Quand la house perd les pédales. Comment les gays en sont-ils venus à danser sur une musique de merde ?

Il y a 40 ans, tous les pédés du monde dansaient sur ça :

Il y a 30 ans, ils dansaient sur ça :

Il y a 20 ans, ils dansaient sur ça :

Il y a 10 ans, ils dansaient sur ça :

Mais aussi sur ça :

Et déjà sur ça…

Et aujourd’hui, ils dansent tous sur… ÇA !

Et encore, ça c’est loin d’être le pire !

Il reste un brin d’humour décalé et de culture queer dans cette reprise d’Abba qui télescope une diva aux rondeurs baleinières et un musclor israélien déguisé en James Bond sorti d’un film de boules et qui se trémousse avec une maladresse très mâle à faire défaillir tout Tapioland.

Disco, house, garage, techno, électro, R&B, ragga… les gays ont toujours su défricher de nouveaux horizons musicaux, en ne retenant parfois que des tubes commerciaux, mais aussi souvent en dénichant le meilleur.

Larry Levan, Frankie Knuckles ou Laurent Garnier : tous ces DJs mythiques qui ont imposé sinon créé des genres nouveaux qui constituent la bande-son du siècle, ont au départ joué dans des clubs gays, quand ils ne l’étaient pas eux-mêmes.

Les choses ont commencé à se gâter quand la house et la techno sont sorties des raves, des clubs underground et des stations gays comme FG pour conquérir le macadam, les méga-usines à fête et les radios mainstream. Et des oreilles moins exigeantes.

Et qu’une fois prostituées aux majors, celles-ci ont sanctifié des DJs médiocres qui se croyaient artistes.

C’est ainsi qu’on a vu la « Péquenot Tarade » devenir rapidement un sous-produit affligeant de la Gay Pride et l’apothéose du bruit, de la bêtise et de la vulgarité. Que des faisans pas musiciens pour deux sous mais vrais businessmen comme Guetta sont devenu n° 1 mondial. Que les Tiësto, Avicii et autres Sweedish House Mafia ont détrôné des pionniers comme Larry Heard, Juan Atkins ou Todd Terry au box-office.

Et que la meute des décérébrés s’est accoutumée à appeler frauduleusement « house » et « électro » le pire du pire de la dance ressortie des oubliettes des 90s et rebaptisée pompeusement « EDM ».

La décennie 2000 a vu le hip hop s’essouffler et remplacé par cette soupe immonde.

Des stars du R&B et du gangsta rap US sont venues quémander les services de ces amuseurs pour rebooster une carrière en chute libre. Ça a donné quelques morceaux électro-pop-rap intéressants, mais ça a surtout produit des débilités clonées en batterie surfant sur un revival 90s factice et déclinant à l’infini le son rave, mais sans le second degré espiègle et le côté subversif du hardcore de l’époque.

Et puis petit à petit, les pédés qui avaient acquis entre temps une visibilité, une reconnaissance et des droits nouveaux, se sont embourgeoisés et sont devenus des tapioles orgueilleuses et vulgaires.

Les jeunes hétéros des banlieues et les hipsters métrosexués leur ont piqué tout leur attirail de séduction : fringues de marques, look de gravure de mode, barbe fournie et même leurs accessoires les plus pédale douce : sac à main Vuitton, coupes à faire pâlir la Gaga, Rimmel pour souligner le regard, rasage réglementaire du minou, et même les drogues récréatives comme la coke ou le GBH. Quand ce n’était pas carrément leurs pratiques sexuelles, les lascars décomplexés s’essayant à la turlute et au limage de fion après avoir surfé sur YouPorn…

Evidemment la musique elle aussi a été dévalisée. Les cailleras gavés de Booba ne viennent plus casser du pédé gavé de techno comme lors du concert de Garnier à Nation lors de la première techno parade de 1998.

Au point qu’aujourd’hui les meilleures soirées et les meilleurs clubs du monde entier sont tous hétéros.

Ou au mieux « inclusifs » : c’est-à-dire qu’on y tolère quelques pédés à condition qu’ils n’arrivent pas déguisés en drag-queens, qu’il ne se paluchent pas sur le dancefloor et ne se lâchent pas en faisant du vogueing au milieu des jeunes preppies qui se trémoussent avec leur copine un mojito à la main en prenant un air très inspiré. On est prié de rester couleur muraille et de ne pas faire d’excentricités, au risque de passer pour un extraterrestre ou un hippie échappé de Woodstock.

Le Queen est devenu un machin qu’on visite dans les circuits touristiques pour beaufs après la tour Eiffel et le Moulin Rouge. Et la « Marche des Fiertés LGBT-machinchose » n’attire plus que les nostalgiques de la militance, des ados qui veulent s’éclater au milieu des chars et quelques provinciaux en goguette.

Quant aux clubs et au soirées gays, on y croise les mêmes Barbie bears faussement viriles, aussi sottes qu’un cône glacé couvert de piercings et totalement foldingottes.

Et on s’y abrutit avec la même daube tribal-progressive ou des remixes de Rihanna sur lesquels s’agitent des dindes arrogantes, gonflées comme Pamela Anderson et aux neurones passablement grillés par l’excès de « chems ».

Bien sûr on y va autant pour s’éclater ce qui reste de cerveau que la rondelle. Et les soirées les plus prisées ont toutes leur arrière-salle qui fleure bon le poppers, le foutre et autres effluves moins ragoutantes.

Quant aux DJs stars (je ne citerai pas de noms pour ne vexer personne…) qui gravitent dans ces antres de la décadence et du mauvais goût, ils se doivent d’arborer un look calibré calqué sur leur clientèle : muscle saillant et barbe bien drue.

On est entre soi et on entend bien le rester !

Qu’ils sachent mixer et qu’ils passent du bon son est totalement accessoire, du moment que ça fait un max de bruit et qu’on multiplie les effets bien pourris pour que ces dames comprennent quand il faut hurler en chœur et s’aérer les dessous-de-bras.

Enfin, laissons-leur l’illusion qu’ils « jouent » pour leur public, même s’ils ne font que pousser à la queue-leu-leu des mp3 calqués les uns sur les autres, et monter le volume de temps en temps pour exciter la basse-cour.

On l’aura compris : ces clubs sont plus proches du cloaque que du septième ciel, le public plus proche de la ferme téléréalité que du Studio 54, et les amuseurs qui officient plus proches du cirque Medrano que du Warehouse.

Du Dépôt au Tekyön, c’est partout le même scénar affligeant. Sauf qu’à Istanbul, les bears du Middle East sont bien velus et gavés de testostérone : c’est pas de la Parisienne en barbe résille !

Une telle évolution est réellement tragicomique.

Pour ceux qui ont connu le Paradise Garage, le Palace, le Boy, les premières fêtes house clandestines et les premières raves, à une époque où l’on n’osait même pas rêver du PACS et où les applis pour pécho sur-mesure n’avaient pas remplacé les saunas glauques et les lieux de drague interlopes, s’aventurer dans de telles pataugeoires ne peut s’envisager qu’en cas d’extrême misère sexuelle. Et encore, avec le ciboulot raisonnablement fracassé pour faire passer la pilule, supporter le déluge de sons indigestes, les regards hautains des madones en harnais et éviter les mares de lisier qu’elles laissent derrière elles.

Sans même s’aventurer dans ces lieux dantesques, il suffit souvent de demander à un jeune gay de 20 ans ce qu’il écoute comme son. S’il répond « de la house », on a le choix entre Nacho Chapado dans le pire des cas, et Disclosure dans le meilleur.

Car si la décennie 2000 s’est abîmée dans les fosses communes des musiques électroniques que nous ont léguées les années 1990, la décennie 2010 a providentiellement réhabilité le meilleur de la house et de la techno, après une éclipse coupable de 10 ans de junk-food.

Aujourd’hui on ne compte plus les petits jeunes qui ont tout pigé au meilleur des ziks électroniques et font leur miel dans leur home-studio ou sur leur tablette en accouchant des sons ahurissants à faire pâlir les godfathers les plus pointus.

En Europe, Londres et Berlin ne tiennent plus forcément le haut du pavé.

Bien sûr il y a Disclosure, mais partout, de l’Europe de l’Est à l’Amérique du Sud, on voit sortir de nulle part des gamins surdoués qui en quelques milliers de clic sur YouTube ou SoundCloud deviennent des célébrités adulées par les jeunes clubbers et courtisés par bookers et majors.

La France n’est pas en reste, loin de là.

Loin du son obligé et très pédant des divas momifiées et panthéonisées de la French touche, les Daft Punk, Justice ou Pedro Winter qui ont amassé des monceaux de thunes depuis 20 ans en nous servant une électropop pas toujours aussi fameuse que les médias l’ont prétendu, on trouve aujourd’hui pléthore de jeunes talents qui n’ont pas d’ego à vendre en feignant d’être des artistes, qui ne passent pas leurs nuits à se déglinguer la tronche entre happy fews, mais qui font de la musique avec enthousiasme et sincérité.

A l’image des Britanniques NVoy ou Duke Dumont, des Berlinois Adryiano ou The Checkup, de l’Amstellodamois Detroit Swindle, de l’Espagnol Gilbert Le Funk, des Français comme LeMarquis servent une Nu house d’une qualité irréprochable.

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LeMarquis

On est loin des approximations très commerciales et très convenues de Kavinsky. Ça bounce, ça swingue, ça pulse, ça groove, c’est à la fois simple et sophistiqué, punchy et sensuel, frais, efficace et rigolo.

Qu’on soit expert ou novice, on n’y résiste pas !

Peu leur chaut à ces nouveaux artistes de s’abreuver à des influences éclectiques et non estampillées : ils n’ont pas de style labélisé à marchander. Deep house, électro, disco, funk, hip hop, world music, dubstep, hardcore, heavy metal, new age, musiques de film… tout est bon à prendre !

La différence entre ceux qui ont inventé ces musiques il y a 30 ans et qui phagocytaient une à une toutes les musiques dans une frénésie de sampling et de références subliminales et ces gamins nés avec une Gameboy dans la main, c’est que la technologie leur offre aujourd’hui une facilité indécente pour sortir un son qui tue et d’une pureté cristalline en 2 minutes sur leur PC.

Ensuite c’est l’inspiration et le goût qui font la différence entre un bidouilleur du dimanche et un petit génie.

Entend-on ces merveilles dans les clubs gays ? Jamais !

Pour vraiment s’amuser sur des musiques intelligentes, à Paris il faut aller au Rex, au Zig Zag, au Showcase, au Faust, parfois au Wanderlust ou au Yoyo. Ou mieux encore, loin de ces grands clubs qui brassent une clientèle branchouille pas toujours au faîte des tendances les plus pointues : dans des clubs plus intimes ou de l’autre côté du périph.

Cette décadence qu’on cultive sous PrEP dans les bordels musicaux, les clubs branchés de la capitale se l’approprient à l’occasion pour donner du frisson à leurs ouailles.

Ainsi les Nuits fauves, club ouvert en juin 2016 à l’emplacement d’un des plus grands spots de drague intra muros (Quai d’Autsrlitz), s’est approprié la référence sulfureuse au film de Cyril Collard sorti en 1992, et aux errances nocturnes du personnage dans ces friches où les mecs baisaient sans capote en pleines années sida, pour restituer l’ambiance crado des premiers warehouses où sont nées la house et la techno.

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Les Nuits fauves

beardropQuant à la Beardrop, jamais ô grand jamais elle ne se risquerait à programmer autre chose que ces jongleurs de tamtam à pédales qui cachetonnent en tripatouillant la même merde.

Même la très marrante et baroque Papa party, sans doute la seule soirée qui garde un esprit un brin décalé même si ce sont toujours les mêmes bearettes défoncées qui s’y agglutinent, ne s’aventure jamais au-delà des très convenus DJs du circuit qui balancent la même soupe tribal-progressive d’une soirée à l’autre sous toutes les latitudes de Tataland international.

Alors, déclassés, has been, les pédés ?

C’est un doux euphémisme !

Pour permettre aux gays d’aujourd’hui de retrouver le sens du bon et du beau, peut-être faudrait-ils les emmener voyager loin du Cox et de la Croisière Démence. Et découvrir qu’on peut s’amuser autrement qu’en restant collées entre filles comme au bon vieux temps des pissotières et de la Prohibition sexuelle.

L’avenir est au brassage des genres et des identités. Alors oublions ces itinéraires fléchés en rose et partons à la conquête de nouveaux territoires.

Le monde est vaste et ne se limite pas au triangle Marais-Sitges-Canaries.

Le monde de la nuit n’a jamais offert autant de lieux et d’occasions de découvrir et de s’amuser. Même si l’esprit de liberté et de dérision s’est beaucoup émoussé.

Alors WAKE UP! comme dirait l’autre.

Au risque sinon de devenir une icône ringarde à ranger au musée.

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God on the dancefloor

Mis en avant

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Réponse à l’article publié dans Trax Magazine n° 199 : Les DJs ont-ils remplacé les prêtres ?

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Les DJs ont-ils remplacé les prêtres ?

Excellente question posée par Trax et qui relève sérieusement le niveau !

Trax, que je ne lis plus depuis 10 ans, s’affranchirait-il de ses chroniques sur la branchitude électro pour concurrencer la revue Esprit ?

En tout cas voici pas que le magazine, plus de 30 ans après la naissance des dance music électroniques semble découvrir leur côté spirituel et qu’il y a des DJs chamanes. Bravo les gars : bienvenue au club !

Vinyles inanimés, avez-vous donc une âme ?…

Il est donc question de ces pasteurs qui descendent en boîte pour délivrer la bonne parole en musique à des gamins déboussolés.

Je comprends la démarche de Robert Hood, pionnier d’Underground Resistance devenuroberthod révérend et cité dans l’article. Et sur le fond je l’approuve. Car c’est toujours mieux de vibrer sur des musiques qui élèvent l’esprit plutôt que celles qui rabaissent.

Mais il faut lire l’interview de ce croisé protestant en mission pour Jésus : un vrai morceau d’anthologie. Même dans le très conservateur Familles chrétiennes on ne lit pas ça ! Les lecteurs protestants sont plus familiers de ce discours et de cette posture existentielle qui consiste à subordonner toute sa vie dans les moindres détails au « plan » d’un dieu très bibliquement correct et sans doute plus conceptuel que le Grand Esprit des chamanes.

Quant à faire de son métier de DJ un « ministère » à part entière, bien propre et bien huilé, ce n’est pas une nouveauté. Mais le zèle (et l’orgueil sous-jacent) de Robert Hood prête largement à sourire pour nos esprits pétris de scepticisme cartésien. Comme cette volonté puritaine de passer au karcher biblique l’appétence des clubbers pour le stupre et les vices nocturnes : drogue, alcool, sensualité lascive exacerbée…

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Le succès des DJs pasteurs et l’engouement pour des fêtes techno à caractère « spi » est-il un phénomène nouveau ?  Of course queunotte ! Les clubs et rassemblements techno ont toujours été des grands-messes, des communions, des célébrations. Et comparer les églises qui se vident aux clubs qui se remplissent relève du truisme.

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Dès la fin des années 1980 Matthew Fox, ancien prêtre dominicain et auteur du best-seller Le Christ cosmique, témoignait de ces initiatives en Californie qui empruntaient à la mise en scène et aux techniques multimédia utilisées dans les raves pour organiser des fêtes chrétiennes du 21e siècle imprégnées d’esprit chamanique.

Même si les jeunes générations semblent le découvrir (il serait temps…), ça fait 30 ans qu’on compare raves et chamanisme. Ou qu’on exalte l’authentique côté « spirituel » de la house, laquelle il ne faut pas l’oublier doit beaucoup à ses racines gospel :

« It’s a spiritual thing, a body thing, a soul thing. » (Eddie Adamor – House music).

dance-of-graceDes sociologues et anthropologues très sérieux ont disserté à longueur de feuillets sur les
liens entre raves et rituels chamaniques, et comparé le réveil des consciences porté par ces fêtes nocturnes et clandestines avec les effusions spirituelles des premières communautés chrétiennes de l’Eglise du 1er siècle.

Rien de nouveau sous le soleil.

Ce qui me fait sourire en revanche, c’est cette façon hype qu’ont les zélés pasteurs de justifier leur prosélytisme et la prétention qu’ils ont à détenir l’exclusivité de ce qu’on appelle « Dieu » : « J’amène Dieu dans les clubs techno. » C’est gentil mais il était déjà là ! La preuve, on est là !

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En voilà une belle preuve d’orgueil ! « I AM ON A MISSION FOR GOD! » On connaît la chanson…

Les « godfathers » de la house de Chicago, dont beaucoup comme Farley Jackmaster Funk, Kerri ChandlerGlenn Underground ou Boo Williams sont des chrétiens pratiquants, n’ont pas besoin de clamer qu’ils sont des DJs missionnaires.

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Pour ceux qui aux States sont habitués aux assemblées évangéliques il a toujours paru évident que lever les bras en l’air dans un état de transe extatique n’était pas juste un gimmick de hipster.

D’ailleurs à l’origine les premiers tracks house jouaient souvent sur le mode du second degré avec cette référence évangélique. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter l’incontournable acapella My House de Chuck Roberts repris par Larry Heard aka Mr Fingers dans le cultissime Can you feel it :

« In the beginning there was Jack… »

Bon nombre des premiers tracks house ont flirté avec ces références en utilisant des samples de prêches enflammés. L’un des plus drôles est sans doute The Preacher man de Green Velvet.

Plus récemment les gamins de Disclosure qui ont tout pigé à l’esprit de cette musique s’en sont donné à cœur joie dans le clip à mourir de rire When a fire starts to burn parodiant une assemblée pentecôtiste.

695114_largeQuant à la la Gospel house, on l’ignore en France mais c’est un genre à part entière indissociable du garage ou de la house soulful, joué aussi bien en club que dans les megachurches. Un genre qui depuis près de 35 ans compte non seulement des millions de fans mais aussi ses DJs, ses clubs, ses radios, ses labels et ses médias indépendants. Et c’est un segment très profitable !

Il y en a des très « classiques », à l’image de Hallelujah de Midnight Express, un morceau de piano house 90s qui sue le gospel même s’il sonne un brin daté. Et d’autres très pointus, voire subliminaux.

L’un des producteurs les plus représentatifs de cette house chrétienne « subliminale » est sans doute Todd Edwards, qui utilise beaucoup de microsamples très mystiques dans ses morceaux et ses remixes. Il est vrai que ses racines italiennes et catholiques l’inclinent moins à faire dans le sermon explicite que les artistes baptistes du South Side…

Parmi les musiques « bankable » il n’y a pas que le rock, la pop, le funk, le hip hop ou le R&B qui ont leur propre courant chrétien ; il y a aussi la techno, l’électro et même le dubstep !

A l’image de Young Chozen, un jeune artiste californien qui mélange allègrement tubes commerciaux électrohouse et rap chrétien. Succès garanti auprès des plus jeunes, même si on perd en qualité musicale.

On trouve même du Jésus à la pelle dans le garbage le plus daubesque des musiques pour ados boutonneux. A l’image de cette playlist stupéfiante qui rassemble le pire et le pire de l’EDM, du dubstep bas de gamme et des pschit boum blam ! sortis d’une étagère de gamer.


Revenons aux musiques qui ont une âme et qui parlent du Beau sous toutes ses formes.

On ne saurait parler de spiritualité associée aux musiques électroniques sans évoquer la trance et son versant le plus radical, la psytrance.

Fondée sur des rythmes souvent supérieurs à 140 BPM, des arpèges de synthé complexes et des loops sophistiquées, la trance est aussi un vrai laminoir pour le cerveau. Au bout de 5 minutes, soit tu décroches, soit tu décolles. Le cerveau étant incapable de traiter la quantité d’informations délivrées par seconde dans cette cascade de sons, il se met en mode planant, c’est-à-dire en ondes alpha. D’où la sensation de perdre le sens de l’espace et du temps : c’est ça la « transe », du latin transitus : passage, de la vie à trépas notamment.

Comme dans les circonvolutions infinies des derviches soufis, à la base de toute expérience de transe, il y a la répétition du rythme, de la musique et des mouvements du danseur, qui conduit rapidement celui-ci à un état modifié de la conscience.

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La psytrance, qui s’est surtout développée à Ibiza et à Goa avant de disséminer partout dans le monde, a ses adeptes inconditionnels. D’abord centrée sur l’expérience psychédélique et rarement dissociable de la consommation (massive) de psychotropes de synthèse comme le LSD ou de plantes chamaniques comme le peyotl ou l’ayahuesca, la trance est devenue l’apanage des teuffeurs en quête d’un supplément d’âme et de spiritualité.

Contrairement aux fans de house et de techno, musiques considérées comme des produits commerciaux à consommer en club, le noyau dur de ces routiers du « voyage » psychique sont souvent des nomades itinérants sans attache fixe et qui ont fait sécession par rapport au mode de vie urbain, consumériste et sédentaire.

Ils se rassemblent régulièrement lors de festivals où se mêlent créations artistiques, sculptures géantes éphémères, ateliers de massage, de yoga, de taichi ou de méditation transcendantale, écologie, nourriture bio, médecines alternatives, conférences sur la conscience planétaire et une savante dose d’hédonisme à la sauce tantrique.

La tribu trance, c’est le versant néo-hippie des musiques électroniques à la sauce 3e millénaire. Un mouvement qui tient à rester discret et fidèle à l’esprit underground.

Les plus spectaculaires de ces festivals se rencontrent souvent sous des latitudes méditerranéennes ou tropicales : Boom au Portugal, Transahara dans le désert sud-marocain, Universo Paralello au Brésil, et bien-sûr Trancegoa en Inde.

Le plus incroyable, le plus démesuré, le plus avant-gardiste, le plus créatif et le plus jouissif c’est bien sûr le Burning Man, qui réunit chaque été depuis 30 ans plus de 200.000 participants pendant une semaine dans le désert de Black Rock au Nevada.

Un festival qui n’est d’ailleurs pas essentiellement musical mais plutôt un happening artistique et festif unique en son genre où chacun est un artiste et se recrée en permanence en une multitude d’avatars baroques et ludiques.

Une parenthèse vouée à l’éphémère en plein désert où grands enfants gâtés hédonistes, aliens et créatures improbables se mélangent pour faire l’amour et la bringue sous les étoiles, les constructions fluos et les LEDs multicolores. Une utopie vivante où l’excentricité est la norme ; la gratuité, le cadeau et la non-merchandisation un pied de nez à la cupidité capitaliste ; l’immédiateté, la confiance en soi et la libre expression radicales des principes méthodiquement mis en pratique. Une préfiguration de la société  post-identitaire de demain ?…

Tomorrowland en Belgique c’est la version commerciale et franchement vulgos du mégafestival mainstream destiné au populo moyen qui n’y entend que tchi à la techno mais en veut pour son argent de gros son, d’effets spéciaux et de cornets de frites. Si on y joue une musique appelée « trance », elle s’apparente davantage à une daube bon marché gavée de saw basses, d’effets téléphonés et de sons EDM bien poisse qu’à un rendez-vous intersidéral avec le panthéon hindou. Côté spiritualité, on doit plutôt se contenter d’un barnum kitsch échappé d’un ghost train.

Quant à la techno, comment imaginer qu’elle puisse être une musique spirituelle ?

Née dans les faubourgs de Detroit, cette musique répétitive, froide et mécanique semble tout droit sortie des usines de la Motown. Avatar improbable de George Clinton et de l’eurodance de Kraftwerk, très emprunte de mélancolie à l’instar de ces paysages fantomatiques créés par les carcasses d’usines géantes à l’abandon du Rustbelt.

Si la house de Chicago est naturellement tendue vers l’exaltation sensuelle et collective, le côté spirituel de la techno paraît beaucoup moins évident. Comme l’âme de Detroit, c’est une musique qui traduit une fuite désenchantée vers les machines pour échapper à un quotidien tissé de pauvreté, de chômage, de violence et de déprime.

Mais c’est justement en traversant ces hangars glacés où chantent élévatrices  et robots, en noyant son blues dans une ftranse rénétique qu’on atteint les cieux. La techno, c’est le symbole parfait d’un échapatoire inespéré au désenchantement le plus sombre.

Les sons inouïs produits dès la fin des années 1980 par le trio des 3 pionniers de belleville, un quartier de Detroit – Kevin Saunderson, Derrick May et Juan Atkins – traduisent à merveille ce réveil incroyable au sortir d’une décennie marquée par le cynisme des golden-boys, le culte de l’argent-roi, l’effondrement des industries lourdes, le chômage de masse, le matérialisme le plus trash et le sida.

Pas étonnant que la techno se soit exportée si rapidement et ait trouvé de l’autre côté de l’Atlantique un écho immédiat parmi les blue collars laminés par la crise. Et qu’elle ait pu fédérer en une soirée des tribus ennemies qui avant de passer leur premier acid-test réglaient leurs comptes à coups de battes de baseball : punks, skins, rastas, Pakis, queers, junkies… tous unis dans une béatitude ecstasiée en dansant sur Strings for life !

Il existe d’ailleurs tout un versant de la techno fidèle au groove originel et baptisé « Deep tech » (équivalent de la deep house), que les puristes considèrent comme la seule vraie techno (de Detroit cela va de soi), aux antipodes de l’image froide et dépouillée, exclusivement rythmique et instrumentale de la techno telle qu’on la conçoit souvent.

Ce courant incarné notamment par les gardiens du temple Kevin Saunderson et son fils Dantiez a produit des opus emprunts d’une sensualité et d’une élévation spirituele qui n’ont rien a envier à la deep house la plus torride.

A l’image de « I believe » (Reese Project, Ambient Chill Baseroom Mix), ce remix de Laurent Garnier joué par le boss lui-même en apothéose de la première Techno Parade parisienne Place de la Nation en 1998, devant des milliers de teufeurs ecstasiés.

Qu’on soit branché house, techno, trance ou électro, partout et de toutes les manières on célèbre l’Amour. Dans sa version la plus orgiaque comme la plus sublimée.

Même si aujourd’hui l’âme de la techno c’est plutôt la fusion transhumaniste entre l’homme et l’univers des robots. Un truc de geek de ouf. Le meilleur des mondes pour certains, l’enfer pour les autres, un simple jeu pour beaucoup. A chacun son nirvana…

Bien sûr il existe de multiples formes de spiritualité. Mais peut-on sérieusement parler de « mystique » à propos de la techno ?

Les esprits chagrins argueront toujours que prendre un buvard au milieu de 5.000 fous furieux transpirant au mileu des canettes de bière et le dégueuli dans une usine désaffectée ne saurait être comparé à une sage retraite dans un monastère cistercien. Ou que prendre un ascenseur chimique pour atteindre en 20 minutes le nirvana n’aura jamais le mérite d’une ascension de l’Everest ou de 20 ans de méditation soufie. Admetttons.

Une chose est sûre : pas besoin de se déchirer la tête pour décoller sur de la techno. La vraie drogue, c’est la musique ! Le reste ne sert éventuellement qu’à faciliter le lâcher-prise pour les plus coinços.

Pas besoin non plus de se référer à une religion quelconque pour justifier un état de transe et approcher Dieu en trippant sur des musiques électroniques : elles sont conçues pour ça ! Les bonnes évidemment.

Qui plus est, ces musiques sont véritablement la bande-son du siècle. Bien sûr il y aura toujours cette infecte bouillie EDM et les rapaces du business qui tentent de s’approprier la flamme. Mais les « bons » artistes produisent des vibes qui véhiculent – souvent à leur insu – un concentré de spirituel, d’infini, de transcendance, d’ailleurs…

Jouées dans les clubs ou outdoors, ces musiques sont faites pour exalter, pour sortir de soi, aller à la rencontre de l’autre, fusionner, jouir jusqu’à l’extase. Pas pour se trémousser mollement son verre de mojito à la main et prétendre « s’éclater » entre happy fews comme le font 90% des jeunes clubbers parisiens (propos de « vieux con » m’a-t-on souvent dit, mais j’assume !)

C’est ça qui m’attriste le plus et me fait croire que ces révérends techno ont le vent en poupe. Car si à Paris on a les meilleurs DJs du monde programmés chaque soir dans une dizaine de grands clubs servis par un sound-system qui déchire sa race, il y a longtemps que « l’esprit » a déserté les dancefloors : on fait plus semblant de s’amuser parce  c’est là qu’il faut être qu’on ne se lâche vraiment.

Rien à voir entre des spots pédants commeConcrete (une péniche sur les bords de Seine à la programme tellement pointue qu’elle fait mal au cul) et la fièvre spontanée, excenrtrique, baroque, décadente et oecuménique qui enflammait le Paradise Garage, le Warehouse, le Palace ou les premières raves.

Descendre dans un de ces clubs parisiens habillé de façon décalée, danser comme un possédé au milieu d’un public gris muraille vaut immédiatement des salves de regards incrédules et la suspicion d’être décalqué par quelques produits stupéfiants.

Attraper une nana et danser sur la piste en faisant des reptations coquines, communiquer avec les autres danseurs en agitant les bras ou par un regard trop complice est une audace totalement incongrue. On est prié de rester dans son petit périmètre, dans sa bulle, au mieux avec ses potes !

C’en est à se demander si la distribution de boosters chimiques ne devrait pas être obligatoire à l’entrée et si on ne devrait pas prier ces jeunes preppies de le laisser leur balai dans le cul au vestiaire.

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Si les pasteurs DJs arrivent à redonner du sens à la fête, alors tant mieux ! Mais j’en doute… Car à l’origine de ces musiques il n’y a aucune velléité de délivrer un « message » sinon celui, basique et universel, du lâcher prise (« release yourself« ), de laisser son corps vibrer et s’ouvrir et ressentir (« Can you feel it?« ) et de s’exprimer sans tabous.

La house et la techno sont éminemment spirituelles, mais ni chrétiennes ni vaudou ni païennes.

Leur éclosion à la fin des années 1980 est indissociable du renouveau psychédélique qui a accompagné la transition vers la décennie suivante. Des Summers of Love, des plages d’Ibiza et de Goa transformées en temples d’Hedôn à ciel ouvert, et du grand appel d’air teinté de new age, de syncrétisme technoïde et de tantrisme groovy sur fond d’apocalypse qui a happé cette decennie loin au-dessus de ses torpeurs mélancoliques.

Pour comprendre le vrai sens des fêtes électroniques il fait admettre que l’enjeu de ce siècle c’est justement de sortir des religions pour entrer dans une spiritualité universelle, au-delà des concepts, des mythes, des dogmes et des mots. Ces musiques sont un vecteur du changement en cours, et la parfaite illustration du saut de paradigme actuel.

Enfin, vouloir « amener Dieu dans les clubs » ,c’est postuler naïvement que le Divin ne serait présent que dans les églises et les temples. Or si Dieu existe il est partout, à tout moment. Dans la plus infime particule, dans les étoiles, au sommet des montagnes, dans les bordels et les poubelles. Partout !

Il ne s’agit pas « d’amener » Dieu là où il est déjà : il s’agit juste d’enclencher l’interrupteur pour allumer la lumière ! Et pour ça, pas besoin de chamane. Sinon peut-être au début, pour se laisser dénaiser, « initier », et apprendre à franchir ensuite tout seul le mur du son.

Ce que les musiques et les fêtes électroniques sont à même de proposer à la jeunesse plantéiare de ce siècle, ce n’est pas un « message » mais un « PASSAGE ».

Un passage de la Matrice condamnée à la ruine et dont ces musiques se moquent allègrement en lui piquant ses meilleurs joujoux, vers la Conscience quantique qui est le stade ultime de la conscience collective.

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Si ces rituels modernes apparemment régressifs, hédonistes et athées sont éminemment spirituels, c’est parce qu’ils illustrent le dépassement de toutes les représentations mentales, sociales, culturelles, religieuses, et leur remplacement par le sentiment d’une appartenance bien réelle à un « éon supérieur » qui est la Conscience globale, l’âme du l’Humanité en voie d’unification.

Le vrai sens de ces musiques c’est de permettre non par d’entendre mais d’EXPERIMENTER cette vérité des vérités, à savoir que toute séparation est illusoire, que nous sommes tous interdépendants, que nous ne faisons qu’un avec tout l’Univers. Et que seulles les limites apparentes de notre corps physique nous laisse croire à cette illusion commune que nous sommes mortels, finis, limités. Alors que nous sommes éternels, infinis, et jouissons d’un potentiel enfoui mais illimité.

« J’ai dit : Vous êtes des dieux ! » (Psaumes 82:6 et Jean 10:34). Cette phrase issue de la Bible résume ce que les fêtes électroniques permettent de vivre comme une préfiguration rituelle de l’avenir de l’humanité.

Pas d’orgueil dans cette affirmation : juste la certitude d’une liberté totale et d’un pouvoir sans limite à la création.

Les fêtes électroniques ne sont pas des exorcismes ni des replis cocoonants, mais d’authentiques « mises au monde ».

Rien de moins que l’expérience offerte de participer au Grand Tout.

Conscients de cette vérité ou simplement inspirés, au début les DJs étaient de vrais « passeurs », pas des vedettes bardées de booking agents.

Aujourd’hui le business les ont kidnappées et la plupart de ces « artistes » d’un soir ont un ego à monnayer avant de songer à faire de la bonne musique. Marketing, concessions et copinages tuent la flamme.

En réalité, s’il y a aujourd’hui beaucoup de DJs, il y a très peu de vrais artistes. Au sens de « révélateurs de sens ». Et encore moins de prophètes, au sens de révélateurs DU Sens.

Alors faut-il envoyer des curés vendre Dieu à coup de waves techno ? Les curés, pas sûr qu’ils soient prêts. Depuis le frérot défroqué de Travolta dans Saturday night fever qui virait sa gourme sur les Bee Gees, la soutane dans les night-clubs fait trop décalée. La blouse gospel passe encore mais trop ringarde face à une vraie drag queen. Alors des jeunes pasteurs DJs, why not ?…

En tout cas si ça marche c’est que cela répond à un besoin. Et qu’avec le revival house puis techno 90s de cette décennie les kids redécouvrent que les musiques électroniques ne sont pas qu’une vilaine affaire de matos et de gros sous.

But remember : l’étincelle est en toi. Il suffit de la laisser jaillir et te laisser guider.

LET THERE BE...

Les musiques électroniques ont elles changé le monde ou sont-elles le reflet d’un monde qui a changé ?

Mis en avant

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J’aimerais revenir sur un point qui est essentiel et que ne peuvent saisir les jeunes d’aujourd’hui qui sont nés après l’émergence de ces musiques et ont grandi avec elles.

Cela peut paraître un discours d’ancien combattant mais c’est important pour saisir ce que les musiques électroniques ont d’unique dans l’histoire des musiques modernes.

Toutes les nouvelles musiques depuis le début du 20e siècle ont été le reflet de leur époque et de sa jeunesse, de ses doutes, de ses aspirations, de ses révoltes, de ses espoirs ou de ses rêves.

Le jazz a marqué une volonté d’émancipation des anciens fils d’esclaves, de jouissance hédoniste après la terrible boucherie de la Première guerre mondiale. Il coïncidait aussi avec l’engouement pour le siècle naissant, une volonté de s’inscrire dans la modernité en dépit d’une certaine nostalgie pour les siècles passés qu’on sent poindre dans la mélancolie du blues.

Le rock, dont les sonorités électriques et les rythmes percutants supplantaient l’ère acoustique et les mélopées plus suaves du jazz, a marqué à partir des années 1950 et plus encore dans les décennies 1960 et 1970 le triomphe de cette modernité, du consumérisme et du matérialisme, dont bénéficiait la jeunesse insouciante de l’Après-guerre tout en se révoltant contre ses excès. Il a marqué ensuite l’émergence dans la jeunesse d’une conscience rebelle contre la génération précédente, d’une volonté de révolte contre l’establishment et ses mensonges, d’un désir de renouveau, du rêve d’un monde hédoniste, universaliste, libertaire et sans entrave.

Même si la musique rock existe toujours aujourd’hui, sa mort a été célébrée et entérinée par la vague punk dès le milieu des années 1970. A l’insouciance, au sentiment fusionnel et universel des antiennes Peace & Love et à la rébellion surjouée est venue se substituer l’angoisse existentielle et le rejet radical, cynique et désenchanté contre toute société et ce monde froid, individualiste et insensible, voué à l’ère du Vide. Le slogan nihiliste No Future a supplanté toutes les utopies libertaires et toutes les révoltes appelant à édifier un monde meilleur.

La new wave ne fut que le pendant normatif à la révolte des punks. Alors que ces derniers se mettaient à l’écart du monde en affichant sur leur corps et leur visage des stigmates piercés de la souffrance, les dandys new wave, leurs rythmes électroniques et leurs synthés bien huilés, leur look sage et leurs coiffures androgynes entendaient rentrer dans le rang et célébrer leur fascination pour un monde hypernormal, où la rage virile et adolescente cède le pas à des formes d’expression clean et codifiées.

Au beau milieu des années 1980, alors que la jeunesse était marqué par l’angoisse de la crise, du chômage de masse, des restructurations industrielles, de la guerre froide et de la menace nucléaire toujours présentes jusqu’à la chute du Mur de Berlin, de l’individualisme forcené, du culte de l’entreprise et de l’injonction à l’Excellence, du sida et du désenchantement face à l’effondrement des idéologies et à la perte du Sens, les musiques électroniques sont arrivées comme un OVNI inattendu.

Par leur caractère hyperrépétitif apte à conduire rapidement vers un état de transe et d’hypnose, par leur absence le plus souvent de textes chantés et de message intelligible, sinon l’invitation à « ressentir », à danser, à jouir en vivant totalement et collectivement le moment présent, ces musiques avaient alors un caractère radicalement inouï.

Il faut réellement prendre conscience de la radicale nouveauté de ces musiques à l’époque. Et du contexte dans lequel elles se sont disséminées à toute vitesse au milieu d’une jeunesse de clubbers qui n’attendaient plus rien.

Là où le disco, le funk et toutes musiques jouées dans les clubs ne proposaient qu’un groove plus ou moins entraînant et des thèmes récurrents autour de l’amour et du sexe, la house et la techno proposaient tout autre chose de bien plus fort et réel : une « expérience collective ».

Elles ne cherchaient pas la nouveauté pour la nouveauté, juste pour séduire et montrer la virtuosité de leurs inventeurs. Elles ouvraient un espace sonore entièrement voué à l’expérience sensorielle vécue et partagée collectivement.

e138b6d07052b4317bae25fbb41e4851 Tout comme les musiques new age ou méditatives électroniques, notamment californiennes, des années 1980, proposaient à l’homme affairé, surmené et fatigué des plages musicales de repli sur soi pour décompresser, se ressourcer et apaiser son âme, les musiques électroniques proposaient à une foule entière une forme de résurrection, de dépassement et de projection vers un avenir qui ne soit pas une chimère ou un fantasme pour conjurer l’angoisse du présent mais un « déjà-là » à savourer et célébrer avec une jouissance indescriptible.

Ce qu’il faut comprendre c’est que ces musiques ne sont pas simplement une « représentation » d’un monde futur, une sublimation de la souffrance et du mal-être d’une génération, une utopie ou une simple alternative à l’angoisse existentielle, mais préfiguration sensible, une révélation cathartique, un dévoilement, une théophanie profane.

Aussi futiles puissent-elles paraître à priori, la house et la techno présentent un indéniable caractère « spirituel ». On a souvent souligné leur caractère chamanique et leur lien avec les états modifiés de conscience, favorisé par des substances psychotropes comme l’ecstasy ou le LSD.

Cette réalité tendrait à accréditer le caractère artificiel de l’expérience vécue par les danseurs ou les ravers. Il n’en est rien. Parce que ce qu’elles permettent à une foule de danseurs de vivre immédiatement n’est pas juste un moyen de s’éclater ensemble pour oublier leurs angoisses le temps d’une fête en se projetant ailleurs, mais une expérience sensorielle bien réelle qui connecte avec une autre dimension du Réel.

Les ressorts de cette célébration collective puisent dans les traditions chamaniques les plus primitives de l’humanité, mais aussi dans les messes charismatiques emportées par la ferveur des chants gospel.

Elles parlent également à l’inconscient en proposant une réconciliation immédiate avec le monde technologique d’aujourd’hui. En faisant chanter les machines à l’unisson avec des samples de voix subliminaux portés par des rythmiques qui ancrent le flot de vibrations sonores dans un ressenti physique perceptible dans tout le corps, dans les pieds, l’abdomen, la tête, les tympans et tous les pores de la peau.

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Le corps. Voilà à quoi s’adressent en premier lieu la house et la techno. Sentir. Danser. Palper. Jouir.

En gommant tous les artifices inutiles pour revenir à l’essentiel, à la radicalité d’un rythme basique et de loops répétitives qui invitent au lâcher-prise et à l’abandon.

A l’âme ensuite. Parce que ces musiques puissamment charnelles sont aussi puissamment chargées d’émotions positives. Il y a toujours, au risque de devenir vulgaires, une légèreté dans ces musiques. Une légèreté qui n’est pas irresponsable et insouciante, mais qui conjure les tourments les plus enfouis. Ce qu’elles proposent ce n’est pas d’oublier le monde tel qu’il est, mais de le vivre autrement, d’affirmer que rien n’est vraiment grave, qu’il y a une réalité de la Joie qui est donnée de vivre ici et maintenant dès lors qu’on refuse de se laisser enfermer dans une anesthésie mortifère, et que cette joie est réelle, intense et infinie.

La house et techno n’entendent pas juste « divertir » mais transformer et révéler.

A l’esprit enfin. Parce qu’elles proposent de vivre immédiatement un dépassement des frontières individuelles du corps et du ressenti personnel, en se livrant totalement au vertige de la foule. On l’a hélas beaucoup oublié aujourd’hui, elles relient les danseurs les uns avec les autres par des fils invisibles, leur proposent un vocabulaire commun, non verbal, qui transcendent les clivages ethniques, lexicaux, culturels ou autres.

Vivre cette expérience enfermé dans sa bulle est une absurdité. Car ce qui est donné de vivre c’est à la fois un puissant ancrage en soi, à son corps, à ses émotions, à l’instant présent, conjugué à une extériorisation collective de ce ressenti et un partage quasi « cosmique » avec les vibrations tout entières de l’Univers.

Les musiques électroniques partent d’une pulsation primordiale qui se ramifie en une infinité de vibrations essentielles qui composent toute la réalité du vivant.

Pour qui a vécu une telle expérience, ce n’est pas une image ou une prétention, c’est une réalité.

Bien sûr les substances psychotropes sont indissociables de ces musiques, du moins à l’origine. Mais elles ne sont qu’un booster destiné à lâcher-prise et à ouvrir les sens. Pas un accessoire indispensable. Tout comme l’usage de plantes lors des rituels chamaniques n’est pas le but visé mais le moyen d’ouvrir les portes de l’esprit à d’autres dimensions de la réalité. Il n’est pas donné à tout le monde de se livrer à une telle expérience. Beaucoup de jeunes débarqués dans des clubs ou des raves où l’on jouait ces musiques ont ressenti un choc violent et n’ont rien compris à ce qui se passait là, à ces sonorités incroyables, à ce que vivait cette foule et à ces façons nouvelles et incroyables, totalement désinhibées, de danser frénétiquement ensemble avec un évident rayonnement de bonheur sur tous les visages.

Radicalement nouvelles par rapport aux autres musiques qui les ont précédées, les musiques électroniques n’en sont pas pour autant déconnectées. Elles puisent notamment dans le fond commun de la Black music, son sens du rythme et de la mélodie. Mais aussi des pionniers de la musique électronique européenne.

Et très vite, par le jeu infini du sampling et l’appétit de références subliminales, elles revisitent, réinventent et recomposent tous les schèmes des musiques précédentes, recyclant absolument tout dans un vertigineux et jouissif exercice de déconstruction et de réappropriation. Marquant ainsi un universalisme sans frontière de la musique et préfigurant le kaléidoscope d’un monde futur où toutes les cultures fusionnent pour accoucher d’un langage commun.

Cette manière d’accumuler les références de façon décalée et de bousculer tous les codes de genre n’est pas purement ludique ni gratuite. Elle n’est pas non plus une démarche de déconstruction nihiliste propre à l’art contemporain. Car l’hommage n’est jamais dissocié de la référence. Mais ces références sont désenclavées, sorties de leur contexte culturel, juxtaposées de façon souvent audacieuse, innovante, incohérente dans l’apparence mais signifiante dans l’harmonie nouvelle qu’elles génèrent en fusionnant ensemble.

En définitive, les musiques électroniques changent-elles le monde ou ne sont-elles qu’un reflet d’un monde qui change ?

Je penche plutôt pour la première affirmation. Car les musiques électroniques ne cherchent à représenter, ni d’ailleurs seulement à anticiper. Prophétiques elles le sont sûrement. Mais elles ne se contentent pas d’annoncer. Elles font advenir. Elles incarnent une expérience. Une expérience tellement évidente et puissante qu’elles suscitent une immédiate répulsion chez ceux qui ne peuvent ou ne veulent s’y livrer, et une adhésion doublée d’un enthousiasme fébrile et immédiat chez ceux qui comprennent à quoi elles les invitent.

En devenant commerciales et omniprésentes, les musiques électroniques ont beaucoup perdu de leur force expressive, de leur sens et de leur gratuité. Mais sans cesse renouvelées et réinventées elles continuent d’offrir un langage artistique qui coïncide avec le monde nouveau qui se construit sous nos yeux.

La musique ne sera plus jamais la même. Elle continuera d’évoluer et espérons-le de nous surprendre. A condition que les artistes demeurent fidèles à leur vocation d’éveilleurs de conscience et ne deviennent pas justes les fonctionnaires adulés du divertissement de masse.