Les Gay Games ont-ils encore un sens et une utilité ?

Dans trois semaines s’ouvriront à Paris les 10e Gay Games, qui se tiendront pour la première fois en France, et pour la deuxième fois sur le continent européen, 20 ans après ceux d’Amsterdam en 1998.

Mis à part les médias LGBT, peu y consacrent leur actualité. Une simple recherche sur Google Actualités montre que le sujet intéresse très peu médias et opinion publique mainstream.

Quelles en sont les raisons ?

Les Gay Games peinent-ils à toucher leur cœur de cible, personnes et militants LGBT ? Souffrent-ils d’un manque de moyens ? D’un manque de réflexion sur le positionnement à adopter face à l’éventail des « causes » et surtout d’événements susceptibles de rassembler en période d’été ?

L’été justement, Français et Parisiens ont-ils les yeux rivés vers d’autres horizons et d’autres préoccupations ? Le sujet n’intéresse-t-il personne au-delà de la communauté LGBT et de ses amis ?

Les Gay Games sont-ils trop calés sur la culture américaine et en décalage par rapport à la réalité française ? Notamment pour les personnes LGBT qui vivent en province, loin des métropoles où se concentrent les communautés ? Sont-ils trop élitistes ? Le concept a-t-il vieilli ? Sont-ils tout simplement has been ?…

Sport populaire et creux estival

Au lendemain du match suivi par 19 millions de téléspectateurs qui a vu la France se qualifier pour la finale de la Coupe du Monde de Football, les Français regardent davantage vers Moscou que vers le stade Jean Bouin où se tiendra la cérémonie d’ouverture des Gay Games le 4 août prochain.

Quelle que soit l’issue de cette finale tant attendue, les médias s’intéresseront ensuite aux dernières étapes du Tour de France précédant la traditionnelle arrivée sur les Champs-Elysées le 29 juillet.

Viendra ensuite le creux estival du 1er au 15 août. Durant lequel Paris est plus désertée par les Parisiens, livrée aux touristes et à ceux qui ne peuvent pas partir ou choisissent de rester.

Alors comment attirer l’attention sur ces jeux ?

Des jeux aujourd’hui encore presque totalement inconnus du grand public, contrairement à des événements incontournables, très médiatisés, bien inscrits dans le paysage urbain et la culture parisienne, comme la Marche des Fiertés.

Force est de constater que les Gay Games n’intéressent qu’une part minoritaire des personnes concernées parmi les plus motivées. Plus quelques hétérosexuels solidaires ou proches de leurs amis sportifs LGBT.

Et bien sûr ceux qui les courtisent, soutiennent la communauté et cet événement pour des motifs divers.

Paris sera toujours… noyé sous les fêtes !

Quant à Paris, la Ville Lumière autrefois vidée de ses habitants et ennuyeuse au possible du 15 juillet au 15 août est devenue une capitale attractive, un pôle touristique de premier plan en période estivale. La ville la plus visitée au monde est aussi l’une de celles qui attirent le plus de touristes l’été.

Et les occasions de s’y divertir n’y manquent pas. 

Icône de la culture festive et jalouse de son prestige, Paris est aujourd’hui noyée toute l’année y compris durant l’été sous une avalanche de fêtes, d’évènements, de festivals et happenings divers, musicaux, culturels, sportifs ou festifs. Tous plus créatifs, originaux, ambitieux, ludiques et décalés les uns que les autres.

A moins d’être un militant ou un représentant LGBT, membre d’un club sportif ou d’une association, ce qui n’est pas le cas de la majorité des personnes concernées, ou de vouloir profiter de ces jeux pour visiter Paris, il semble particulièrement difficile pour les Gay Games d’attirer des hordes de touristes vers les stades, à l’instar des vrais J.O.

Qui plus est avec un concept qui n’a quasiment pas varié en 36 ans d’existence.

Comment apparaître comme « nouveau », mobiliser au-delà du noyau dur et se démarquer, même auprès des gays et lesbiennes, face à une offre de loisirs de plus en plus innovante, hétéroclite et pléthorique ?

Tous égaux ?… Pas vraiment !

All equal! – Tous égaux !

C’est le slogan retenu par la Federation des Gay Games pour ces 10e jeux.

C’est aussi le thème central qui a porté les revendications de la communauté LGBT au cours des dernières années, notamment au cours des débats pour le vote du mariage pour tous, fondé sur des revendications égalitaristes.

On peut d’ailleurs regretter que ce slogan dénature l’esprit des jeux tel que l’a voulu son fondateur.

Lequel entendait rassembler, inclure et montrer l’exemple. Et non gommer des différences objectives entre hommes et femmes, homos et hétéros. Comme on le fait aujourd’hui dans une indifférenciation confusionnelle plus propre à réactiver les réflexes homophobes qu’à voir ces différences effectivement et définitivement acceptées, reconnues et valorisées.

Si l’égalité des droits est un principe républicain, humaniste et universaliste qui mérite d’être défendu, l’égalitarisme à tout crin conduit à terme à une vison schizophrène de la société incarnée par des discours politiquement corrects qui tendent à effacer artificiellement les différences, à les nier, à cause de l’angoisse que ces celles-ci ne redeviennent des motifs d’injustices, d’exclusion ou de persécution.

Ajouté à la traque permanente et parfois excessive de tout stigmate « homophobe », utilisée comme argument rhétorique et politique pour empêcher tout discours contradictoire normalement admis dans une société démocratique (un peu comme certains musulmans avec le chantage à « l’islamophobie »). Et l’on aboutit à une attitude contre-productive qui risque à terme de nourrir ressentiments et feedbacks négatifs à l’égard des LGBT, par un effet de retour du refoulé.

Comme on le voit ici ou là avec la réapparition de certains actes et propos homophobes.

Il eût été plus intelligent, plus efficace et surtout plus respectueux de la réalité de promouvoir comme le voulurent les fondateurs des Gay Games l’aspiration légitime à une égalité de statut, de reconnaissance et de droits (fait aujourd’hui quasiment acquis au plan juridique sinon pour ce qui est  des mentalités, toujours sujettes à des revirements). Mais aussi de valoriser ces différences en tant que telles, pour ce qu’elles portent de valeurs d’exemplarité propres.

Et ce depuis des siècles.

Ce dont les promoteurs de ces jeux, leurs supporters et la communauté LGBT dans son ensemble n’ont aucunement conscience.

All equal, all different, all One ! : voilà qui aurait plus de sens, plus d’ambition, plus de fidélité aux idéaux portés à l’origine par ces jeux, et plus de gueule !

Au lieu de cela, derrière le prétexte de vanter l’Egalité pour tous, les Gay Games version 2018 créent d’objectives inégalités, notamment d’ordre économique, renforçant ainsi l’image d’un événement élitiste, cloisonné et déconnecté de certaines réalités.

Il suffit pour s’en convaincre de consulter la grille tarifaire des évènements sportifs, culturels ou festifs proposés lors de ces jeux très parisiens. Et d’admettre que le ticket d’entrée est franchement dissuasif.

Sinon scandaleusement rédhibitoire pour beaucoup de gays et de lesbiennes fauchés, en France et surtout ailleurs, qui n’auront jamais la chance de s’y rendre.

Un seul exemple assez éloquent : 50€ à 65€ pour la soirée d’ouverture au Grand Palais avec le DJ israélien Offer Nissim en tête d’affiche. On parle ici du tarif « normal » ; les VIP sont invités quant à eux à débourser 95€ à 3000€ pour une table, selon le « rang » où l’on souhaite être vu.

Le ton est tout de suite donné.

L’objectif de rentabilité sera peut-être atteint. Quitte à sacrifier les principes mêmes d’égalité et d’inclusivité qui sous-tendent ces jeux.

Malgré les appels aux dons, au mécénat d’entreprise et aux sponsors, et les efforts affichés de solidarité pour permettre une plus large participation des athlètes les plus éloignés ou les moins fortunés, le coût de la participation à ces jeux reste un élément dissuasif pour beaucoup de personnes tentées de s’y joindre en tant que participant ou simple spectateur. En plus des frais de voyage et de séjour à Paris, 2e ville la plus chère d’Europe après Londres.

Les Gay Games restent donc un événement communautaire réservé à un public de gays et lesbiennes, jeunes ou un peu moins jeunes, plutôt urbains, issus des classes moyennes ou supérieures, qui voyagent beaucoup, et avec un bon voire un très bon niveau de revenus.

Ces fameux « dinks » (double income no kids) très prisés des stratèges du marketing. Encore qu’aujourd’hui beaucoup de couples de même sexe conçoivent, adoptent ou élèvent des enfants.

En tout cas un segment de consommateurs très courtisé par les multinationales. Lesquelles depuis une vingtaine d’années ont flairé le filon et multiplient à l’envi ronds de jambe et offres ciblées pour attirer cette frange de consommateurs aussi exigeants qu’hédonistes et prompts à dépenser facilement leur agent pour se faire plaisir.

Notamment en affichant leur soutien sous forme de sponsoring ou de chars d’entreprises bien visibles lors des Marches des Fiertés.

Les Gay Games sont donc représentatifs de cette culture consumériste, insouciante sinon arrogante, réservée à de véritables « enfants gâtés », aujourd’hui chouchoutés par les politiques, les médias et la société marchande.

Des personnes qui affichent sans complexe leur différence, ou entendent au contraire qu’on ignore celle-ci.

Une communauté autrefois précurseur de modes et de changements sociétaux, solidaires de multiples causes et d’autres minorités stigmatisées. Et qui s’est aujourd’hui pour une large part « embourgeoisée », endormie sur ses lauriers, à force d’être flattée par ses mécènes et une opinion publique qui a aujourd’hui quasiment acceptée l’homosexualité et ses avatars comme autant de nouvelles normes.

Une caste de quasi privilégiés, choyés, jaloux de leur statut de « victimes » indéfiniment ressassé et de leurs droits chèrement conquis au terme de décennies de lutte et de souffrances, notamment à l’époque de la flambée de l’épidémie de sida.

Il faut reconnaître aussi que les gays et lesbiennes sont aujourd’hui objectivement beaucoup plus libres et plus aisés, du moins dans les grandes villes des pays démocratiques, que leurs homologues issus de pays où l’homosexualité est encore pénalisée, les personnes pourchassées, et où le niveau de vie est sensiblement moins élevé qu’à Paris.

Des jeux réservés à une élite ?

Face à des sociétés hostiles, la découverte de sa propre différence et la nécessité de se faire accepter (différence objective qu’on voudrait aujourd’hui gommer comme si elle n’existait pas en la noyant dans des discours politiquement corrects sur l’égalité ou des circonvolutions souvent franchement hystériques sur le « genre »), a toujours poussé les jeunes homosexuels qui voulaient s’en sortir à se singulariser sinon à s’auto-justifier.

Longtemps beaucoup d’homosexuels pas forcément « bien nés » n’avaient d’autre choix que de s’acheter une place au soleil en aiguisant leurs talents, en se battant pour être reconnus, acceptés grâce à leurs mérites, accéder à des prébendes ou à des postes de responsabilité, et servir d’exemples aux autres.

Quitte à toujours devoir en rajouter pour se démarquer du lot commun, adhérer aux discours dominants puis imposer ensuite des modèles alternatifs une fois arrivés au pouvoir, suivre les courants ascendants jusqu’à être en mesure d’imposer leurs différences et imprimer leur marque, grâce à des efforts et des mérites fondés sur une culture de l’excellence.

Cette attitude commune à beaucoup d’homosexuels illustres, passés ou actuels, leur a permis durant des siècles de jouir d’un statut d’exception. De se protéger des menaces auxquels leurs mœurs pouvaient les exposer. Et de vivre  bien au-dessus du sort réservé aux homosexuels issus du peuple et croupissant dans les bas-fonds de la société, sans cesse menacés de sanctions, d‘arrestations et d’humiliations diverses. Quand ils n’étaient pas traduits en justice ou conduits sur des bûchers publics par une société incapable d’admettre ses propres différences, ou des institutions incapables de reconnaître leurs propres ambiguïtés.

Servir d’exemple et promouvoir de vraies valeurs

Avant d’inventer les Gay Games, Tom Waddell, un jeune médecin homosexuel né en 1937 dans une famille catholique du New Jersey, a ainsi d’abord rejoint les rangs de l’armée américaine et servi en tant qu’officier parachutiste et médecin des armées.

Ce n’est que plus tard, après avoir concouru comme décathlonien et remporté une médaille d’or aux J.O. de Mexico, qu’il eut l’idée d’inventer des jeux olympiques d’un nouveau genre, ouverts à tous mais destinés avant tout à rehausser l’image négative dont souffraient les minorités sexuelles dans l’Amérique puritaine et figée des années d’Après-guerre, jusqu’aux années 1960 et 1970 où des revendications politiques ou catégorielles sont venu en bousculer les fondements.

C’est à cette époque qu’une jeunesse contestataire et hippy a initié de gigantesques rassemblements et défilés comme à Woodstock ou dans les grandes villes américaines, où contre-culture et slogans politiques se confondaient pour s’opposer à la Guerre du Vietnam, à la ségrégation dont étaient victimes les Noirs américains, les femmes, les minorités ethniques ou sexuelles.

Du poing levé des athlètes noirs sur les podiums olympiques en signe de protestation, aux harangues de Martin Luther King ou Malcom X, des représentants de minorités ont ainsi incité leurs semblables à prendre en mains leur destin pour forcer l’Amérique à leur octroyer des droits égaux.

C’est dans ce contexte que naquirent les Gay Games.

Un événement directement inspiré des Jeux Olympiques, mais décliné pour promouvoir les aspirations à une reconnaissance des LGBT.

Des jeux qui entendaient aussi revisiter et revitaliser les valeurs de fraternité, d’humanisme et d’universalisme, qui de la Grèce antique aux premiers J.O. de l’ère moderne imaginés par Pierre de Coubertin nourrissent la flamme de l’idéal olympique.

Selon la vision plus ou moins mythique accréditée par les spécialistes des gay studies, les émeutes de Stonewall avaient constitué un tournant majeur et l’événement fondateur propre à l’émergence d’une conscience politique et à l’engagement des minorités sexuelles dans une lutte pour être reconnues et accéder à de nouveaux droits. Une sorte de Bastille Day (14 Juillet) qui entendait substituer la révolte puis la fierté, le combat et la visibilité, à des années marquées par la honte, l’humiliation, la clandestinité, le silence, la soumission passive aux autorités, à l’opprobre et aux persécutions.

Initié à San Francisco en 1982, les Gay Games constituent une alternative positive sinon complémentaire à ces luttes et revendications politiques. En déplaçant la tension dynamique sur le terrain symbolique des arènes du sport.

Mais aussi par la promotion de valeurs d’engagement, d’exemplarité, de dépassement de soi, de participation, d’inclusion à l’égard de personnes plus limitées ou handicapées, notamment à l’époque où le sida faisait des ravages. Des valeurs propres à changer l’image du public sur les personnes LGBT, et de permettre une reconnaissance plus objective de leur contribution à l’édification d’une société plus juste, plus unie et plus fraternelle.

Au-delà de l’humanisme

Ces valeurs ne sont toutefois pas totalement nouvelles. Et ne constituent pas non plus un horizon inamovible et indépassable.

Elles existaient en germe et sous une autre forme dans les sociétés d’Ancien régime, bien avant  l’Idéal humaniste des Lumières et les révolutions démocratiques qui en portèrent le flambeau en renversant l’ordre établi. Même si celles-ci ont permis d’instaurer et continuent de promouvoir aujourd’hui partout dans le monde un modèle de société fondé sur les principes universels des Droits de l’Homme. Socle commun à l’édification d’une civilisation humaine vraiment juste, libre, égalitaire, unie et solidaire.

Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, rois de de France et d’Angleterre et amants

Depuis l’Antiquité et le haut Moyen-Âge, qu’il s’agisse de valeurs comme l’Amitié ou la Fraternité, les homosexuels puisqu’on les appellent ainsi depuis l’invention de ce concept au 19e siècle, ont toujours incarné et promu des formes de relations transversales qui contribuaient à souder les liens entre leurs partisans, tout en bousculant les usages, les modèles, les règles, les lois, la morale ou l’ordre établi.

Dans des sociétés très hiérarchisées, verticales et patriarcales, des hommes de haut rang et des femmes courageuses mus par leurs désirs et leurs affinités électives ont ainsi initié, inventé et cultivé des relations fondées sur des amitiés ou des amours autres que ce à quoi les conventions assignaient tout un chacun.

Ils ont ainsi jeté des ponts, scellé des alliances, briser des conformismes et bousculé les règles.

Quitte pour y parvenir à ouvertement se moquer de leurs détracteurs, à braver les interdits, transgresser les lois et prendre tous les risques pour s’exposer au grand jour.

Suscitant au passage l’opprobre et le scandale, ou forçant au contraire l’admiration de tous par leur caractère exemplaire et singulier, ils se firent une place souvent enviée en rejoignant les élites de leur temps, jusquà accéder enfin au rang qu’ils convoitaient.

Aujourd’hui encore, mêmes si les codes de la méritocratie républicaine et les voies d’accès au pouvoir ne sont plus les mêmes que sous l’Ancien régime ou dans la société bourgeoise des Lumières à la société industrielle, les mécanismes restent à peu près les mêmes.

Et les élites politiques, sociales, économiques, financières, culturelles, artistiques et autres comptent en leur sein beaucoup de brillants hommes et femmes homosexuels, bisexuels, sinon transgenres, déclarés ou non.

De l‘actuel Président de la République et de ministres de premier plan à l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë. En passant par tous les rouages de l’Etat, la gouvernance des grands groupes économiques, les institutions culturelles, médiatiques, artistiques ou intellectuelles, des secteurs de la création, de la mode, du spectacle ou des loisirs, on retrouve partout des gays et lesbiennes souvent issus des grandes écoles de la République, ou qui se sont hissés par eux-mêmes jusqu’au sommet à force de courage, de talent, d’opiniâtreté, d’engagement au service des autres, mais aussi grâce à leur entregent et leur aptitude à cultiver leurs réseaux.

Ceux qui crient au « complot », ou fustigent le « lobby gay » ignorent souvent les efforts et les sacrifices que ces personnes ont dû pour une large part consentir afin d’arriver là où ils sont et se faire accepter ; dans leurs écoles, leur milieu professionnel ou par leur hiérarchie.

On s’est tellement habitué, on a aussi tellement abusé des discours victimaires tissés autour de l’homosexualité et de l’homophobie, depuis les sodomites autrefois pourchassés par l’Eglise et la police des mœurs jusques aux gays, lesbiennes et transgenres caillassés par des extrémistes ou des caïds de banlieue, pourchassés ou persécutés dans certains régimes autoritaires à cause de leurs différences, qu’il paraît aujourd’hui difficile aux intéressés vivant dans les grandes cités les plus ouvertes et tolérantes à l’égard de l’homosexualité, notamment les plus jeunes, de prendre du recul et conscience des réalités actuelles.

Or c’est un fait attesté par bon nombre d’historiens LGBT : en dépit de périodes de réelle intolérance parfois dramatiques pour les minorités sexuelles, leurs membres ont toujours été très présents, en France comme dans l’ensemble du monde occidental, dans toutes les plus hautes sphères du pouvoir.

Qu’il s’agisse de l’aristocratie de robe ou d’épée sous l’ancien régime, de la chevalerie et de l’armée, de l’Eglise, des confréries artistiques, de métiers, des cercles intellectuels, politiques, philosophiques, économiques, notamment ceux qui ont porté les grands changements, les grandes innovations qui ont marqué l’Histoire et les idéaux les plus progressistes, ont toujours compté des hommes et femmes brillants, puissants et reconnus qui se singularisaient par leurs préférences ou leur orientation sexuelle.

L’étoffe des héros : promouvoir l’Homme ou le Surhomme ?

Pourquoi des tels jeux, porteurs de valeurs si exemplaires, sont-ils alors autant ignorés pour ce qu’ils étaient, ce qu’ils sont ou ce qu’ils devraient être ?

A force de trop rester centré sur des discours et revendications égalitaristes, de vouloir gommer les différences, par peur d’un retour de bâton et de voir ses droits grignotés, on en oublie les valeurs originales dont on est porteur.

Et puis, s’agissant des événements sportifs de haut niveau comme des J.O., les enjeux qui les sous-tendent et leur l’hypermédiatisation font que ceux qui les organisent comme ceux qui y participent privilégient bien plus souvent le spectacle et l’exhibition des performances par rapport aux principes éthiques.

Le public cherche à se projeter sur la figure de ces héros du stade plus proche du Surhomme quant à leurs capacités physiques que de l’Homme lui-même en tant que modèle de Citoyen porteur de valeurs universelles de dépassement de soi au bénéfice de tous et non juste de soi-même ou des couleurs qu’on porte, d’équité, de fraternité et de justice.

L’important c’est de créer l’événement, le buzz, en crevant le plafond. Quitte à fabriquer des gladiateurs modernes ou des monstres de foire totalement éloignés du commun des mortels, qui paieront ensuite très cher une fois retirés de la compétition cette course inhumaine et effrénée à la performance, à l’exploit et au succès.

La performance et la compétition n’étant pas le propos central des Gay Games, du moins pas selon les modèles du sport mainstream, il est normal que ceux-ci intéressent aujourd’hui peu de monde.

De fait le succès tant attendu en 2017 de la candidature de Paris pour les J.O. 2024, après des années d’efforts et 2 tentatives infructueuses, face à Pékin en 2008 et Londres en 2012, a aussitôt relégué les Gay Games au rang de « fétiche » destinés aux seuls intéressés.

Il faut dire que les enjeux politiques, économiques, urbanistiques et financiers ne sont absolument pas comparables.

Quant aux élus de la Mairie de Paris et de la Région Ile-de-France, les liens clientélistes qu’ils entretiennent avec la communauté LGBT auront sans doute facilité l’organisation de ces jeux gays, mais malgré les discours enthousiastes de façade le cap est désormais clairement fixé sur 2024.

Les Gays Games sont-ils devenus has been ?

Et puis n’en déplaise aux tenants du politiquement correct, le concept même des Gays Games a sans doute pas mal vieilli et mériterait d’être repensé.

Il n’est sans doute plus aussi adapté à la société d’aujourd’hui. Et accuse même un certain décalage par rapport à la réalité et aux enjeux de l’époque s’agissant de la situation des personnes LGBT.

Du moins sous nos latitudes.

Un décalage dont participants, organisateurs, partenaires et promoteurs n’ont sans doute pas eux-mêmes pris conscience.

Décalage culturel et historique d’abord.

Inventé sur le sol américain, les gays Games sont indissociables de la culture américaine.

A l’image des standards identitaires, politiques et culturels de la culture gay qui a essaimé des pays anglo-saxons à l’ensemble du monde démocratique en passant par la vieille Europe, faisant fi des particularismes régionaux.

Même si les personnes LGBT appartenant aux communautés locales tentent de cultiver leurs propres différences et spécificités, ces modèles entrent souvent en conflit avec la culture locale où leurs revendications tentent de s’exprimer. Leurs promoteurs se contentent de les reproduire en cherchant à imposer artificiellement des discours et des codes en décalage parfois complet avec la  culture locale. Nourrissant dans des sociétés réfractaires aux avancées progressistes des crispations et des rejets à l’opposé des buts affichés.

Le mythe du « Progrès » social et politique tend à occulter ces différences aux yeux des militants. Et tend à les enfermer dans une posture de lutte parfois préjudiciable aux intéressés.

Ainsi dans des pays d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient l’homosexualité et l’identité gay (ou queer) demeurent des concepts totalement étrangers à la culture locale. Ils sont plaqués du dehors par ceux qui entendent avec de louables intentions lutter contre les persécutions et stigmatisations dont sont victimes les personnes LGBT, faire avancer leurs droits, en surfant sur une mondialisation favorisant l’uniformisation des modèles culturels, idéologiques et politiques.

Comme s’il existait de facto une communauté LGBT mondiale constituée de toutes celles et ceux qui partagent le même désir pour le semblable, ont des pratiques similaires ou pourfendent les identités et modèles de genre établis comme légitimes dans leur société.

Rien n’est pourtant moins évident.

En France les choses peuvent paraître a priori plus simples qu’à Grozny, Riyad ou Kampala. Ou même Istanbul, Marrakech, Pékin ou Moscou.

Pays latin jaloux de ses particularismes, la France s’est en effet beaucoup rapproché au cours de ces dernières décennies du modèle américain et des standards culturels des pays anglo-saxons ou nord-européens.

Mais malgré le paravent trompeur des discours en vogue politiquement corrects, les mentalités ont parfois tendance, notamment en période de crise, à se rétracter sur des modèles plus traditionnels et moins tendance.

Ainsi la situation dans des grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux, est sans commune mesure avec les mentalités dans des régions plus rurales, plus reculées, plus excentrées, où les identités locales sont plus affirmées, et plus réfractaires à l’uniformisation en marche.

Le clivage est aussi historique. Car ce qu’ignorent beaucoup de militants LGBT attachés aux mêmes discours, aux mêmes réflexes identitaires et aux mêmes méthodes, c’est que les temps changent.

En France les bouillonnants événements de mai 1968, dont on a discrètement fêté le cinquantenaire tout récemment, avaient marqué un tournant dans les luttes portées notamment par les féministes (dont un grand nombre étaient lesbiennes ou bisexuelles) pour l’émancipation des femmes.

D’autres revendications minoritaires et d’autres luttes se sont ainsi agrégées, jusqu’à former un front commun pour être entendues, visibles, et forcer politiques conservateurs et opinion publique frileuse à entendre leurs revendications, en précipitant le rapport de force et en mobilisant la parole dans la rue et les médias.

Importée des Etats-Unis, la Gay Pride a fini par s’imposer au fil du temps comme un rituel et une institution en France.

Elle est l’héritière directe de ces luttes des gays et lesbiennes, portées au départ par des groupuscules minoritaires proches de l’extrême gauche comme le FHAR.

A l’exemple des grandes marches américaines puis européennes et mondiales, elle est peu à peu devenue un carnaval gay, une fête de rue colorée, provocante, extravagante et festive, un rituel politique et communautaire, et une institution incontournable sinon attractive dans le paysage urbain.

Les Gay Games au contraire, offre un visage beaucoup plus clean, presque sage voire ascétique du gay qui par l’effort tente de se dépasser, de servir de modèle et de montrer l’exemple à des pairs moins courageux ou moins chanceux au sein d’une minorité stigmatisée.

Un idéal de héros plus proche du modèle de l’athlète grec que du « pervers dépravé », ou de ces forcenés du sexe adeptes des pratiques les plus marginales ou extrêmes.

Encore que l’extravagance y compris sur les stades ne soit pas absente de ces jeux. Mais elle offre une facette beaucoup plus ludique, bon enfant et très second degré, que les excès communs aux giga-fêtes gaies comme La Démence ou aux orgies communes aux backrooms du Marais.

Ce modèle est toujours intéressant à promouvoir. Mais à l’heure où tout le monde ou presque se désintéresse de l’image que peuvent donner d’elles-mêmes les personnes LGBT, ils n’intéressent en vérité que les LGBT eux-mêmes. Et ne constituent pas a priori un événement d’une originalité radicale ou d’une force admonitoire propre à attirer l’attention des médias et du grand public.

Tout au plus les Gay Games apparaissent comme un rassemblement communautaire de plus.

Et ceux qui gagneraient à être convaincus par les messages qui les avaient inspirés au départ se contrefichent de slogans à peine audibles mis en avant lors de ces jeux.

Tout au plus laisse-t-on les LGBT faire leurs petits J.O. entre eux, comme on laisse les enfants s’amuser dans leur bac à sable.

Il serait beaucoup plus intéressant et efficace de s’investir au sein des institutions et lors des grands événements sportifs internationaux, pour en révéler les défaillances, les ambiguïtés et les dérives.

Et autrement plus éloquent si des athlètes de haut niveau, LGBT ou pas, osaient plus souvent prendre la parole pour dénoncer les discriminations dans le sport dont eux-mêmes ou leurs collègues sont victimes.

Mais surtout pour promouvoir ces belles valeurs humanistes qui devraient toujours inspirer le sport et sont aujourd’hui dénaturées, trahies, souillées par les affaires de dopage, la corruption, la quête exclusive de la performance, de l’exhibition, de la compétition à outrance et de l’audimat.

Dérives qui résument le sport à une succession de spectacles à sensation, plus propices à occuper ou exciter les esprits qu’à les élever. Et remplir les caisses des sponsors qu’à faire oeuvre éthique.

Promouvoir un autre modèle d’humanité devrait être pourtant la motivation principale et l’objectif affiché de ces jeux.

Plutôt qu’une simple occasion de rassembler des LGBT de toutes les nations ou presque, juste pour singer les vrais J.O., pour faire la fête et s’amuser entre soi.

Enfin il serait temps de prendre conscience que les temps ont changé, que la situation des LGBT dans les grandes démocraties n’a plus de rien commun avec celle des décennies passées, et que le concept est aujourd’hui usé.

Force est de constater que depuis les premiers Gay Games de San Francisco en 1982, les personnes LGBT ne sont plus du tout confrontées aux mêmes difficultés que dans les années 1960 ou 1970. Du moins sous nos latitudes. Le Droit a évolué, la visibilité est désormais un fait indiscutable sinon acquis, la société a changé, le mariage se généralise, l’homophobie a reculé et l’homosexualité est quasiment devenue une norme sociétale à égalité avec l’hétérosexualité.

Dépénalisée en France par François Mitterrand en 1982, retirée de la liste des maladies mentales par l’OMS en 1993, l’homosexualité est en effet peu à peu devenue, notamment depuis le vote du pacs en 1999, puis du mariage pour tous en 2013, une nouvelle norme.

C’est du moins l’objectif poursuivi par les représentants de la communauté LGBT. Et quasiment atteint aujourd’hui, du moins du point de vue juridique et dans les discours, avec l’adoption du Pacs en 1999, puis du mariage pour tous et de l’adoption pour les couples de même sexe en 2013. La pénalisation des actes et propos homophobes constituent un rempart juridique et éthique, certes toujours fragile, pour garantir contre toute résurgence des discriminations et violences à l’égard des personnes concernées.

En Europe, les grandes métropoles comme Paris, Londres, Amsterdam, Barcelone ou Berlin ont vu se développer des communautés et une culture LGBT très influentes et très structurées. Ces grandes villes constituent de véritables eldorados pour les personnes LGBT, inimaginables il y a encore 40 ou 50 ans.

Même si violences et discriminations homophobes peuvent toujours resurgir ici ou là, notamment en temps de crise comme envers toute minorité, selon les mécanismes habituels de désignation de boucs émissaires.

Regarder vers l’avenir avec audace

On ne saurait comparer la situation des LGBT en France en 2018 avec celle des années 1960. Ni avec celle autrement plus dramatique des minorités sexuelles dans des pays comme la Tchétchènie, la Russie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Ouganda ou la Somalie.

Pour tout esprit sensé, véritablement pétri d’humanisme et de justice, il est en effet assez révoltant de constater les distorsions dans les discours et l’attention portée à des situations aussi objectivement critiques qui mériteraient de mobiliser de façon autrement plus responsable l’attention des élus, des institutions, des représentants LGBT, des médias et de l’opinion publique.

Certes on ne saurait mettre en concurrence les revendications. Mais n’y a-t-il pas un hiatus troublant entre la culture hédoniste du Marais et les geôles tchétchènes ?

L’accession aux PMA et à la GPA pour les couples homosexuels est sans doute une revendication utile à promouvoir sinon a priori légitime. Mais n’apparaît-elle pas un peu secondaire ou dérisoire face à l’urgence de répondre aux pendaisons, aux décapitations publiques d’homosexuels, aux tortures, aux viols, aux castrations, aux emprisonnements arbitraires et autres crimes dont sont victimes chaque jour les homosexuels dans certains régimes dictatoriaux ?

Autant de crimes sur lesquels nous préférons souvent fermer les yeux pour ne pas déranger notre confort, égratigner notre bonne conscience, ou nous confronter à nos propres lâchetés. Notamment quand un pays démocratique et fier de ses valeurs comme la France cherche à développer des liens avec des partenaires comme la Chine, la Russie ou les pays du Golfe, en mettant parfois un mouchoir sur ses principes.

Il serait temps de rectifier le tir. Et de redonner du sens et du souffle à ces grands événements comme la Marche annuelle des Fiertés. Ou les Gay Games qui n’ont lieu que tous les 4 ans dans une grande capitale du monde.

Plutôt que de chercher à se contenter ou créer un business gay concurrent des J.O., fût-ce au nom de généreux principes, la fédération organisatrice de ces jeux devrait réfléchir à sa mission, surtout dans les temps troublés que nous vivons. Et au message qu’entendent donner les LGBT les plus aisés à leurs frères, aux autres humains et au monde entier.

Il ne s’agit plus de se poser en victimes et de réclamer toujours plus d’égalité dans des démocraties où les différences sexuelles ne sont quasiment plus un problème. Ni de jouer la comédie de la « visibilité » en s’affichant lors de rassemblements sportifs organisés exclusivement dans des métropoles gaies où celle-ci est déjà acquise.

Le lobbying communautaire a ses limites. Il faut aller de l’avant, bousculer paresses et certitudes, faire preuve d’audace, de détermination et d’esprit d’innovation.

Les valeurs humanistes et universalistes d’unité, de fraternité, de solidarité et d’exemplarité, portées par tous, pour tous, et au nom de tous, ne peuvent plus être conçues selon les mêmes modèles éthiques, philosophiques, rhétoriques et politiques qui prévalaient au début du 20e siècle (pour les J.O modernes) ou à la fin de ce même 20e siècle (pour les gay Games).

Il faut donc repenser de fond en combles la philosophie de ces jeux.

Et soit en infléchir la forme et le fond en privilégiant un objectif de soutien actif et non juste symbolique aux minorités vraiment opprimées, dans des pays où ils sont condamnés à la mort, au silence et à l’oubli par des régimes fondamentalistes ou dictatoriaux. Et donc braver les peurs et mobiliser les énergies pour sortir ces personnes des prisons physiques, mentales ou spirituelles où on les enferme dans l’indifférence générale.

Soit consacrer les moyens et soutiens rassemblés autour de ces jeux pour travailler de l’intérieur comme de l’extérieur les instituions des J.O. et le milieu sportif en général.

Objectif ultra ambitieux, irréalistes diront certains. Mais qui constituent un défi propre à mobiliser bien au-delà des seules communautés LGBT, et qui honorerait grandement ceux qui s’y consacrent.

 

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Le genre au prisme de Jésus

Cet article est un prolongement de celui publié par Gilles Boucomont, pasteur, sur le thème : « Jésus au prisme du genre« .

Jésus, homme juif ?

Rembrandt homme juif
Rembrandt – Jésus

Aucun doute possible : Jésus est bien un homme. Et un Juif du premier siècle. Plus précisément un Galiléen, donc sans doute plus grand, plus costaud, avec un visage plus large que les Judéens.

Ses apôtres sont tous des hommes mais il compte de nombreuses femmes parmi ses disciples. D’ailleurs sa relation aux femmes est empreinte de respect, d’affection, voire de cordialité intime. Marthe et Marie, sœurs de Lazare, sont des proches du Christ. Marie-Madeleine également.

Ce n’est pas un « enfant œdipien », comme beaucoup de fils sous l’emprise de leur « mère juive ». Il n’hésite pas à rabrouer fermement sa mère quand celle-ci exige de lui un miracle lors des noces de Cana.

On pourrait même le croire un brin macho, par exemple quand ses disciplines lui indiquent que sa mère et ses frères sont à  sa recherche et qu’il renvoie ceux-ci là leurs angoisses  : « Ma mère et mes frères sont ceux qui font la volonté de mon père. »

En tout cas, il marque clairement sa distance avec sa mère qui reste pourtant très proche de lui, y compris lors de la crucifixion. N’hésitant pas à l’appeler « femme » et non « maman », témoignant ainsi que l’homme libre et adulte devant Dieu est aussi affranchi des déterminismes familiaux.

Jésus efféminé ?

Jésus
Bernardino Luini : Jésus parmi les Docteurs

Croire que Jésus soit efféminé, ce serait céder à des clichés très occidentaux véhiculés notamment par l’art pictural, en particulier italien. Ou projeter des stéréotypes occidentaux (un homme ne pleure pas, ne manifeste pas d’émotions en public, etc…) sur la figure d’un Moyen-oriental de l’Antiquité qui les ignorait totalement.

L’homme juif est au contraire un homme puissamment émotif, affectif même. Il rit, il pleure, il se met en colère, s’emporte, il « vit » ses émotions. Aucun préjugé sur le fait de pleurer. Ceci n’est nullement l’apanage des femmes. La Bible est remplie d’exemples ou les Juifs se lamentent, « pleurent » sur leur sort, sur Jérusalem, ou au contraire s’épanchent en effusions larmoyantes pour se réjouir collectivement. Les démonstrations d’émotion, en particulier publiques, sont fort appréciées, voire théâtralisées. Qu’on songe pour s’en convaincre aux caricatures chères à l’humour juif.

L’esprit cartésien, la survalorisation de l’intellect au détriment de l’émotionnel ou de l’affectif, l’assimilation de « l’esprit » au masculin et de « l’âme » au féminin sont des traits strictement occidentaux, et plus précisément anglo-saxons, sinon français. Les Latins, les Méditerranéens (Italiens, Espagnols, Portugais, Grecs…) sont eux aussi très émotifs et s’épanchent volontiers.

En outre, la culture moyen-orientale n’opère pas de distinction encore moins d’opposition entre l’affectif et le mental, comme chez nous. On vibre autant qu’on pense. On partage un point de vue avec  ses tripes et son cœur autant qu’on l’argumente avec sa tête. L’homme moyen-oriental est « entier », là où l’Occidental se démarque et se méfie souvent de ses sentiments, de ses émotions, de son instinct ou de ses pulsions et survalorise la pensée au détriment des émotions.

Jésus célibataire ?

Jésus et Marie-Madeleine (vitrail)
Jésus et Marie-Madeleine (vitrail)

C’est la tradition et non l’évangile qui a assis le dogme selon lequel Jésus était célibataire. Qui plus est qu’il n’était pas marié à une femme parce que « fiancé à l’Eglise ». Il s’agit d’une interprétation non d’une vérité anthropologique.

D’un point de vue historique comme d’un point de vue biblique, nul ne peut affirmer avec certitude si Jésus était marié ou non. L’Evangile ne mentionne nullement de compagne. Du moins pour les textes canoniques. L’Evangile apocryphe de Philippe mentionne toutefois Marie Madeleine comme « la compagne de Jésus ». Celle « qu’il embrassait sur la bouche ». Encore que ce terme de « compagne » puisse revêtir un autre sens que celui d’épouse. Et que ce geste de s’embrasser sur la bouche puisse être compris comme la transmission ou le partage du « souffle » (pneuma), un geste symbolique voire initiatique par lequel le maître transmettait à certains disciples proches une partie de son enseignement dans le cadre d’une relation plus intime.

D’un point de vue anthropologique, il y a fort à croire qu’il eût été fort difficile à Jésus, Juif du premier siècle, rabbin et maître en Israël, d’enseigner publiquement sans être un homme « entier », c’est-à-dire qui ait connu « bibliquement » une femme. Et donc marié. On ne pouvait en effet même concevoir qu’un homme adulte puisse entrer dans une synagogue et y prendre la parole s’il n’avait connu de femme. Au risque de se voir chasser violemment sinon lapider[i].

Enfin, d’un point de vue théologique et spirituel, le théologien Jean-Yves Leloup pose comme principe que si Jésus n’a pas assumé l’intégralité de l’incarnation, y compris la sexualité, celle-ci ne peut être sauvée. Et donc l’humain ne peut être sauvé en totalité. Jésus n’était donc pas seulement sexué. Il a bien eu une sexualité. Mais laquelle ? A t-t-il connu une femme ? A-t-il été marié ? Se peut-il qu’il fût homosexuel, voire bisexuel, comme l’affirment certains théologiens gays ?…

Cependant, à la lecture de Matthieu 19, on peut s’interroger sur le fait que Jésus vivait dans un statut d’exception, sans compagne. Puisque ses coreligionnaires pharisiens viennent le « chambrer » sur la question du célibat, ne faut-il pas y voir une manière de le mettre en difficulté afin de remettre en cause son autorité ?

La réponse de l’intéressé, en particulier son affirmation qu’il existe des eunuques (littéralement des « hommes non mariés ») qui « se sont faits eunuques à cause du Royaume des cieux » a longtemps servi à l’Eglise catholique de justification théologique au célibat des clercs, lesquels choisissent de renoncer au mariage pour se consacrer entièrement à l’annonce du Royaume. Argument cependant démenti par bon nombre de théologiens contemporains, notamment Uta Ranke-Heinemann (Des eunuques pour le Royaume des cieux – L’Eglise et le célibat).

Jésus androgyne ?

Léonard de Vinci : Le Sauveur du monde
Léonard de Vinci : Le Sauveur du monde

Le thème de l’androgynie divine a fait les choux du célèbre best-seller Da Vinci Code. Lequel fait du peintre Léonard de Vinci le dépositaire d’un sacret caché depuis les origines du christianisme sur une supposée relation conjugale entre Jésus et Marie-Madeleine, d’où serait issue la lignée des rois mérovingiens.

Considérer Jésus comme une figure androgyne à partir de sa représentation dans certaines peintures italiennes (Parmigiano, Bronzino et la peinture maniériste en particulier) est non seulement absurde mais anachronique.

Jésus était fils de charpentier. Il exerçait un métier manuel, « physique ». Il devait être plus trapu et athlétique que fin et élancé. Il se déplaçait beaucoup et souvent, entre la Galilée, la Samarie, la Judée, parcourait des kilomètres, sans doute à pied ou à dos d’âne. Ce n’était donc pas une mauviette.

En outre sa seule présence physique « en imposait » à ses détracteurs. Ce n’était donc pas un être à l’apparence féminine ou hybride, mi-homme mi-femme. Sinon personne, surtout parmi ses collègues rabbins, ne l’aurait pris au sérieux. Car si les hommes pouvaient afficher des traits de personnalité que l’on jugeraient aujourd’hui « féminins », comme pleurer en public, ils se devaient d’afficher un « look » sans ambiguïté aucune : longue barbe bien fournie et carrure respectable.

Jésus était donc plus probablement un « gaillard », un homme robuste aux traits masculins, aux cheveux épais et très noirs, à la peau mate et marquée par le soleil, avec une longue barbe « biblique » et une carrure imposante. Plutôt qu’un être léger et fluet.

Si sa sensibilité peut nous paraître un trait androgyne, c’est parce qu’encore une fois nous projetons sur Jésus nos propres catégories contemporaines et occidentales. Jésus n’était pas un être « sensible » au sens de « faible ». Mais son amour était d’une profondeur telle qu’il voyait au travers de chaque être comme dans un livre ouvert, avec une tendresse particulière et infinie, une « tendresse » qui est accueil total de l’autre et non sensiblerie.

Croire, c’est pour les femmes ?

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C’est encore une fois une vision occidentale pour pourrait donner à penser à beaucoup d’hommes que la foi n’est pas faite pour les vrais mâles. Qu’elle s’apparente à une sensibilité qui relève du féminin.

En outre opposer la foi des bonnes femmes à la raison masculine et plaquer ces considérations sur Jésus est du plus pur anachronisme et ethnocentrisme. Anachronisme car on n’a coutume d’opposer foi et raison que depuis que les Lumières et le scientisme ont rejeté la foi dans la ténèbre de l’obscurantisme. Ethnocentrisme parce que si les Judéens côtoyaient la pensée grecque, et si la raison ou le Logos ne leur étaient sans doute pas étrangers, ils ne devaient pas pour autant concevoir d’opposition entre la rationalité au sens où nous l’entendons aujourd’hui et la foi qui échappe à tout critère rationnel.

Au contraire, surfer sur le Talmud ou la Mishna pour interpréter la Loi est un exercice qui fait autant appel au raisonnement logique et déductif qu’à la foi.

Quant aux préjugés que nous pouvons nourrir à l’égard du patriarcat juif qui serait moindre que la domination masculine chère à Bourdieu parce qu’enraciné dans un système de filiation matrilinéaire, c’est un contresens total. La domination des femmes était sans nul doute bien plus forte dans la Judée du premier siècle que dans la France d’avant-guerre.

En tirer des conclusions politiquement correctes sur le « féminisme » ou l’égalitarisme de Jésus avant la lettre est encore plus risible. Jésus ne conteste nullement l’ordre établi quand il s’adresse à une femme. Il ne cherche pas à modifier les règles ou les rôles sociaux. Il « dépasse » les archétypes de genre et parle à « l’être », et non plus seulement à l’humain, sexuellement ou socialement contingent.

En ce sens la familiarité de Jésus à l’égard des femmes, disciples, proches, prostituées ou Samaritaine, est une réelle violation des usages, une transgression de la Loi et une provocation inadmissible aux yeux de bon nombre de ses contemporains. C’est aussi pour ses « fréquentations » que Jésus s’est fait détester des gens comme il faut de son époque…

Jésus libérateur des aliénations sociales ?

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Malgré le caractère renversant, nouveau voire scandaleux de son message pour ses contemporains, Jésus était tout sauf un révolutionnaire ou un libertaire !

Nulle prétention chez lui de nous « affranchir d’une culture aliénante » parce que machiste et soumise aux arbitraires de genre. Ce serait burlesque de le croire.

Jésus n’est pas venu pour faire la révolution post-moderne et en finir avec les stéréotypes du masculin et du féminin. Son message va bien au-delà.

C’est de toute assignation dont il nous délivre. Non seulement culturelle, mais psychologique, familiale (« celui qui ne renie pas son père et sa mère… »), sociétale, économique, et surtout religieuse !

Là où la religion, centrée sur la conformité avec la Loi, enferme dans le péché et ferme la porte du Salut, Jésus vient donner un grand coup de pied dans la fourmilière, révéler les hypocrisies et les enjeux de pouvoir, déconstruire les discours stigmatisant et restaurer la dignité, la liberté et la santé tronquées.

Jésus ne renverse pas un ordre, fût-ce au nom de l’Amour, il fait advenir une réalité nouvelle au nom du Royaume. Il transfigure le réel au lieu de le « réformer » ou de l’amender.

Jésus, icône gay?

Jésus & l'apôtre Jean (icône)

Malgré l’intérêt de leurs hypothèses, en particulier concernant le rappel de notre nature ontologique bipolaire (masculine et féminine) et plurielle, certains historiens comme John Boswell (Christianisme tolérance sociale et homosexualité) et certains théologiens chrétiens gays se trompent quand ils laissent entendre que Jésus était homosexuel.

N’était-il pas entouré d’hommes, plutôt à l’aise avec les femmes, peu enclin à la misogynie ni soucieux de ses prérogatives viriles à l’inverse de ses contemporains ? Ne prônait-il pas l’amour universel du prochain, de s’aimer les uns les autres ? L’apôtre Jean n’était-il pas « le disciple que Jésus aimait » ? Celui qui se tenait « sur le sein du Seigneur » ? Souvent représenté dans l’iconographie chrétienne sous les traits d’un éphèbe efféminé et dans une posture d’intimité amoureuse avec le Christ ?…

En vérité ces théoriciens se trompent parce qu’ils plaquent un concept contemporain – l’homosexualité voire l’identité gay – sur une réalité qui leur est totalement étrangère : la proximité cordiale, affectueuse et physique voire « homophile » entre deux hommes ; phénomène très courant au Moyen-Orient mais qui ne signifie pas (nécessairement) qu’ils partagent une complicité homosexuelle ou entretiennent une relation sexuelle.

Toutefois, il n’est ni totalement absurde ni scandaleux de se poser la question de la relation de Jésus à certains disciples masculins plus proches de lui, comme Lazare ou Jean.

Jésus avait-il des penchants homosexuels ? Il est permis d’en douter. En revanche, Jésus « aimait » chaque homme et chaque femme profondément pour ce qu’il est, avec le regard bienveillant de Dieu, débarrassé de tout jugement et de tout désir d’appropriation.

Si l’on accepte l’idée que l’humain fut créé à l’image et la ressemblance de Dieu, qu’il est d’une nature bipolaire, « homme et femme », et plurielle, donc relationnelle dès l’origine, alors on peut accepter que l’amour se décline à plusieurs genres. Y compris dans sa dimension sexuelle.

Sans pour autant parler de bisexualité, ce qui serait anachronique s’agissant de Jésus, on peut concevoir qu’il était enclin à manifester une proximité physique, une cordialité intime et un amour tendre aussi bien envers ses disciples masculins que féminins. Et ce bien au-delà des conventions sociales ou des convenances morales de son siècle.

Jésus devait se laisser approcher, toucher, sentir par ceux qui le suivaient. L’eucharistie n’est-elle pas fondée sur le corps et le sang du Christ, ingérés sous la forme du pain et du vin partagés lors du repas qui commémore le sacrifice de jésus et le don de sa vie pour l’humanité ?

L’Église a hélas tellement perverti la notion-même d’incarnation, s’est tellement distanciée de la chair, méfiée du corps ou de sexe, et ce depuis l’origine (Paul, les Pères…) que nous en avons oublié à quelle point la rencontre avec Christ est une expérience d’abord humaine, palpable, physique, charnelle, sensuelle.

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Seuls les mystiques ont manifesté des transports et des extases dont la charge érotique, loin d’être gommée, est au contraire puissamment exaltée !

La tradition orientale, notamment orthodoxe, a su maintenir une relation relativement apaisée au corps et au sensuel, là où les églises protestantes sont à l’inverse figées dans une suspicion inquiète et obsessionnelle à l’égard du péché charnel, conduisant parfois à un puritanisme désincarnant des plus mortifères.

Jésus, archétype de l’humain et du divin par-delà les catégories de genre

Adam et Eve
Adam et Eve

Jésus est créateur de sens, de vérité et de réalité, non un idéologue des temps nouveaux. Un homme-dieu qui parachève sa Création, sans rien ôter à ce qu’elle comportait.

Il est un homme parfaitement réalisé au plan humain, « l’Adam parfait ».
Et il est une figure du Divin agissant au plan de l’incarnation humaine.

En ce sens il est tissé du masculin et du féminin, comme tout humain.

Sa Parole libère, restaure et met en mouvement. Elle brise tous les déterminismes, et pas seulement ceux liés au genre. On peut naitre homme ou femme, soumis à l’arbitraire du statut social que nous confère la culture dans laquelle nous vivons, on en est pas moins indifféremment aimé de Dieu. En tant qu’être et non en tant qu’homme ou femme, tenus par les stéréotypes et les conventions liées à notre genre.

Dieu ne cherche pas à annuler ces différences. Mais à les transcender.

Dieu procède par multiplication, par démultiplication, par progression géométrique ou factorielle, non par soustraction ou sur-ajout.

Il n’inverse pas la dynamique de la relation, fondée sur la différence, toutes les différences. Il ne retranche rien à notre identité. Il la parfait, la réalise, l’élève vers sa dimension la plus accomplie.


[i] Voir à ce sujet : Jean-Yves Leloup : « Tout est pur pour celui qui est pur » – Jésus, Marie-Madeleine, l’Incarnation… » (Albin Michel, 2005)