Faut-il croire à la théorie du Grand remplacement ?

Mis en avant

La théorie du grand remplacement séduit de plus en plus, bien au-delà des cercles qualifiés d’extrémistes ou complotistes au sein desquels elle s’est développée.

Certains politiques et des intellectuels comme Éric Zemmour l’évoquent systématiquement dès qu’il s’agit de parler de l’immigration, de la percée de l’islamisme en France, et dès qu’un événement dramatique vient rappeler la permanence des problèmes liés à la délinquance, à la violence, à l’ensauvagement, au terrorisme ou au communautarisme, auxquels le pouvoir semble incapable ou récalcitrant à s’attaquer.

Dans la bouche de certains, ce grand remplacement serait même de plus en plus évident, au point qu’il serait hypocrite de nier sa réalité.

A y regarder de plus près, cette théorie du grand remplacement est ambiguë. C’est même une fausse grille de lecture, parce que qu’elle confond plusieurs registres au profit d’une lecture biaisée et univoque, et qu’elle empêche d’apporter une analyse et des réponses pertinentes à des réalités distinctes amalgamées par l’idéologie.

La théorie du grand remplacement est fondée sur la croyance qu’il existerait une volonté de remplacer une population homogène installée depuis des générations sur un continent – l’Europe – par des populations exogènes selon un processus plus ou moins long de substitution, les unes déclinant à cause d’une natalité trop faible, les autres devenant peu à peu majoritaires à la faveur d’une natalité plus dynamique et d’arrivées toujours plus massives de ressortissants étrangers sur le territoire. Ces populations de remplacement deviendraient non seulement numériquement supérieures, mais elles finiraient par imposer leurs règles, leurs coutumes, leur culture et leurs valeurs.

En outre cette théorie suppose l’existence d’un projet, d’une stratégie fixée par quelque puissance extérieure occulte, qui vise à précipiter, orienter, organiser ce grand remplacement dans un but précis. En favorisant par exemple les flux migratoires en direction des pays visés, en déstabilisant les pays d’origine pour précipiter les candidats à l’exil sur les routes de l’immigration, et en utilisant le droit et les accords internationaux pour forcer certains pays à accueillir des populations.

En somme, ce grand remplacement ne serait pas seulement un phénomène spontané de migration motivé par des raisons démographiques, politiques, économiques, écologiques ou simplement par le désir d’aller chercher ailleurs une vie meilleure, il serait la résultante d’une volonté machiavélique d’instrumentaliser la peur, la pauvreté ou le désir de quitter son pays afin de déstabiliser toute un continent, l’affaiblir et finalement le dominer.

Ainsi l’Europe serait la proie de puissances qui auraient signé son arrêt de mort en jetant sur elle des hordes de barbares prêts à la piller, à semer le désordre, à conquérir le pouvoir, ou du moins à neutraliser complétement toute velléité impérialiste et à dominer le monde.

Or qu’en est-il réellement ? L’immigration existe, c’est un fait, depuis les années d’Après-guerre et la Reconstruction, durant lesquelles les pays européens ont décidé de faire appel à une main d’œuvre bon marché en faisant venir des ressortissants de leurs anciennes colonies ou d’anciens alliés (Afrique noire et Maghreb pour la France, Inde et Pakistan pour le Royaume-Uni, Turquie pour l’Allemagne de l’Ouest) pour travailler dans leurs usines et booster leurs économies. Après les deux chocs pétroliers, cet afflux de travailleurs immigrés s’est peu à peu tari, relayé toutefois par la politique de regroupement familial qui a entraîné l’arrivée tout aussi massive de conjoints, de parents, de cousins venus grossir les banlieues où s’entassaient les immigrés déjà installés.

L’immigration n’est donc pas à l’origine le fait de populations qui se seraient subitement déplacées du Sud vers le Nord, mais d’une politique de dirigeants européens et d’entreprises publiques ou privées qui ont fait appel à ces personnes pour venir travailler chez eux. Sans prévoir leur retour au pays une fois les services rendus, mais au contraire en leur permettant de faire venir peu à peu leur famille restée là-bas.

Inconsciente ou non, cette politique procédait en tout cas d’abord de l’intérêt économique des pays européens concernés.

Les migrations auxquelles nous faisons face aujourd’hui obéissent à une tout autre logique. Les migrants qui souhaitent rejoindre le Royaume-Uni, l’Allemagne ou la France ne partent pas sur les routes parce qu’ils y sont invités ou autorisés. Ils prennent le risque de se voir refouler ou expulser une fois arrivés à destination en tant que clandestins indésirables. Leur seule chance de réaliser leur rêve c’est de demander à être régularisés au titre du droit d’asile. Un droit très encadré, souvent dévoyé et instrumentalisé, notamment par des associations de soutien aux migrants qui les aident à contourner les obstacles administratifs pour obtenir un permis de séjour.

Même si la plupart des migrants cherchent à jouer cette carte du droit d’asile en invoquant divers motifs, notamment en faisant valoir un statut de « réfugiés » plus ou moins fallacieux, la plupart ne viennent pas d’un pays en guerre, frappé par la famine, ne sont pas à titre personnel menacés de persécutions en raison de leur appartenance ethnique, religieuse, de leurs opinions politiques ou de leur orientation sexuelle. Ils sont juste candidats au départ parce qu’ils espèrent qu’ailleurs leur situation sera meilleure. Ils sont en vérité pour l’essentiel des migrants économiques.

Face à cette situation, l’Europe pèche par manque d’anticipation, de clarté, de cohérence et de fermeté. La plupart des pays comme la France rechignent depuis des décennies à se doter d’une vraie politique migratoire, rationnelle, claire et surtout volontariste. Notamment en définissant comme d’autres pays le font des quotas d’immigration en fonction des besoins réels de son économie, de l’évolution du marché de l’emploi, et des gisements de compétences professionnelles disponibles pour répondre à la demande à l’intérieur de ses frontières ou de l’Union Européenne.

Engluée dans une mauvaise conscience post-colonialiste et piégée par ses discours droits-de-l’hommistes, elle est incapable d’opposer un discours ferme sur l’accueil de nouveaux immigrés, qui tienne compte raisonnablement de ses réelles capacités d’accueil et d’intégration, et de ses intérêts à moyen et long terme. Elle craint notamment en refusant d’honorer sa vocation de « terre d’accueil » de déchoir de son statut de « patrie des droits-de-l’homme » et de conscience morale universelle. Et d’être accusée de repli nationaliste et identitaire. Le souvenir encore proche des années d’Occupation, de la Collaboration du régime de Vichy et de sa participation à la déportation de plus de 70.000 Juifs dont une majorité d’étrangers est un traumatisme encore très présent dans la mémoire collective. Une incitation à se montrer davantage bienveillant envers les minorités et exemplaire quant à l’accueil des étrangers.

On le comprend, la question de l’immigration d’un strict point de vue démographique et politique a bien peu à voir avec un quelconque spectre de « grand remplacement » qui menacerait la France comme un fléau sournois et inéluctable.

Si l’on se place du point de vue idéologique, et de la concurrence des modèles culturels sur fond de mondialisation, voire dans la perspective d’un fantasmatique « choc des civilisations » qui opposerait notamment la civilisation européenne et occidentale à la civilisation arabo-musulmane, et si on rapproche cette vision de ces interrogations sur la pression migratoire de populations issues majoritairement de pays musulmans, ajoutée à la montée des revendications communautaristes issues de l’Islam politique au sein des populations vivant en France, il serait malhonnête de prétendre que la question de l’Islam aujourd’hui n’est pas un problème. Et qu’il n’existerait pas une menace aux niveaux politique, idéologique et culturel, sinon un risque de remplacement d’un modèle, notre modèle français de société fondée sur des valeurs démocratiques et républicaines, par un autre modèle, celui revendiqué par un certain Islam fondamentaliste, politique et conquérant.

L’islamisme représente aujourd’hui ce danger réel d’affrontement sinon de submersion idéologique. Comme au siècle dernier le communisme ou le nazisme, qui étaient eux aussi des idéologies totalitaires avec un projet de conquête du monde. L’islamisme s’appuie sur un projet politique et idéologique qui vise lui aussi à détruire tout ce que représentent la démocratie, les droits-de-l’homme et l’Occident. A conquérir étapes par étapes le pouvoir dans les pays où il s’implante, et finalement dans le monde entier. Que ce soit par le Djihad armé, des actions offensives et l’usage de la terreur, ou bien par la subversion et l’infiltration progressive, la conquête du pouvoir et l’imposition par étapes de la charia. En s’appuyant sur un endoctrinement systématique, une « réislamisation » des populations d’origine musulmane déjà présentes dans ces pays, pour les isoler du reste de la population, les victimiser et de les utiliser comme armes pour conquérir le pouvoir.

Le danger est donc réel et beaucoup plus élevé qu’on cherche à nous le faire croire. Et à ce titre on pourrait parler d’une stratégie de remplacement sournoise et progressive de l’intérieur.

Mais en aucun cas ces mouvements islamistes ne cherchent à déplacer massivement des populations pour les faire déferler sur les nations infidèles telles les armées de Saladin sur la Terre Sainte. Ni même leurs mentors des pays du Golfe ne conspirent pour envahir l’Europe, même s’ils jouent souvent un double jeu à l’égard de leurs partenaires occidentaux, s’agissant du terrorisme notamment.

La Confrérie des Frères musulmans aujourd’hui basée au Qatar est très implantée dans certains pays européens comme la France, le Royaume-Uni, la Suisse ou l’Allemagne. Tout comme la Ligue Islamique Mondiale liée aux intérêts saoudiens multiplie les partenariats avec des états ou des organismes européens. Toutes deux œuvrent clairement avec une vision qui vise à propager l’Islam, leur Islam, et à terme d’islamiser toute la planète. Mais elles ne cherchent nullement à lancer une campagne de conquête en se servant des grandes migrations pour noyer le « Satan » occidental, avec qui bon nombre de leurs responsables sont trop heureux de faire des affaires.

On le vérifie, le grand remplacement est une chimère bien trop simpliste pour rendre compte des enjeux actuels, des rapports de force entre une Europe dont l’influence recule dans le monde et d’autres puissances concurrentes, comme des dangers qui nous menacent réellement.

De plus, elle nourrit une sorte de paranoïa englobante et une xénophobie qui fait de tout étranger une menace a priori. Elle projette sur lui une volonté hostile et réduit les rapports à l’autre aux seules rivalités mimétiques et à un choix binaire : moi ou lui, tel modèle contre tel autre, se protéger ou se faire remplacer.

Pour sortir de ces pièges et avancer, il faut refuser ces discours réducteurs, refuser d’être le jouet des peurs qu’ils véhiculent. Mais aussi faire preuve de discernement et de volonté pour s’attaquer aux problèmes, sans être l’esclave de la mauvaise conscience mais en recherchant toujours la concertation avec nos partenaires pour trouver ensemble des solutions. Il n’y a qu’à cette condition qu’on pourra garantir la paix et la prospérité pour les nations.

La question démographique et migratoire est sans doute avec la question climatique l’un des défis les plus gigantesques que l’humanité aura à relever au cours de ce siècle. Nous n’y parviendrons qu’en les abordant et en mobilisant des moyens à l’échelle mondiale. Pour l’heure, ce que vit la France avec les migrations s’apparente plus à des « invasions », au sens historique du terme, qu’à un remplacement panifié par une intelligence extérieure.

Les grandes invasions durant l’empire romain ne ressemblaient nullement à ces déferlements de hordes barbares saccageant tout sur leur passage que l’image construite par les historiens nous a léguée. Il s’agissait en réalité d’une évolution progressive, favorisée par des crises politiques ou économiques. Une montée en puissance de populations déjà intégrées à l’empire, issues des pays barbares et assimilées, mais donc certains leaders pouvaient occasionnellement entrer en conflit avec Rome, allant parfois jusqu’à prendre le pouvoir et se faire nommer empereurs. C’est donc une lente transformation qui aboutit finalement non pas à la « chute de Rome », brutale et tragique, mais à l’évolution d’une forme de l’empire vers autre chose, donnant naissance aux royaumes et aux nouveaux empires qui ont fait l’Europe.

Continuité et non rupture : c’est ainsi qu’il faut envisager l’Histoire. L’accélération des mouvements de l’Histoire, l’accumulation des crises sur fond de péril climatique et de mondialisation brutale ne doivent pas nous pousser à fantasmer des bouleversements cataclysmiques qui nous feraient subitement disparaître. Encore moins à déclarer tels ou tels peuples au sein de l’humanité comme hostiles. Le monde connaîtra des bouleversements. De réels dangers pavent notre route si nous n’y prenons garde.

Mais ce que nous sommes tous invités à vivre, ce n’est pas un grand remplacement, mais un grand dépassement. Une sortie par le haut de l’impasse où nous nous trouvons, et non par le sang et les larmes. Si nous croyons vraiment aux valeurs dont nous sommes porteurs, nous n’avons pas à craindre d’être balayés. Et si tant de personnes dans le monde aspirent à s’exiler vers notre continent, ce n’est pas pour nous envahir, ni même uniquement pour jouir d’une plus grande prospérité matérielle. C’est aussi pour bénéficier des nombreux avantages qu’offrent ce modèle de civilisation que nous avons inventé, et des valeurs sur lequel il est fondé, à commencer par la liberté.

Aider les réfugiés, c’est sortir enfin de nos « refuges » !

Se réfugier : Se retirer en un lieu ou auprès de quelqu’un pour échapper à un danger ou à une chose désagréable : Se réfugier à l’étranger. (dictionnaire Larousse)

Ironie du mimétisme : qui est le réfugié de qui ? Le migrant qui sillonne les routes ? Ou le sédentaire qui lui ferme sa porte ?…

Terrain glissant : le sort des réfugiés en 2018 et le juste cap à adopter, entre devoir humanitaire et responsabilité politique…

On s’épargnera de commenter les offuscations outrancières et passablement pavloviennes qui ont accompagné l’annonce des mesures du ministère Collomb, pour hisser le débat au-dessus de ces chicaneries hexagonales.

Ce qui paraît évident pour tout esprit épris d’honnêteté, c’est qu’on ne peut prétendre faire « humanité » comme on fait peuple ou nation compte tenu des enjeux du 21e siècle, en subordonnant le sort des réfugiés à des préoccupations d’ordre strictement démographique, économique ou politique.

A ce titre, la persévérance admonitoire d’un homme d’exception comme le pape François, embarrassante pour certains esprits très pieux mais trop frileux, à vouloir placer les principes de l’éthique universelle héritée de la fine fleur du message évangélique au-dessus de tout autre impératif catégoriel, et à faire de l’accueil de l’étranger un devoir absolu, doit non seulement forcer l’admiration mais ouvrir les consciences les plus autistes et inspirer les décisions idoines.

Car en cette matière on ne saurait ni céder aux égoïsmes et aux angoisses des uns, ni au sentimentalisme béat des autres.

Car il en va non seulement de la cohérence de nos actes avec nos étendards droits-de-l’hommistes, de l’exigence morale et du devoir d’ingérence humanitaire attendus de nations libres et prospères, mais aussi tout simplement de l’avenir de l’humanité et de la planète.

Selon un simple calcul pragmatique, ne rien faire ou si peu reviendrait à subir passivement l’apocalypse migratoire annoncée comme un tsunami. Au risque de n’avoir pour alternative que la bunkérisation orwellienne de nos sociétés, sur fond de montées des fascismes et des nationalismes.

Mais la gestion de la crise migratoire ne saurait se résumer à des spéculations stratégiques.

Et il ne suffit pas de déplacer le problème comme le fait l’UE depuis 2 ans, en se débarrassant de la gestion des migrants à la faveur d’accords avec un dictateur turc qui s’amuse avec le goupillon de la grenade migratoire pour faire chanter les démocraties, en les obligeant à débourser des milliards et à fermer les yeux sur ses exactions liberticides.

Agir en faveur des réfugiés et non seulement « gérer la crise » suppose audace et concertation.

Ignorer ou repousser le problème, c’est créer des barrages chimériques qui céderont tôt ou tard avec une pression dévastatrice.

Angela Merkel a failli payer très cher sa fidélité aux valeurs humanistes portées par la CDU en ouvrant les frontières de l’Allemagne à plusieurs millions de réfugiés, non sans quelques calculs économiques à la clé pour accueillir une main d’œuvre fraîche apte à compenser le déficit démographique d’un pays vieillissant.

Aujourd’hui ce n’est pas l’Europe seule mais toutes les nations du monde qui doivent se concerter pour trouver des solutions afin d’encadrer les flux migratoires et accueillir ceux qui frappent à la porte des plus riches pour échapper à la guerre, la famine, la dictature, ou s’engouffrent dans la brèche pour tenter d’améliorer leur sort.

On ne résoudra pas la question avec des jumelles hexagonales braquées sur des arguties oiseuses à propos du droit d’asile, la porosité de l’espace Schengen, avec des atermoiements impuissants sur les naufragés qui viennent s’échouer sur nos côtes ou des leçons de morale assénées aux plus réfractaires à la souffrance d’autrui.

La solidarité due à nos frères en humanité qui paient le prix fort de la mondialisation et des violences qu’elle alimente peu ou prou partout sur la planète relève de notre responsabilité commune.

Elle devrait être hissée au rang de « Grande Cause Mondiale » par les Nations Unies, si ce machin n’était pas asservi aux intérêts des grandes puissances et corrompu par des préoccupations à trop court terme.

L’Europe seule ne peut pas grand-chose, même si elle peut davantage que ses nations isolées.

Sans les Etats-Unis dont il faut briser l’isolationnisme coupable, sans la Russie, sans la Chine ou des superpuissances montantes comme l’Inde, sans la collaboration des pétromonarchies du Golfe et de ce qu’il reste des nations du Moyen-Orient ravagées par les guerres et l’avidité des grandes puissances, sans le concert des peuples du continent africain, rien ne sera possible.

Prendre ensemble à bras le corps la question des flux migratoires alors que le changement climatique ne fait que commencer à en précipiter l’urgence, permettra non seulement d’y répondre efficacement et dans l’intérêt de tous. Mais cela conduira aussi à l’un des plus grands aggiornamentos éthiques que l’humanité ait jamais connu.

La question des réfugiés n’est pas qu’une délicate équation. C’est un défi et un aiguillon qui s’inscrit dans le gigantesque saut de conscience que nous sommes tous appelés à vivre durant ce siècle.

Comme les questions écologiques et la gestion équitable et responsable des ressources sur une planète qui comptera dans la seconde moitié de ce siècle plus de 10 milliards d’habitants.

Certains comme à Washington poursuivent encore des rêves arrogants et illusoires, prétendant ignorer les changements qui très vite les balayeront. Le monde forgé et dirigé par le capitalisme ultralibéral assujetti à la toute-puissance de l’argent-roi vit ses dernières heures.

De gré ou de force, la réalité s’imposera demain à tous et aucune infrastructure idéologique, économique, aucun étayage institutionnel ou politique ne pourra plus résister au plus grand bouleversement que l’humanité ait jamais connu.

Celle-ci devra s’adapter, muter, innover, grandir ; ou disparaître en précipitant sa chute.

La question des réfugiés est l’une des saillies de l’iceberg sur lequel le Titanic de nos orgueils viendra demain se fracasser.

Encore une fois ce n’est pas d’abord l’efficacité gestionnaire qui sauvera l’humanité ou le portefeuille des spéculateurs du Néant. C’est d’abord l’éthique et l’ouverture des consciences à un paradigme plus élevé que celui sur lequel toute notre civilisation postmoderne repose encore.

On parle beaucoup d’humanisme s’agissant de la crise des réfugiés, et bien peu de « conscience ». Or c’est le nerf du changement.

Ce que nous ferons demain ou ne ferons pas pour aider ceux qui n’ont d’autre solution que de s’arracher à leur terre pour survivre, déterminera de façon essentielle quel sens nous aurons su donner à cette grande question : « Qu’est-ce qu’être humain ».

La question n’est pas qu’une affaire d’humanisme et de solidarité. Mais avant tout de conscience et d’identité communes ! D’évolution et de survie.

Et par conséquence, plutôt que par nécessité causale, une question de capacité à agir. De responsabilité.

C’est-à-dire de liberté et de faculté à créer du sens, de la vie, de l’espace et de la réalité partagée.

La question est donc d’abord philosophique et spirituelle.

Elle transcende et dépasse tous les clivages politiques, idéologiques, religieux.

Elle est la matrice de l’humanité future.

En découleront notamment notre rapport futur à la propriété, aux richesses, à la terre, à l’habitat. Les nouvelles modalités de la citoyenneté et de la mobilité, la valeur des échanges et les valeurs et objectifs auxquels ceux-ci seront subordonnés : enrichir quelques-uns ou viser toujours l’intérêt commun ?…

Camps de réfugiés en Jordanie

Ce faisant, saurons-nous accoucher en toute conscience de nous-mêmes ? Donner corps et sens à cette entité supérieure dont nous ne sommes que les briques particulaires et qu’on nomme l’Humanité ?

Accepterons-nous enfin de subordonner nos appétits égoïstes, nos frilosités, nos intérêts particuliers, nos individualismes passagers, nos singularités caduques à la conscience globale émergente ? A abdiquer nos craintes et nos paresses pour enfin faire corps, faire Un ? Avec chaque autre semblable à nous, mais aussi avec chaque vivant ? Et, en filant l’asymptote, avec l’Univers entier ?

Nous sommes embarqués dans le grand manège, le grand tohu-bohu du Changement. Prêts à dévaler la pente et à vivre le grand frisson.

Nous cramponner ne ralentira pas l’allure. Nous agiter ne risque que de nous faire chavirer. Il faut suivre le mouvement, l’accompagner et même l’anticiper.

Ne pas céder au vertige mais accepter d’être catapultés hors de notre préhistoire avec confiance et enthousiasme.