Faut-il assimiler antisémitisme et antisionisme ?

Mis en avant

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Épineuse, très épineuse question !

La volonté d’assimiler l’antisionisme à une forme déguisée d’antisémitisme se justifie aujourd’hui pleinement. Beaucoup d’antisémites se cachent derrière un « antisionisme » revendiqué, non seulement pour critiquer la politique d’Israël mais aussi pour verser dans des généralités concernant tous les Juifs (« les sionistes ») accusés de tous les mots habituels : vouloir accaparer le pouvoir, les richesses, tenir les rênes de la finance mondiale, manipuler tous les dirigeants occidentaux, renforcer les inégalités, créer des injustices envers les plus pauvres, les minorités ethniques ou religieuses, entreprendre des guerres de conquête et asseoir leur domination sur des populations incapables de se défendre.

Bien évidemment ceux qui utilisent le plus fréquemment ce paravent de « l’antisionisme » sont les musulmans et les pays arabes ou islamistes qui justifient ainsi leur haine d’Israël mais aussi des Juifs. En tête l’Iran et sa rhétorique anti-Israël. Et ses vassaux ou ceux qui bénéficient de ses largesses, Hezbollah et Hamas notamment. Mais aussi d’une façon ou d’une autre à peu près tout le monde arabe ou musulman. Même ceux qui comme l’Arabie saoudite sont des partenaires économiques de premier plan de l’état hébreu mais subventionnent aussi largement les organisations terroristes sunnites hostiles aux « sionistes » et aux « croisés ».

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Cette rhétorique antisioniste a de nombreuses composantes. Chez les peuples musulmans elle s’enracine dans un antijudaïsme offensif qui remonte au Coran. Même dans les empires islamiques où Juifs et Chrétiens étaient accueillis et protégés sous le statut de dhimmis, les Juifs avaient toujours un rang inférieur. Certaines professions ou fonctions de haut rang, politiques, militaires, sociales ou économiques leur étaient interdites. Un Juif ou un Chrétien ne pouvait dominer ou commander un musulman. Sauf à de très rares exceptions dans le royaume d’Al Andalus.

L’antisémitisme plus politique intra-islamique s’est considérablement accru avec l’apparition des idéologies islamistes au 20e siècle. Celle de la Confrérie des Frères musulmans, qui a inspiré à peu près tous les régimes islamistes de l’Iran khomeyniste à la dictature d’Erdogan en passant par le FIS algérien ou l’Ennahdha tunisien, s’inspirait au départ du salafisme mais aussi du nazisme, puis du léninisme. Les fondateurs de la Confrérie, comme le grand mufti de Jérusalem dans les années 1930/40 pressé de demander aux nazis de l’aider à « se débarrasser de ses Juifs », entretinrent des liens très étroits avec Hitler.

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Adolf Hitler recevant le grand mufti de Jérusalem à Berlin

La rhétorique des Frères musulmans est toujours caractérisée par un profond antisémitisme. Pire, leur stratégie de conquête du monde est aussi fondée sur une obsession mimétique à l’égard des Juifs. Le mythe d’une élite financière juive dominant le monde depuis le 20e voire le 18e siècle est une projection typique de l’idéologie conquérante des Frères musulmans qui entendent instaurer un califat mondial et dominer le monde.

Dans les pays comme la France où les Frères musulmans sont déjà profondément implantés, leur stratégie pour faire main basse sur l’Islam et les musulmans, infiltrer tous les rouages de la société, accroître leur influence et leur représentativité, passe par une victimisation systématique des musulmans, et des discours qui s’apparentent à ceux de la lutte contre le racisme ou l’antisémitisme.

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Les islamistes français sont sans cesse engagés dans une concurrence victimaire et n’hésitent pas à récupérer de façon ignominieuse certains symboles des persécutions historiques contre les Juifs. Ainsi la montée d’une « islamophobie » fabriquée de toutes pièces dans les médias et la situation des musulmans aujourd’hui dans la société française sont comparées sans complexe à celle des Juifs dans l’Allemagne nazie ou dans la France d’Occupation. Durant la manifestation islamiste du 10 novembre à Paris, l’étoile jaune, signe de discrimination infamant imposé aux Juifs, fut récupérée et détournée en étoile islamique puis distribuée sous forme de stickers flanqués du sigle « MUSLIM » (comme « JUDE ») par des propagandistes du CCIF.

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Bien sûr le discours officiel des islamistes français est de dénoncer « toutes les discriminations, y compris l’antisémitisme ». Dans la réalité leur antisémitisme prend les traits d’une surenchère victimaire mimétique permanente.

Cet antisémitisme musulman ou islamiste déguisé en « antisionisme » trouve bien sûr un écho dans les banlieues depuis que le conflit israélo-palestinien s’est en partie importé dans les quartiers. Les jeunes musulmans des banlieues sont très souvent antisémites. La violence latente à l’égard des Juifs y est permanente. Beaucoup de familles juives originaires de quartiers « islamisés » sont obligées de partir vivre ailleurs.

Ces jeunes sont aussi gavés de discours et de modèles qui exaltent la haine, en particulier la haine des mécréants, des Blancs, ou des Juifs, comme de discours valorisant l’insoumission, la rébellion, la guérilla urbaine ou l’insurrection. Que ce soit au travers de textes de rap écrits par des stars hexagonales, souvent des musulmans, ou d’autres discours fondés sur la haine de l’autre, des nantis, des pourris, des exploiteurs, donc des « sionistes ».

Rares sont les imams des mosquées et les prêcheurs improvisés qui font quelque chose pour dissuader cet appétit. Taper sur les Juifs est facile et souvent impuni. Les clichés sur le djihad et les terroristes sont très appréciés. Ils constituent pour ces jeunes désorientés ou en quête de modèles masculins des sortes de héros, des têtes brûlées, des Robin des bois jusqu’au-boutistes frondant tous les ordres et toutes les lois.

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L’antisionisme des jeunes de banlieue fait non seulement office de ciment et de rhétorique communautaires, il participe aussi d’une culture de la provocation et du franchissement des limites. En France se dire antisémite est mal, condamnable, inacceptable. Alors ces jeunes contournent l’interdit en adoptant un langage « antisioniste » fondé sur la haine d’Israël, la condamnation des crimes de Tsahal à Gaza, systématiquement comparé à Auschwitz, la valorisation parallèle des « armées de résistance » que sont à leurs yeux des organisations terroristes comme le Hezbollah ou le Hamas, voire Al Qaeda ou Daesh.

Ces jeunes sont d’ailleurs souvent très friands de sites complotistes, révisionnistes, antisionistes voire ou franchement antisémites d’extrême droite. Quant aux sites islamiste, ils sont aujourd’hui les premiers pourvoyeurs dans le monde de désinformation à caractère antisémite ou complotiste.

Des auteurs notoirement antisémites comme Alain Soral, Renaud Camus (inventeur du concept de « Grand remplacement ») ou le polémiste Éric Zemmour, les sites auxquels ils contribuent, les émissions auxquelles ils participent et les blogs qu’ils animent sont très suivis par les adolescents et les jeunes de confession ou d’origine musulmane. Peu leur importe que ces auteurs tirent parfois à boulets rouge autant sur l’Islam que sur les Juifs ou d’autres cibles. Leur côté sulfureux, transgressif et interdit exerce un attrait irrésistible sur les jeunes.

L’une des personnalités presque unanimement adulées par les jeunes musulmans pétris d’antisionisme est évidemment l’ex humoriste Dieudonné. Lequel tire parti de sa notoriété pour justifier par un faux humour une propagande ouvertement antisémite, révisionniste et pro-djihadiste. Le sinistre Dieudonné est un l’ami des dirigeants du Hezbollah qu’il est allé soutenir au Liban en 2006 durant la Seconde guerre israélo-libanaise. Mais aussi des mollahs iraniens auxquels il était allé rendre visite au moment de la présidence d’Ahmadinejad. Ce provocateur antisémite plusieurs fois condamné est un modèle pour de nombreux antisémites, parmi lesquels des islamistes et des simples musulmans. Sa « quenelle », mélange de salut nazi et de bras d’honneur, et ses jeux de mots ignobles comme « shoananas » dignes de Jean-Marie Le Pen dans ses meilleurs jours sont repris allègrement par tous les néonazis et les jeunes Arabes « antisionistes ».

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Face à ce constat il paraît évident qu’il ne faut pas hésiter à condamner la rhétorique antisioniste et l’appel à la haine d’Israël (et implicitement des Juifs, comme des autres nations qui le soutiennent) au même titre que l’antisémitisme.

Toutefois les choses sont plus complexes.

On peut être philosémite, on peut être soi-même juif, voire israélien, tout en critiquant à juste titre la politique d’Israël. Notamment quand celle-ci viole le droit international, commet des brutalités quotidiennes envers des minorités, des crimes de guerre à Gaza, s’entête dans une volonté de poursuivre la colonisation des Territoires, rase des immeubles ou des villages palestiniens pour y construire des maisons juives, entretient un authentique régime d’apartheid en déniant à 30% de ses ressortissants arabes des droits égaux à ceux des citoyens juifs, discrimine et humilie au quotidien des Palestiniens qui doivent traverser les check-points pour se rendre au travail ou visiter leur famille de l’autre côté du mur.

Une politique qui nourrit la haine des Juifs, en Palestine, au Moyen-Orient et dans le reste du monde, en ne cédant rien aux injonctions du monde à plus d’humanité et de mesure.

Depuis de nombreuses années, la majorité des Juifs vivant en diaspora, notamment aux Etats-Unis, ne soutiennent plus Israël et critiquent même avec véhémence la politique conduite par la coalition d’extrême droite au pouvoir depuis 10 ans. Le lobby ultra-orthodoxe américain est toujours assez puissant financièrement pour infléchir la politique du principal allié d’Israël, mais pour combien de temps encore ?

Quant à la France et à l’Europe, bien que n’étant pas « antisionistes » elles entretiennent des liens autant avec Israël que les pays arabes. Ces alliés se lassent de vouloir jouer les médiateurs du conflit et de voir les chances de paix se réduire comme peau de chagrin.

En outre, indépendamment de ce conflit qui s’enlise et plombe l’image d’Israël comme ses relations avec ses partenaires, on peut très bien être juif ou pro-sémite, et antisioniste.

Il existe même une frange importante des Juifs ultra-orthodoxes, les haredim, qui vivent en Israël, consacrent tout leur temps à étudier de la Torah et à élever leurs nombreux enfants mais sont antisionistes. Ils vivent des aides de l’état, sont exonérés de travail, mais passent leur temps à critiquer le pays où ils vivent et qui les nourrit. Un état laïc auquel ils ne reconnaissent aucune légitimité, et qu’ils considèrent comme une monstruosité impie. Car selon eux, seul le messie à venir pourra venir restaurer le Royaume d’Israël sur les bases du Tanakh (la Bible).

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Pire encore, il existait encore il y a peu dans l’Iran des mollahs une petite communauté de Juifs ultra intégristes. Non seulement ceux-là haïssent Israël, refusent d’y vivre, mais ils pactisent avec son pire ennemi en espérant que celui-ci détruira très vite cette verrue impie. Une façon très messianique de précipiter la venue du messie. Comme leurs homologues israéliens qui bien que vivant en Israël ne rêvent que d’une chose : dynamiter les mosquées présentes depuis 14 siècles sur le Mont du Temple. Et précipiter ainsi l’Armageddon, la bataille finale des armées de Dieu contre les légions de Satan et des infidèles. Une façon tout aussi expéditive de hâter la venue du messie et la Fin des temps.

Sans verser dans ces extrêmes, on peut tout à fait aimer Israël et ne pas adhérer au projet sioniste, qui est avant tout un projet nationaliste visant à donner une terre aux Juifs. On peut refuser de fonder l’état d’Israël et son affirmation nationaliste limitée à un peuple ou une race, un demos. Le très controversé historien israélien Shlomo Sand est l’un des intellectuels juifs les plus virulents à s’opposer au sionisme comme aux « mythes fondateurs » de l’Israël moderne.

Sans être aussi radicaux, une bonne part des Israéliens ne s’identifient pas à cette volonté actuelle des sionistes ultranationalistes israéliens de sanctuariser la nation israélienne en tant qu’état « des » Juifs et non « état juif ». Et de vouloir inscrire cette identité dans la Loi fondamentale. Selon eux, si Israël est un état juif, les autres citoyens, qu’ils soient arabes, bédouins, druzes, européens, africains ou asiatiques, doivent y avoir toute leur place et les mêmes droits que les autres. Leur conception de la nation israélienne se rapproche plus de celle des nations européennes fondées au 19e siècle à partir d’un ethos, un idéal et un système de valeurs comme « la République », que sur un ethnos, une ethnie.

C’est toute la différence qui sépare le véritable antisionisme qui est le refus d’accorder au peuple juif le droit à l’autodétermination, le droit d’avoir un pays et de le défendre, et la critique du sionisme sur la base d’un désaccord quant aux fondements juridiques et politiques de l’état d’Israël, ou à propos de la politique conduite par ses dirigeants au nom d’une conception dévoyée du sionisme.

Le sionisme est une idéologie nationaliste qui a vu fleurir beaucoup de variantes depuis l’époque de Théodore Herzl, son fondateur. Critiquer telle ou telle conception du sionisme est l’un des sports favoris de la communauté juive, en Israël et de par le monde. Il n’est pas rare de s’adresser entre Juifs des anathèmes en se traitant d’ »antisioniste ».

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Théodore Herzl, père du sionisme historique

On peut critiquer le sionisme. On doit même le faire aujourd’hui quand on est un démocrate et un humaniste.

Le sionisme actuel de Netanyahu, idéologue ultranationaliste de type messianiste, est l’exact opposé de l’idéal socialiste, inclusif, humaniste et universaliste des pères de l’Israël moderne. De 1948 à 2019, Israël est passé d’une démocratie laïque, socialiste et pluraliste à une proto-théocratie messianique, où les religieux les plus extrêmes proches du pouvoir tentent de faire évoluer un état démocratique vers un fantasme biblique régi par la Haskala (la loi juive). Le symétrique exact des pays totalitaires islamistes dirigés par la charia.

L’extrême gauche communiste et internationaliste y a toujours été opposée au sionisme. Ses avatars pacifistes comme Shalom Archav (La Paix Maintenant) ont toujours combattu la politique extérieure d’Israël et pris franchement le partis de la minorité palestinienne, quand ils ne trouvent pas des vertus aux ennemis du Hamas. Ses avatars contemporains y compris en France défendent une politique résolument antisioniste et pro-arabe.

Pénaliser l’antisionisme en tant que tel en l’assimilant uniformément à l’antisémitisme risquerait donc de brouiller encore plus le regard. Cela risquerait aussi de sanctuariser le sionisme actuel en lui conférant une forme de légitimité juridique, ce qui n’est ni le but ni la compétence de la loi française.

Sans doute y a-t-il d’autres façons plus pertinentes de pénaliser les formes d’antisémitisme qui se cachent derrière un discours antisioniste.

Bien entendu la perversité des discours antisémites déguisés en antisionisme est de se justifier en rappelant qu’on a le droit de critiquer un état. Pénaliser l’antisionisme reviendrait à sanctuariser Israël et à interdire toute critique du régime ou de sa politique au motif que cela constituerait une haine des Juifs. Absurde.

Il faut pourvoir continuer à critiquer, Israël, ses dirigeants, leur politique et peser sur eux, sans pour autant être accusé d’antisémitisme, et tout en soutenant le droit à l’existence et à la sécurité pour Israël. Une attitude de non-alignement.

Assimiler la critique d’Israël à de l’antisémitisme c’est précisément que Netanyahu n’hésite pas à faire quand il joue sur les peurs pour appeler les Juifs de France à faire leur Alya en Israël afin d’échapper à « la recrudescence de l’antisémitisme ». Comme si l’Etat français était complice de cette recrudescence, ou qu’il ne faisait rien pour défendre lui-même ses citoyens juifs.

De la même façon on doit pourvoir critiquer le judaïsme comme l’Islam ou toute autre religion. Surtout dans une République laïque.

Il ne s’agit donc pas de créer un délit de blasphème antisioniste ou antijudaïque au motif d’étendre la définition juridique de l’antisémitisme.

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Alors que faire ?

Le Parlement européen avait adopté en 2017 cette définition de l’antisémitisme :

« L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. »

Il faudrait y ajouter « des manifestations politiques« . Et à « institutions communautaires et lieux de culte », ajouter « et à l’état d’Israël ».

Il conviendrait par ailleurs de préciser que l’antisémitisme ou la haine des Juifs « peut » se dissimuler derrière un discours antisioniste, d’une critique d’Israël servant à le justifier, d’une obsession et d’une désinformation systématique concernant Israël, sa politique extérieure, les sionistes ou leur volonté hégémonique fantasmée.

Le « cas Finkielkraut » : ce qu’il révèle de la culture et des médias français

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Il y a ce qu’on appelle le point Godwin, qui consiste à faire de façon systématique référence au nazis ou à Hitler sitôt arrivé à un point crucial d’un débat qui s’éternise.

Il y aura bientôt le « point Finkie », tant aujourd’hui l’intellectuel honni est systématiquement cité à contre-exemple dans les discussions, sur internet ou dans les médias.

Pourquoi cette image si négative ? Est-elle vraiment justifiée ? Et pourquoi cette détestation si violente de la part d’une partie aujourd’hui devenue majoritaire de l’opinion publique, en particulier les jeunes ? Alors que celui-ci était encore célébré il y a dix ou quinze ans comme « le dernier » des philosophes sensés ?

Comment a-t-on pu aujourd’hui en arriver à assimiler de façon aussi indiscutable un ancien gauchiste de Mai 68, ex membre actif de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes et figure de prou du mouvement de la nouvelle philosophie, à un suppôt de l’extrême droite et un inspirateur de Marine Le Pen ? Assimilé presque systématiquement à la clique des  » nouveaux réacs » qui comprend des polémistes de second rang comme Eric Zemmour. Ou, plus délirant encore aux pires antisémites, ces pseudos intellectuels de l’extrême droite radicale comme Renaud Camus ou Alain Soral.

Ou bien plus hallucinant encore, jusqu’à l’assimiler à des intellectuels du siècle dernier  adorateurs de Vichy et défenseurs de la Shoah comme Lauis-Ferdinand Céline ?

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Pour comprendre ce paradoxe et cette violence, il faut examiner comment les choses ont évolué.

Alain Finkielkraut est aujourd’hui devenu le symptôme d’une confusion qui s’est établie dans l’opinion française à la faveur des médias entre deux aspects bien distincts.

D’une part cette mode de l’insolence télévisuelle quasi systématique envers les élites. Dont le seul but est d’amuser le peuple et de faire du buzz… En détournant au passage l’attention du public des vrais problèmes.

Et d’autre part, la « conscience politique » de l’opinion majoritaire et de ceux qui la fabriquent, reflétée, « sacralisée » pourrait-on dire, sinon « déformée » par le prisme grossissant des émissions télé.

On aurait tort de congédier d’un revers de manche cette complaisance pour des modes de pensée arbitraires qui érigent la contestation en spectacle. Car ils sont les héritiers d’une tradition bien française. Celle de la farce, des bouffons, de la caricature burlesque et des polémistes. Lesquels jouaient autrefois le rôle indispensable de soupape pour exprimer et mettre en scène les frustrations et mécontentements populaires. Et constituent aujourd’hui un mode d’expression des libertés publiques et un moyen de faciliter la confrontation des idées dans une démocratie.

Encore que si les médias prétendent jouer le rôle de garants de la pluralité de l’information, ils sont surtout le gardien du Temple des idées considérées comme « justes » comme des « vérités » supposées factuelles.

Et donc sacralisent des discours autorisés plus qu’ils n’en constituent l’émulation et la critique.

Cette conscience politique était autrefois (depuis le Siècle des Lumières) l’apanage des esprits éclairés par la Raison. Que dès la Révolution française une certaine presse d’idées plus que d’opinion avait pour mission de relayer. Une presse qui comptait parmi ses éditeurs des écrivains et des philosophes progressistes. Soucieuse de publier pour le plus le bouillonnement des idées nouvelles qui inspiraient le débat au sein des assemblées, les nouvelle lois et les grands bouleversement politiques, idéologiques et sociétaux au noms des valeurs et grands principes humanistes.

Cet exercice du débat fondé sur des valeurs humanistes s’est imposé avec une prétention universaliste.

Et la philosophie, la vraie, pas celle des salons mondains et des lucarnes, tenait alors le haut du pavé. Inspirant aux politiques les changements selon un Idéal des plus élevé fondé sur la Raison, et centré la quête du bien commun, l’application des principes « révolutionnaires » énoncés dans les Droits de l’homme naissants pour remplacer l’ordre ancien.

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Finkielkraut est l’authentique héritier de cette tradition « progressiste », comme on dit souvent aujourd’hui.

Une tradition devenue au fil du temps « classique », même si les discours du politiquement correct s’y réfèrent toujours. Des discours renouvelés et bousculés par les valeurs libertaires de Mai 1968 et du siècle finissant, que Finkielkraut avait lui-même portées.

Il est donc compréhensible que dans la France de 2018, ce qu’on admet être « l’opinion majoritaire », pour peu qu’elle respecte les principes de notre République et de sa Constitution, fasse force de loi et s’impose à tous comme le modèle légitime.

Et cela justifie aux magistrats pour ce qui est des délits ou des crimes, d’un pouvoir de jugement critique  allant jusqu’à la sanction pour ce qui relèvent des idées, lesquelles sont plus rarement pénalisables.

C’est ce qu’on appelle le Quatrième Pouvoir. Autrefois simple « contre-pouvoir », devenu dans notre société de l’Information à l’heure d’internet et des médias de masse le seul et vrai pouvoir.

Hals, ce pouvoir est aujourd’hui devenu dans un petit pays comme la France encore très marqué par le centralisme jacobin un véritable temple souvent il faut le dire jalousement gardé par des plumitifs de seconde zone. Lesquels irriguent de leur orgueilleuse prose tous les caniveaux intellectuels de la presse quotidienne et de la télévision, dont le niveau, il faut le reconnaître avec objectivité, et sans passion ni concession, a considérablement chuté depuis 40 ans.

Il est même de bon ton de critiquer quasiment tous les jours l’indigence des programmes télé.

Et même le président Macron s’est saisi tout récemment de ce problème, en promettant de remédier au déficit criant de qualité des programmes du service public.

On ne va pas refaire l’histoire du journalisme et de la télévision. Mais il faut bien s’accorder à reconnaitre que la « téloche », mis à part quelques rares chaînes exigeantes et quelques très rares émission de qualité pour ce qui est du service public, n’est aujourd’hui rien de mieux qu’une vulgaire machine à divertir et abrutir le bon peuple. Entièrement soumise aux lois de l’audimat et totalement tournée vers l’unique objectif de satisfaire ses sponsors par le biais de la réclame. Laquelle impose des programmes découpés et formatés selon la quête de l’efficacité marketing maximale.

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De servir ses sponsors, les grandes marques, mais aussi ses actionnaires : des conglomérats industriels souvent centrés autour des mêmes activités : industries de l’armement, équipementiers ou immobilier…

Pas étonnant que ces mêmes groupes soient aussi investis dans le capitale de l’industrie du divertissement et forment de véritables empires maîtrisant toute la filière de l’information et de la consommation de masse.

Mais c’est un autre débat.

En tout cas on ne peut dénoncer les dérives médiatiques sans prendre en compte ces critères politiques ou économiques.

La télévision n’a aujourd’hui plus rien à voir avec celle des années de la France d’Après-guerre du Général De Gaulle. Epoque où l’unique chaîne du service public était chargée autant d’informé que de divertir. Elle était alors totalement soumise au « Ministère de la Culture et de l’Information ».

Mais ce ministère était dirigé par un certain André Malraux. Et la qualité des programmes du service public n’avait rien à envier au prétendu « pluralisme » actuel. Elle était au contraire bien supérieure à celles des programmes actuels, toutes proportions gardées et compte tenu des usages de l’époque.

Aujourd’hui cette conscience politique reflétée par la télévision et qui avant faisait débat dans des cercles où se réunissait l’élite est devenue l’objet d’un spectacle permanent. Qu’on relise Guy Debord pour s’en convaincre.

Elle ne se résume plus qu’à ce qu’on appelle la « Pensée unique », orientée selon les exigences du « politiquement correct ». Dont les valeurs sont verrouillées toujours autour des mêmes thèmes souvent plus approximatifs qu’inspirés pour ces idéaux qu’ils sont sensés défendre : droits-de-l’homme, liberté, égalité, justice, laïcité, défense du droit des femmes, des homosexuels, des minorités, antifascisme, antiracisme, communautarisme, anticolonialisme, écologie, parfois altermondialisme, culte de la « nouveauté » et de la branchitude, voire de la provocation érigée en art, reflets de la société « postmoderne »…

Bref, une conscience qui n’en est plus un mais qui traduit l’embonpoint las et la sclérose intellectuelle du parisianisme bobo et de ses icônes. Celui d’une caste qui ne songe qu’à se contempler le nombril, à se rassurer et à festoyer en célébrant le vide abyssal de ses pseudos idéaux tel un Veau d’or.

On a donc assimilé des réflexes anti-ceci ou anti-cela comme autant d’offuscations et d’exaspérations obligatoires et passablement sectaires bidouillé en prêt-à-penser étalé dans les médias et les talk-shows. Celui-ci fait office de conscience pour ceux qui ont renoncé à leur libre arbitre et se contentent de répéter les mêmes poncifs pour satisfaire leur narcissisme et faire montre envers leurs semblables d’une véritable conscience « démocratique », « républicaine », « humaniste », « progressiste », etc…

Toutes ces étiquettes ronflantes qui ont vidé de leur sens les référents éthiques qu’elles avaient kidnappés ou plagiés pour flatter l’ego de leurs héroïques défenseurs.

Depuis l’élection de François Mitterrand en 1981 et la libération de la parole qui s’en est suivie à la télé, depuis l’apparition d’émissions d’un genre nouveau comme Droit de Réponse, les producteurs et les journalistes ont imaginé en presque 40 ans une foultitude d’avatars. Depuis les émissions d’Ardisson, de Lunettes noires pour nuit blanches à Salut les Terriens, celles de Fogiel, de Ruquier. Et plus récemment, avec le succès de la téléréalité, les missions « populaires » sinon populistes d’un Cyril Hanouna, héritier d’Arthur, pour ce qui est de la version la plus bas-de-gamme et la plus beauf qu’on a concoctée pour les plus téléspectateurs les plus imbéciles, incapables de suivre les saillies de Yann Moix et Christine Angot…

Cette mode de l’insolence qui fait le sel des émissions prétendument « culturelles », est devenue et une véritable « culture ».

Celle de la vulgarité, de l’outrance et de l’arrogance.

Une culture que les bobos parisiens ont copiée, adoptée puis imposée à tous dans les discours et les postures mondaines, au cours des décennies 1990 et 2000.

Cette culture a assimilé comme pour s’en protéger en prétendant les défendre, les tics, le vocabulaire, l’attitude arrogante, les postures provocantes et le ton ultra-agressif et désinvolte des « cailleras, véritables icônes de la décennie 2000.

Avec cette certitude qu’il fallait flatter la médiocrité par souci de plaire aux minorités, et jeter du même coup au feu toutes les vieilles gloires poussiéreuses de la « tradition » classique. Tous les us et les discours hérités du passé, représentant le savoir, l’esprit et le «  bon goût » français. Tout ce Panthéon désuet et ridicule incarné par les académiciens ou les éditorialistes du Figaro.

C’est un parti-pris. Mais on s’est accoutumé à le considérer comme juste, « moderne » et inéluctable.

Eric Zemmour n’a pas tout à fait tort quand il dénonce cette évolution dans son livre Le Suicide français. Même s’il manque profondément de nuance,  de recul et d’honnêteté, et ne sert que ses propres lubies en creusant encore le vide qu’il dénonce pour servir un boulevard à Marine Le Pen.

Quoi qu’il en soit, force est de reconnaître qu’on a bien vite congédié et remisé au rang des pièces de musée Apostrophe et Bernard Pivot. Pour les remplacer par Ardisson, Jamel, Joey Starr et autres Booba. Et tous ces humoristes et artistes originaires des banlieues et icônes vivantes de la culture  » djeune » de se faire exciter et applaudir par des amuseurs aux dents longues.

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On a inventé un nouveau concept d’émission culturelle new-look.

Une véritable imposture au demeurant, puisque la « culture » la plus bas de gamme n’y sert plus que de vague caution pour faire le buzz en mixant le pire ou le plus banal et le plus commercial de l’actualité de la semaine : sorties éditoriales, pseudo écrivains qui viennent se pavaner et se féliciter d’avoir réinventé la roue, spectacles à succès… Et surtout agenda des copains – toujours les mêmes – qu’on invite à se polir le nombril sur les plateaux.

Ajoutez quelques people et quelques politiques égarés en manque de popularité, un pincée de sketchs burlesques (souvent très bons d’ailleurs) pour rythmer et pimenter la soirée, des ficelles de cirque ENEAURMES pour faire réagir le public, piéger les invités et les pousser au dérapage verbal ou à la contradiction en direct, parodiez la scène dramatique de l’exécution publique, n’oubliez jamais de mettre en scène des clashes soigneusement préparés pour faire le buzz… Secouez bien et vous avez la recette qui fait bingo en termes d’audimat !

Pour continuer de s’indigner ou de se bidonner, arrosez les réseaux sociaux des meilleurs moments de l’émission et le tout est joué.

Là où le bât blesse, c’est que cette prétention ronflante à illustrer l’esprit parisien et à défendre des valeurs engagées qui est celle des émissions comme On n’est pas couché, est cautionnée par la présence récurrente de philosophes de foire habitués des sunlights : les BHL, Onfray et autres Comte-Sponville.

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On n’est pas couché 21/11/2017 : la comédienne Camille Chamoux interpelle Alain Finkielkraut sur le thème « Islam et féminisme ».

Hélas, un intellectuel comme Finkielkraut, plus que son ancien comparse et coauteur du Nouveau désordre amoureux Pascal Bruckner, plus prudent à se montrer à la télé, s’est laissé piéger par les flatteries de certains puis la tentation de devoir se justifier une fois mis au ban des intellectuels respectables par une clique de bobos garants de la pensée unique.

Du coup on le voit trop souvent dans nos lucarnes et les animateurs pervers ne l’invitent plus aujourd’hui que pour ses tics nerveux et ses crispations inquiètes sur des thématiques éculées.

L’homme est intelligent, a encore de la ressource, et arrive souvent au terme d’un laborieux exercice d’explication de sa pensée à s’autojustifier et à retourner l’auditoire. Mais immanquablement il y a toujours ce moment où un mot mal interprété est monté en épingle par l’un des cabots vicelards qui lui tendent le crachoir et aussitôt jeté en pâture aux aboiements de la Plèbe.

On finit donc toujours par en conclure que l’horrible Finkielkraut n’est autre qu’un de ces intellos réac de l’ultra-droite. On l’assimile honteusement à Zemmour ou Marine Le Pen. Et on reste injustement sourds à ses propres dénégations quant à quelque complaisance que ce soit aux idées d’extrême droite.

Las !

La seule faute d’un homme d’esprit et de nuances qui incarne le monde ancien bousculé par la jeunesse, les stéréotypes, le goût du spectacle et de la jouissance immédiate et les modes du siècle, c’est de s’être prostitué dans ces défouloirs qui prétendent représenter la culture et être garant des valeurs.

Or ces bouffonneries télévisuelles ne sont rien de moins que des spectacles pour amuser la plèbe dignes des jeux du cirque. Dont ils reprennent d’ailleurs tous les codes. Combats de gladiateurs sous forme de clashes au scénario bien huilé. Mises en scène de tortures et d’exécutions publiques de condamnés à mort bouffés par les fauves : les « chroniqueurs ». Présence obligatoire des césars et des patriciens du moment : les politiques et les vedettes. Contribution du public inviter à confirmer ou infirmer la sentence prononcée envers les condamnés, musique tonitruante et interventions de bateleurs pour scander le rythme et faire plus d’audience, etc…

On n’y célèbre jamais la culture, la vraie. Pas nécessairement celle un brin surannée des beaux esprits, des encyclopédies et des académies. Mais celle de l’honnête homme, qui suppose élégance de l’esprit, érudition, intelligence, esprit critique et surtout ouverture, bienveillance envers l’autre, celui qui diffère ou qui surprend par sa singularité, et amour pour le présent et ses évolutions. Au lieu de complaisance crasse pour « l’actualité » et ses épiphénomènes, sensationnels et voyeuristes, dont elle se pourlèche en y abîmant la conscience des masses.

En définitive, Alain Finkielkraut ferait plus pitié que hurler. Parce que c’est un vestige du passé. Du « monde d‘avant ».

En qu’en vieillissant il se ternit, ressemble à une caricature de lui-même, se laisse salir et obligé de répondre aux injures, au lieu d’ignorer superbement les crapauds qui bavent sur sa robe d’académicien.

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La télé l’a tué. La popularité a entachée sa notoriété. Elle l’a livré aux appétits féroces de la basse-cour. Des nains.

Evidemment, qui aujourd’hui pourrait imaginer qu’on invite de grands intellectuels comme Jankélévitch, Raymond Aron, Michel Foucault ou même Paul Ricœur à débattre sur les plateaux des atermoiements du public face aux soubresauts de l’actualité ?

On a changé et de siècle et d’époque.

Qui ouvre d’ailleurs encore les livres de pareils monuments de la culture ?

Il ne s’agit pas d’être passéiste.

On peut tout à fait lire Proust le matin, Foucault l’après-midi, et Charlie hebdo le soir !

Ecouter Mozart en prenant son café, et Stromae ou NTM en faisant sa gym…

La question n’est pas de hiérarchiser à outrance les grands noms de la culture élevés au rang d’icônes.

La question est d’éviter de les banaliser en les noyant dans la soupe consensuelle et vulgaire des médias de masse.

Et de stariser de façon grossière des histrions insignifiants qui prétendent s’élever au niveau des grands félins de l’Olympe culturelle et leur voler la vedette.

En somme, ce qui manque à notre époque c’est la mesure, la tempérance et le discernement.

Et surtout les référents qui permettre de juger avec autorité qui est à considère comme une grande figure de l’esprit, et qui n’est qu’un comptempteurs du néant ou un avatar de l’ère du vide.

Soyons optimistes.

Et gageons qu’à la faveur des épreuves présentes et à venir, grâce à l’élévation statistique – toujours à espérer sinon promouvoir – du niveau d’instruction des jeunes, grâce à internet qui donne accès souvent au pire mais aussi parfois au meilleur, grâce à la conscience qui ne cesse d’évoluer et de grandir, on saura bien vite congédier ces excès coupables et sanctifier à nouveau des vraies valeurs.

Après tout, ce n’est pas parce Tout–le-monde-en-parle qu’un homme, une idée, une mode, une indignation, n’est autre chose que le reflet de coquetteries du moment, du Zeitgeist, ou de la pataugeoire où s’égayent les indigents du bulbe.

Et si personne n’en parle plus ou voudrait le taire, si personne n’en parle encore, c’est peut-être un signe qu’il faudrait revoir les priorités du moment.

Y a quà…

Et Si Au coin de la rue* on trouve parfois l’Aventure, il en sera toujours ainsi Des hommes et de bêtes*.

Au nom de l’autre*, Nous autres modernes* devrons toujours rester vigilants, mais aussi bienveillants les uns envers les autres pour éviter La Discorde*.

Car si l’on s’abîme à La Querelle de l’école*, que l’on s’aventure trop En terrain miné*, si l’on cède au chant des sirènes mondialistes au point de renoncer à jamais se demander Qu’est-ce que la France*, on se condamne à L’Identité malheureuse*.

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Celle de la violence qui plus jamais ne peut encore se dire :

« Et si l’amour durait* ? ».

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* Titres d’ouvrages d’Alain Finkielkraut