité entre rationnel et irrationnel.

Pour entrer dans ce paradigme de conscience, il faut aller au-delà des mots et même des représentations.

Je ressens donc je suis

On a coutume aujourd’hui d’ironiser sur cette propension générale à privilégier les émotions et les affects par rapport aux idées.

Pourtant émotions et affects sont ce qui caractérisent les mouvements de notre âme. Et notre âme, plus que notre esprit résumé à l’intellect, est ce qui nous relie consciemment à notre être profond et à tout ce qui est.

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Nous nous sommes tellement détachés de nos émotions que nous en sommes par exemple venus à croire que l’on peut transmettre des savoirs ou des savoir-faire à de jeunes enfants en faisant totalement abstraction des émotions qui les accompagnent et de la sensibilité de ceux qui les reçoivent. Or c’est tout l’inverse. Parce qu’avant d’accéder à la pensée cartésienne, les plus petits fonctionnent naturellement dans la pensée quantique. Et vibrent instinctivement au diapason des consciences qu’ils côtoient dont ils captent les moindres frémissements.

Appliquons-nous donc à bien ressentir. C’est-à-dire à ne pas être esclaves de nos perceptions, de nos émotions ou de nos sentiments, mais à les accueillir, à les accepter, à les observer, à les nommer, à les partager et à les laisser vivre sans nous identifier à eux.

Car sans eux nous sommes détachés de qui nous sommes. Nous vivons dans les illusions engendrées par notre intellect et non au contact de l’énergie qui vibre en nous et nous fait être.

Notre travail consiste à prendre conscience de ce que nous sommes conscients, d’être conscients d’être, c’est-à-dire en perpétuelle évolution, en perpétuel devenir. De renoncer à fixer cette identité autour d’un sentiment d’avoir, de savoir, de pouvoir ou d’appartenir. Mais de nous concentrer sur la seule réalité qui est : que nous sommes des êtres totalement reliés, que toute séparation est illusoire et que nous ne faisons qu’Un avec tout ce qui est.

Lorsque le plus grand nombre aura réalisé cette étape, la conscience collective arrivera à son point d’achèvement. Toute velléité d’attachement matériel, de possession égotique, de compétition pour la conquête de nouveaux territoires, de nouveaux pouvoirs ou de nouveaux savoirs nous apparaîtra vaine.

Seule la recherche de la plus grande réalisation, du plus grand bonheur collectifs seront au cœur de notre engagement. La paix règnera éternellement. L’homme vivra éternellement (ce qui est déjà le cas même s’il le nie ou l’ignore), et il accomplira des prodiges dont il n’a même pas idée.

Ceci n’est pas une utopie, une chimère ou une illusion. C’est la seule réalité possible. A nous de la comprendre, de la choisir, de l’embrasser et de la « réaliser » collectivement. Il n’y a pas d’alternative.

Mettre l’Humanité au cœur de toutes nos préoccupations

En France, la fascination morbide pour les attentats terroristes de 2015 et 2016 a totalement anesthésié la pensée collective, en exacerbant les suspicions identitaires et en précipitant la fragmentation communautaire. La France est devenue incapable de s’inventer un avenir. Et se venge de son sort en décapitant sa classe politique.

Seule demeure dans des discours vides de sens la référence réflexe à une « République » dont on ne sait plus très bien s’il faut passer ou non à la 6e pour sortir du marasme politique, aux « Droits de l’homme » devenus un mythe démenti par les atteintes croissantes aux libertés individuelles, et à la « démocratie » qui n’est plus qu’un mirage destiné à masquer la manipulation par les élites et institutions financières, la disparition du pouvoir des individus et la limitation de l’expression démocratique aux outrances télévisuelles et à des parodies électorales mises en scène par les médias.

Faut-il revenir à une forme d’humanisme, remettre l’homme au centre de la politique ?

Non. D’abord parce qu’on l’a vu la logique politique ne fait plus sens aujourd’hui. Ensuite parce que ce n’est pas l’idéal humaniste si élevé soit-il qui nous sauvera mais l’inscription de plein pied, libre, joyeuse et active dans ce grand mouvement qui nous aspire vers un destin qui nous dépasse.

Pour devenir les acteurs de notre avenir, il faut mettre la conscience de cette appartenance à une Humanité dont nous sommes les cellules au cœur de toutes nos préoccupations, des plus anodines au plus essentielles.

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Nous sommes en marche. Mais pas pour élire un politique fantoche qui veut nous manipuler pour nous déposséder de notre pouvoir et nous rendre davantage esclaves d’un Système à bout de souffle.

Nous sommes en marche vers notre propre avènement.

Le changement ne « doit » pas arriver : il est déjà là.

Ce n’est pas pour demain, c’est ici et maintenant.
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*Un changement doit arriver

[i] Alain Touraine : Un nouveau paradigme. Comprendre le monde d’aujourd’hui. Fayard, 2005