En mai, fais ce qu’il leur plaît ! – Macron, mai 68 et les bobos

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Etudiant lançant des pavés lors des manifestations étudiantes le 25 mai 1968 dans le Quartier latin à Paris

On fêtera bientôt les 50 ans de mai 68.

Vous vous rendez compte ?

Le Président Macron, c’est le moins que l’on puisse dire, a d’autres priorités à son agenda et semble peu pressé de fêter l’événement.

Plus à l’aise dans les salons parisiens qu’avec les symboles de la gauche populaire.

Plus en phase avec le très politiquement correct « esprit du 11 janvier » qui reflète bien l‘atmosphère anémiée du moment qu’avec la Grande Récré des enfants du baby-boom, le souffle révolutionnaire des barricades et ce genre de commémorations un peu casse-gueule.

Pas de risques, pas de vagues, et surtout pas question de donner une caution à la rue.

Et gare à ceux qui contreviendraient au devoir de réserve : ils seront sévèrement sanctionnés !

Après le temps des cerises, le temps des prunes.

Pas d’artistes du moment, de stars ni de people conviés pour scénariser ce Cinquantenaire. Comme au temps des grand-messes mitterrandiennes qui avaient élevé le fameux « Bicentenaire » au rang de rite planétaire.

Même pas un entrefilet dans la presse pour rappeler que cela fera 50 ans dans trois mois que quelques étudiants chevelus de la Sorbonne et de Nanterre emmenés par un rouquin très agité déclenchaient toute une série de grèves et de manifs qui allaient mettre la France cul par-dessus tête et faire chanceler le régime gaulliste.

Aurait-on à ce point changé d’époque ? Que plus personne ne semble s’en préoccuper ?

Certes, la Génération Macron ou celle d’En Marche ! n’a rien à voir avec celle des bobos (bourgeois bohêmes).

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Les jeunes quadras d’aujourd’hui, à peine dépucelés de leur virginité politique à la faveur d’un fin stratège qui a dynamité tout l’échiquier, n’ont ni les référents ni les aspirations de leurs aînés, abîmés dans le confort et « l’esprit Canal ».

Cette génération au seuil de la quarantaine à laquelle appartient Emmanuel Macron, et que les sociologues du marketing appellent les momos (mobiles moraux), ont grandi dans les années 1990 : ils n’ont connu que la crise, le chômage et un marché du travail tendu. Ils ont dû sacrifier à de longues études, apprendre à s’adapter aux contraintes économiques, accepter d’être hyper mobiles et réactifs pour changer souvent de métier, de secteur, voire de pays au cours de leur carrière.

Serge July, Emmanuel Macron et Mark Zuckerberg, icônes des générations « bobo », « momo » et « yoyo »

Ces braves petits soldats de la mondialisation obéissants et angoissés ne partagent absolument pas les rêves et les luttes rebelles de leurs parents les bobos.

Autant les bobos sont volontiers décalés, frondeurs, rebelles et contestataires – du moins dans la posture – autant leurs enfants les momos sont hypernormés, et à fond dans le Système !

Autant les baby-boomers ont rêvé d’un autre monde où la terre serait ronde, d’être réalistes en demandant l’impossible, de réinventer la société et de changer la vie, autant les momos sont de véritables gardiens zélés du Temple ultralibéral et « progressiste ». Prêts à dénoncer tout dérapage verbal, tout écart de comportement ou de langage qui risquerait d’écorner la Pensée unique et de dévier un tant soit peu de la ligne orthodoxe imposée par le politiquement correct.

Quant à la génération suivante, celle des yoyos (young yobs : jeunes loubards) qui composent une bonne partie de l’équipe Macron, ces trentenaires malins comme des bonobos et opportunistes comme par deux, ils n’en ont strictement rien à cirer des discours des élites et des politiques.

A eux on ne la fait plus ! On leur a tellement bourré le mou avec des discours moralisateurs, culpabilisateurs et anxiogènes, avec ces vieilles rengaines humanistes, droits-de-l’hommistes, libertaristes, égalitaristes, communautaristes ou féministes, qu’ils s’en moquent avec une effronterie aussi calculée que jubilatoire.

Ils se servent de tout, détournent tout, customisent tout, n’ont aucune morale, aucun scrupule et aucune préoccupation, sinon de saisir les opportunités à leur portée, et d’utiliser les failles du système à leur avantage. Pour s’en sortir, pour réussir, gagner de d’argent ou pour aider leurs potes.

Ils ne cherchent ni à flamber comme les bobos ni à placer leurs économies en s’angoissant à propos de l’avenir et de leurs gosses qu’ils n’ont pas encore comme les momos.

Eventuellement ils réalisent à l’occasion de juteux placements boursiers dans quelque startup, aussitôt réinvestis dans des achats dictés par leur fantaisie du moment.

Ce sont des jouisseurs, des opportunistes, des pragmatiques, qui n’en font toujours qu’à leur tête. Qui vivent l’instant présent et se moquent éperdument que le monde puisse s’écrouler autour d’eux, sinon pour kiffer sa race sur leur console de jeux.

Ils vivent en tribus, et en changent comme de paires de Nike.

Ils sont à fond dans les nouvelles technologies, car ils ont grandi avec une Gameboy entre les mains, surfent sur internet dès leur plus jeune âge, et en maîtrisent tous les rouages.

Ils anticipent sinon inventent eux-mêmes les modes et les nouveaux courants, plus pour s’amuser ou par opportunisme que par snobisme.

Ces yoyos ne sont pas ceux qu’on entend le plus dans le staff Macron. Sinon au travers de ce pragmatisme très réactif et sans réelles convictions sauf pour flatter la galerie. L‘esprit momo tient encore le haut du pavé, pour la vitrine du moins.

Ces deux générations sont les enfants de la mondialisation.

Mais ils ne fantasment pas comme leurs aînés sur un universalisme très idéaliste et politisé en prétendant bousculer l’ordre établi. L’ordre ou le désordre, ils s’en tapent.

L’ordre et les règles ils savent parfaitement les contourner. Et le désordre leur permet de tirer leurs biles au milieu de la confusion.

Si les momos sont à fond dans l’humanitaire, les yoyos s’en foutent royalement, sinon quand ça les touche directement ou pour faire mine de plaire à leurs grands-frères.

Pour les momos comme pour les yoyos, Mai 68 c’est comme la bataille de Marignan : un truc appris dans les livres d’Histoire.

Ou éventuellement un refrain barbant dont leurs parents les ont suffisamment bassinés pour qu’ils en ignorent la teneur.

Les momos regardent leurs vieux comme des pauvres ados rêveurs abîmés dans des glorioles pitoyables et leurs souvenirs de fac. En leur confiant à l’occasion la garde du petit dernier sagement endormi dans son landau connecté signé Stark ou Pinifarina.

Les yoyos quant à eux observent ces vieux darons avec amusement et respect, parce que quand même, Mai 68 ça devait être un sacré kif !

Mais ils en parlent comme d’un truc de ouf, exactement comme ils s’excitent sur le méga set de leur DJ favori dans le prochain festival électro.

Bobos et yoyos sont souvent potes.

Les premiers offrent aux seconds une conscience par procuration. Et les seconds permettent aux premiers de ne pas devenir gâteux en les initiant au vertige néo-psychédélique des réalités augmentées.

Globalement on est aujourd’hui en France aux antipodes des lendemains qui chantent.

Des couplets maoïstes, trotskistes ou castristes lancés depuis la tribune ou vomis sur les CRS-SS.

On est bien loin des expérimentations loufoques, de la révolution sexuelle, de la musique de Pink Floyd, des Doors, du pop art, des chemises à fleurs, des colliers hippies, de l’encens, de Woodstock, du LSD, des partouzes géantes et des slogans comme « Il est interdit d’interdire »…

Même si, la nostalgie aidant et la mode rétro 70s ou 90s des années 2010 faisant loi, on revisite ces icônes de la génération hippie.

Pour le reste, ça fait plusieurs décennies que c’est Back to reality!

Et pour les plus téméraires, un rail de coke, volume à fond, binge drinking et baise à tout va jusqu’au prochain after.

Mai 68, c’est au mieux un mythe sympa, au pire un truc ringard de musée.

Les bobos ont du mal à en démordre, mais on a changé de siècle.

Les crises économiques, la chute du Mur de Berlin, le 11 septembre, internet et Twitter sont passés par là.

Les idéologies qui ont bercé leur jeunesse ont été remisées sur les étagères de l’Histoire.


Leurs idoles, Marx, le Che ou Sartre, n’ont même pas leur statue au Musée Grévin.

Ceux qui ont portées ces années du Changement se sont recyclés pour les plus chanceux dans le journalisme ou la politique (mais ils ont été balayés par le tsunami En Marche ! ou sont devenus de sages courtisans du Prince…).

Ils bossent et parfois ont fait fortune dans l’écologie, l’économie verte ou le numérique, le multimédia, le marché de l’art moderne, le business du bio, du bien-être ou du développement personnel.

Et pour les plus largués, le Grand Soir se résume le plus souvent à croupir dans une ONG en attendant la ménopause du cadre, à tenter de reconstruire un château de sable en pleurant sur les ruines du PS, à publier des compiles rééditant les tubes de leurs groupes fétiches, ou bien à faire le guignol dans les talk-shows le samedi soir pour les nunuches engagées qui prétendent avoir une conscience et qui lisent Philo Magazine.

Quant aux plus endurcis, nombreux sont ceux ont pas finis fauchés par le sida, une overdose, un infarctus ou un cancer, ecstasiés et pesant 30 ans kilos sur une plage de Goa, ou carrément suicidés, soit à cause de leurs excès de sexe et de drogues qui leur ont ravagé la capsule, soit parce que leurs doux rêves se sont fracassés sur le roc des flamboyantes mais austères années 80.

Les rescapés ont quitté les radars et vivent planqués dans leur salon germanopratin, ou toujours scotchés dans leur ashram en Inde, une communauté new age ou une ferme dans les Cévennes.

Alors, faut-il ou non fêter Mai 68 ?

Si c’est pour ressortir les vieux gimmicks, sûrement pas !

Qui plus est, l’aspect politique et contestataire de cette ultime « révolution » n’est pas forcément bon à titiller.

Une bonne grève générale pour faire barrage à la Loi Travail est justement ce qu’a soigneusement voulu éviter le Président Macron, fort de son expérience d’éminence grise puis de ministre du quinquennat Hollande et des fameuses Nuits debout qui s’en suivirent.

Aujourd’hui tout le monde est rentré dans le rang. Et beaucoup s’extasient toujours devant ce jeune président si nouveau, si intelligent, si bien élevé, si propre sur lui, si posé, si courtois avec les femmes et si sympathique.

Les Français ont troqué un excité narcissique et corrompu, suivi d’un gros balourd qui les a roulés dans la farine sitôt élu en s’asseyant sur ses promesses socialistes, contre une sorte de Prime Minister brittanique, au style très monarchique, bon teint, sage et moderne. Et totalement à la solde des molochs américains et européens. Un peu comme Tony Blair.

Alors le Général à côté c’est Che Guevara !…

L’esprit et les valeurs libertaires de Mai 68 ont depuis l’ère Mitterrand totalement imprégné la société, ses modèles et ses discours.

Au point qu’on n’en a même plus conscience.

Même Sarko a été présenté récemment par certains commentateurs comme un héritier de l’Après-Mai 68. Qu’il avait pourtant combattu.

Sauf qu’aujourd’hui, voir des filles à poil à 18 heures à la télé comme au bon vieux temps des Coco girls du Collaro Show c’est totalement impensable !

De nos jours les normes sont bien verrouillées. Et quiconque s’en écarte risque le pilori médiatique dans la seconde qui suit, voire un procès ou le zonzon s’il refuse de faire repentance et continue d’alimenter le scandale.

On peut sacrifier à tous les écarts, toutes les perversions, toutes les outrances, tous les excès et tous les délires, du moment qu’ils sont soigneusement répertoriés et labélisés.

Pour le reste, si l’on s’écarte un tant soit peu de la Pensée unique, on est aussitôt taxé au mieux de « complotiste », au pire de « terroriste ».

Alors faire la révolution, vous n’y pensez pas !

Nos contemporains sont frileux, formatés, lobotomisés, partagent des indignations téléguidées et à géométrie variable.

L’indignation réflexe est une posture obligée si l’on veut s’afficher comme un bon citoyen équipé d’une conscience éthique.

Mais le libre arbitre et l’esprit critique – le vrai – ou la contestation de l’ordre établi au nom d’un Idéal ou d’un projet alternatif de société sont des crimes de lèse-conformisme inadmissibles en « démocrassie » !

Alors on se contente de faire semblant d’être un rebelle. On s’agite et l’on s’offusque aussitôt que son voisin fait un pet de travers. On monte des kabbales hystériques sur Facebook pour des boulettes. Et c’est ce cirque burlesque et grandiloquent qui constitue l’Alpha et l’Oméga des moutons de panurge.

Dont les neurones sont totalement grippés par leur flip incessant, soigneusement monté en neige par les médias à propos du terrorisme, de la vache folle ou de la bombinette nord-coréenne.

Pourtant, il serait urgent de réapprendre à rêver.

Urgent de s’enivrer.

Et de remettre l’imagination au pouvoir.

D’ouvrir les yeux sur l’avenir au lieu d’ânonner le même catéchisme. D’inventer le monde de demain. Un monde qui sera fraternel, universel, unifié et pacifié.

Ou ne sera pas.

Un monde qui verra toutes les consciences planétaires totalement interconnectées. Et en tout cas par autre chose que l’écran mensonger des logiques du Système.

Mais ça, soyons certain que les milices du Zeitgeist s’empressent de nous en dissuader.

Nous incitant au contraire à nous vautrer dans la fascination du Vide, le culte de l’Ephémère, de l’Insignifiant. A nous prosterner devant les idoles consuméristes de leur Panthéon des Vanités.

Plus qu’une nouvelle « révolution », politique, sociale ou institutionnelle, c’est un Grand Saut de la conscience qu’il convient pour nous tous ensemble d’opérer en ce siècle.

Un siècle qui verra s’accomplir les plus grands bouleversements que l’humanité ait jamais connus. Et qui l’obligera à faire face aux plus grands défis de son histoire.

Mais il faut plus que de la lucidité, de l’imagination ou de l’audace pour s’engouffrer dans la brèche de ce Changement radical qui nous aspire à lui.

Il faut accepter de mourir totalement à soi-même pour renaitre tout autre. De ne plus rien savoir ni connaître ni contrôler.

Et d’abdiquer son cher Ego au bénéfice du Bien commun.

Mais ce sacrifice, l’homo post-modernicus qui se vante pourtant d’être un rebelle et s’éprend de toutes les causes n’est pas prêt d’y consentir !

On peut se piquer d’avoir une conscience et rêver éventuellement de prolonger l’utopie matérialiste dans une fiction transhumaniste, mais de là à faire passer le sort des réfugiés climatiques avant sa tisane bio, NO WAY!

Alors oui, il serait temps de célébrer le joli mois de mai, avant que l’hiver ne s’abatte définitivement sur nos belles illusions.

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Les musiques électroniques ont elles changé le monde ou sont-elles le reflet d’un monde qui a changé ?

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J’aimerais revenir sur un point qui est essentiel et que ne peuvent saisir les jeunes d’aujourd’hui qui sont nés après l’émergence de ces musiques et ont grandi avec elles.

Cela peut paraître un discours d’ancien combattant mais c’est important pour saisir ce que les musiques électroniques ont d’unique dans l’histoire des musiques modernes.

Toutes les nouvelles musiques depuis le début du 20e siècle ont été le reflet de leur époque et de sa jeunesse, de ses doutes, de ses aspirations, de ses révoltes, de ses espoirs ou de ses rêves.

Le jazz a marqué une volonté d’émancipation des anciens fils d’esclaves, de jouissance hédoniste après la terrible boucherie de la Première guerre mondiale. Il coïncidait aussi avec l’engouement pour le siècle naissant, une volonté de s’inscrire dans la modernité en dépit d’une certaine nostalgie pour les siècles passés qu’on sent poindre dans la mélancolie du blues.

Le rock, dont les sonorités électriques et les rythmes percutants supplantaient l’ère acoustique et les mélopées plus suaves du jazz, a marqué à partir des années 1950 et plus encore dans les décennies 1960 et 1970 le triomphe de cette modernité, du consumérisme et du matérialisme, dont bénéficiait la jeunesse insouciante de l’Après-guerre tout en se révoltant contre ses excès. Il a marqué ensuite l’émergence dans la jeunesse d’une conscience rebelle contre la génération précédente, d’une volonté de révolte contre l’establishment et ses mensonges, d’un désir de renouveau, du rêve d’un monde hédoniste, universaliste, libertaire et sans entrave.

Même si la musique rock existe toujours aujourd’hui, sa mort a été célébrée et entérinée par la vague punk dès le milieu des années 1970. A l’insouciance, au sentiment fusionnel et universel des antiennes Peace & Love et à la rébellion surjouée est venue se substituer l’angoisse existentielle et le rejet radical, cynique et désenchanté contre toute société et ce monde froid, individualiste et insensible, voué à l’ère du Vide. Le slogan nihiliste No Future a supplanté toutes les utopies libertaires et toutes les révoltes appelant à édifier un monde meilleur.

La new wave ne fut que le pendant normatif à la révolte des punks. Alors que ces derniers se mettaient à l’écart du monde en affichant sur leur corps et leur visage des stigmates piercés de la souffrance, les dandys new wave, leurs rythmes électroniques et leurs synthés bien huilés, leur look sage et leurs coiffures androgynes entendaient rentrer dans le rang et célébrer leur fascination pour un monde hypernormal, où la rage virile et adolescente cède le pas à des formes d’expression clean et codifiées.

Au beau milieu des années 1980, alors que la jeunesse était marqué par l’angoisse de la crise, du chômage de masse, des restructurations industrielles, de la guerre froide et de la menace nucléaire toujours présentes jusqu’à la chute du Mur de Berlin, de l’individualisme forcené, du culte de l’entreprise et de l’injonction à l’Excellence, du sida et du désenchantement face à l’effondrement des idéologies et à la perte du Sens, les musiques électroniques sont arrivées comme un OVNI inattendu.

Par leur caractère hyperrépétitif apte à conduire rapidement vers un état de transe et d’hypnose, par leur absence le plus souvent de textes chantés et de message intelligible, sinon l’invitation à « ressentir », à danser, à jouir en vivant totalement et collectivement le moment présent, ces musiques avaient alors un caractère radicalement inouï.

Il faut réellement prendre conscience de la radicale nouveauté de ces musiques à l’époque. Et du contexte dans lequel elles se sont disséminées à toute vitesse au milieu d’une jeunesse de clubbers qui n’attendaient plus rien.

Là où le disco, le funk et toutes musiques jouées dans les clubs ne proposaient qu’un groove plus ou moins entraînant et des thèmes récurrents autour de l’amour et du sexe, la house et la techno proposaient tout autre chose de bien plus fort et réel : une « expérience collective ».

Elles ne cherchaient pas la nouveauté pour la nouveauté, juste pour séduire et montrer la virtuosité de leurs inventeurs. Elles ouvraient un espace sonore entièrement voué à l’expérience sensorielle vécue et partagée collectivement.

e138b6d07052b4317bae25fbb41e4851 Tout comme les musiques new age ou méditatives électroniques, notamment californiennes, des années 1980, proposaient à l’homme affairé, surmené et fatigué des plages musicales de repli sur soi pour décompresser, se ressourcer et apaiser son âme, les musiques électroniques proposaient à une foule entière une forme de résurrection, de dépassement et de projection vers un avenir qui ne soit pas une chimère ou un fantasme pour conjurer l’angoisse du présent mais un « déjà-là » à savourer et célébrer avec une jouissance indescriptible.

Ce qu’il faut comprendre c’est que ces musiques ne sont pas simplement une « représentation » d’un monde futur, une sublimation de la souffrance et du mal-être d’une génération, une utopie ou une simple alternative à l’angoisse existentielle, mais préfiguration sensible, une révélation cathartique, un dévoilement, une théophanie profane.

Aussi futiles puissent-elles paraître à priori, la house et la techno présentent un indéniable caractère « spirituel ». On a souvent souligné leur caractère chamanique et leur lien avec les états modifiés de conscience, favorisé par des substances psychotropes comme l’ecstasy ou le LSD.

Cette réalité tendrait à accréditer le caractère artificiel de l’expérience vécue par les danseurs ou les ravers. Il n’en est rien. Parce que ce qu’elles permettent à une foule de danseurs de vivre immédiatement n’est pas juste un moyen de s’éclater ensemble pour oublier leurs angoisses le temps d’une fête en se projetant ailleurs, mais une expérience sensorielle bien réelle qui connecte avec une autre dimension du Réel.

Les ressorts de cette célébration collective puisent dans les traditions chamaniques les plus primitives de l’humanité, mais aussi dans les messes charismatiques emportées par la ferveur des chants gospel.

Elles parlent également à l’inconscient en proposant une réconciliation immédiate avec le monde technologique d’aujourd’hui. En faisant chanter les machines à l’unisson avec des samples de voix subliminaux portés par des rythmiques qui ancrent le flot de vibrations sonores dans un ressenti physique perceptible dans tout le corps, dans les pieds, l’abdomen, la tête, les tympans et tous les pores de la peau.

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Le corps. Voilà à quoi s’adressent en premier lieu la house et la techno. Sentir. Danser. Palper. Jouir.

En gommant tous les artifices inutiles pour revenir à l’essentiel, à la radicalité d’un rythme basique et de loops répétitives qui invitent au lâcher-prise et à l’abandon.

A l’âme ensuite. Parce que ces musiques puissamment charnelles sont aussi puissamment chargées d’émotions positives. Il y a toujours, au risque de devenir vulgaires, une légèreté dans ces musiques. Une légèreté qui n’est pas irresponsable et insouciante, mais qui conjure les tourments les plus enfouis. Ce qu’elles proposent ce n’est pas d’oublier le monde tel qu’il est, mais de le vivre autrement, d’affirmer que rien n’est vraiment grave, qu’il y a une réalité de la Joie qui est donnée de vivre ici et maintenant dès lors qu’on refuse de se laisser enfermer dans une anesthésie mortifère, et que cette joie est réelle, intense et infinie.

La house et techno n’entendent pas juste « divertir » mais transformer et révéler.

A l’esprit enfin. Parce qu’elles proposent de vivre immédiatement un dépassement des frontières individuelles du corps et du ressenti personnel, en se livrant totalement au vertige de la foule. On l’a hélas beaucoup oublié aujourd’hui, elles relient les danseurs les uns avec les autres par des fils invisibles, leur proposent un vocabulaire commun, non verbal, qui transcendent les clivages ethniques, lexicaux, culturels ou autres.

Vivre cette expérience enfermé dans sa bulle est une absurdité. Car ce qui est donné de vivre c’est à la fois un puissant ancrage en soi, à son corps, à ses émotions, à l’instant présent, conjugué à une extériorisation collective de ce ressenti et un partage quasi « cosmique » avec les vibrations tout entières de l’Univers.

Les musiques électroniques partent d’une pulsation primordiale qui se ramifie en une infinité de vibrations essentielles qui composent toute la réalité du vivant.

Pour qui a vécu une telle expérience, ce n’est pas une image ou une prétention, c’est une réalité.

Bien sûr les substances psychotropes sont indissociables de ces musiques, du moins à l’origine. Mais elles ne sont qu’un booster destiné à lâcher-prise et à ouvrir les sens. Pas un accessoire indispensable. Tout comme l’usage de plantes lors des rituels chamaniques n’est pas le but visé mais le moyen d’ouvrir les portes de l’esprit à d’autres dimensions de la réalité. Il n’est pas donné à tout le monde de se livrer à une telle expérience. Beaucoup de jeunes débarqués dans des clubs ou des raves où l’on jouait ces musiques ont ressenti un choc violent et n’ont rien compris à ce qui se passait là, à ces sonorités incroyables, à ce que vivait cette foule et à ces façons nouvelles et incroyables, totalement désinhibées, de danser frénétiquement ensemble avec un évident rayonnement de bonheur sur tous les visages.

Radicalement nouvelles par rapport aux autres musiques qui les ont précédées, les musiques électroniques n’en sont pas pour autant déconnectées. Elles puisent notamment dans le fond commun de la Black music, son sens du rythme et de la mélodie. Mais aussi des pionniers de la musique électronique européenne.

Et très vite, par le jeu infini du sampling et l’appétit de références subliminales, elles revisitent, réinventent et recomposent tous les schèmes des musiques précédentes, recyclant absolument tout dans un vertigineux et jouissif exercice de déconstruction et de réappropriation. Marquant ainsi un universalisme sans frontière de la musique et préfigurant le kaléidoscope d’un monde futur où toutes les cultures fusionnent pour accoucher d’un langage commun.

Cette manière d’accumuler les références de façon décalée et de bousculer tous les codes de genre n’est pas purement ludique ni gratuite. Elle n’est pas non plus une démarche de déconstruction nihiliste propre à l’art contemporain. Car l’hommage n’est jamais dissocié de la référence. Mais ces références sont désenclavées, sorties de leur contexte culturel, juxtaposées de façon souvent audacieuse, innovante, incohérente dans l’apparence mais signifiante dans l’harmonie nouvelle qu’elles génèrent en fusionnant ensemble.

En définitive, les musiques électroniques changent-elles le monde ou ne sont-elles qu’un reflet d’un monde qui change ?

Je penche plutôt pour la première affirmation. Car les musiques électroniques ne cherchent à représenter, ni d’ailleurs seulement à anticiper. Prophétiques elles le sont sûrement. Mais elles ne se contentent pas d’annoncer. Elles font advenir. Elles incarnent une expérience. Une expérience tellement évidente et puissante qu’elles suscitent une immédiate répulsion chez ceux qui ne peuvent ou ne veulent s’y livrer, et une adhésion doublée d’un enthousiasme fébrile et immédiat chez ceux qui comprennent à quoi elles les invitent.

En devenant commerciales et omniprésentes, les musiques électroniques ont beaucoup perdu de leur force expressive, de leur sens et de leur gratuité. Mais sans cesse renouvelées et réinventées elles continuent d’offrir un langage artistique qui coïncide avec le monde nouveau qui se construit sous nos yeux.

La musique ne sera plus jamais la même. Elle continuera d’évoluer et espérons-le de nous surprendre. A condition que les artistes demeurent fidèles à leur vocation d’éveilleurs de conscience et ne deviennent pas justes les fonctionnaires adulés du divertissement de masse.