ISIS et Isis : les mots et les choses

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L’expression Daesh utilisée en France pour désigner l’Etat Islamique est l’acronyme de ad-dawla al-islamiya fil-Iraq wa ash-Sham, ce qui signifie en arabe «Etat islamique en Irak et au Levant», nom officiel du groupe.

ISIS en est sa traduction anglophone : Islamic State in Irak and Syria.

Mais sa parenté phonétique avec le nom de la déesse Isis, sœur d’Osiris dans la mythologie égyptienne est intéressante.

Isis, représentée par un oiseau rapace, est une déesse funéraire et donc apparenté à la mort. Elle est aussi celle qui ramène son frère Osiris à la vie et le nourrit de son lait.

Osiris, inventeur de l’agriculture et de la religion (et donc de la « culture » au sens large) est quant à lui une divinité mâle, bienfaitrice et civilisatrice.

Dans la symbolique maçonnique, Isis et Osiris sont associés à une représentation mythique de l’Etre suprême. Elle fut aussi l’idole des scientistes.

En 1793, les révolutionnaires français ont même édifié une imposante Fontaine d’Isis en plâtre sur les ruines de la Bastille à l’occasion de la fête de l’Unité et de l’indivisibilité. Et sa représentation a même figuré sur les pièces de monnaies frappées par la jeune République.

Pétrie d’idéaux maçonniques, les fondements de notre République ont donc une parenté historique et symbolique, quoique lointaine et oubliée, avec le culte isiaque.

Dans l’ésotérisme contemporain, Isis demeure un symbole de la Nature. La nature comme pendant à l’œuvre civilisatrice qui tente toujours de s’en extraire.

Le rapprochement avec l’acronyme ISIS peut paraître superficiel.

Mais si l’on regarde de près, qu’est que la barbarie et le déchaînement de la violence sinon le retour à un état de nature, mythique plus qu’objectif, totalement chaotique et désordonné, livré aux instincts les plus archaïques ?

Et qu’est-ce que la civilisation dans son sens large sinon ce qui s’oppose à la barbarie ?

Eternel équilibre entre l’ombre et la lumière, entre évolution et entropie.

S’agissant de Daesh il ne s’agit pas de céder à un discours binaire. Mais plutôt de considérer qu’il n’y a pas d’effort civilisateur et de pérennité aux modèles que les civilisations érigent sans adversaire qui s’y oppose ou lutte contre des forces ou des tentations régressives, extérieures ou en leur sein.

Une civilisation peut être comprise comme une aire géographique ou culturelle. Mais « LA » civilisation désigne un état d’évolution des sociétés tendues vers une réalisation supérieure et non seulement hégémonique. Un état d’évolution dans l’organisation politique, sociale, dans l’idéal qu’elles visent, mais aussi un état de conscience et une exigence éthique qui aspirent à l’élévation collective et refuse tout avilissement.

Souvenons-nous de cela. Car il ne s’agit pas de combattre la barbarie par la force. Sinon nous aurions déjà vaincu le mal. Mais en réactivant notre puissance civilisatrice, non pour imposer et conquérir comme au temps des empires, mais pour éveiller et faire grandir, dans un monde traversé de doutes, de confusion et d’inquiétudes.

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« Face au radicalisme religieux, l’éducation a-t-elle encore un sens ? »

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Face au radicalisme religieux, l’éducation a-t-elle encore un sens ?
Les Mardis des Bernardins

Qu’une table ronde réunissant des intellectuels, relayée par France Culture, en soit conduite à se demander si l’éducation a « encore » un sens face au radicalisme religieux est en soi symptomatique et affligeant !

Symptomatique parce qu’on en serait tenter de croire qu’il est trop tard. Et que les dégâts sont si grands que l’éducation serait impuissante, que désormais seule la force pourrait faire rempart à la barbarie.

Il faut pourtant l’admettre : le combat contre l’obscurantisme, le rejet de la France et la confusion psychologique qui conduisent des jeunes à adhérer à l’idéologie terroriste est aussi la résultante d’une profonde ignorance, d’une profonde bêtise et, plus qu’un échec d’intégration, d’un échec éducatif.

Mais que faire ?

Rajouter des profs là où il n’y en a pas assez est une chose, les réformes successives des programmes d’enseignement en est une autre. S’ils ont échoués jusqu’à présent c’est qu’ils manquaient de volonté et de vision.

Transmettre des savoir-faire pour s’adapter au monde du travail c’est répondre par le petit bout de la lorgnette à la question – préoccupante – du chômage des jeunes.

A force de subordonner les stratégies éducatives à des logiques sociales et aux besoins économiques, on en oublie l’essentiel : transmettre une culture et des valeurs qui soient partagées. Transmettre non seulement des savoirs mais aussi et surtout des outils critiques pour être capable d’ordonner ces savoirs, de comprendre le monde d’aujourd’hui, de réfléchir par soi-même, de construire sa réflexion tout en se confrontant sereinement aux points de vue adverses. Et pour y parvenir apprendre à placer la raison au-dessus des affects, dans une société où les réflexes émotionnels, les passions et les approximations subjectives ont pris le pas sur la réflexion, l’attachement aux vérités objectives et à la quête du consensus.

Ce qu’il nous faut impérativement entreprendre si l’on entend sauver notre modèle de civilisation et faire reculer la barbarie, substituer la culture à la violence, c’est réfléchir au modèle d’un « honnête-homme » du 21e siècle qui puisse être façonné dès l’école. « Honnête », c’est-à-dire attaché à la vérité et respectueux des écarts et des différences, de l’identité et du point de vue d’autrui. Soucieux d’éthique, capable de privilégier des intérêts supérieurs et collectifs aux intérêts particuliers, capable de hiérarchiser selon une échelle de valeur.

On ne doit plus se poser la question de savoir s’il faut ou non enseigner l’histoire des religions à l’école. C’est une évidence ! Ces connaissances sur le fait religieux doivent être étayées à ce que la réflexion philosophique mais aussi les sciences humaines ont apporté depuis un siècle pour comprendre les mécanismes du religieux, les mythes, les idéologies, le rapport entre la violence et le sacré dans l’histoire des hommes.

Ces connaissances sont accessibles : il n’est pas plus compliqué d’enseigner ce qu’est l’humanisme musulman du temps d’Averroès ou la différence entre une lecture fondamentaliste et dogmatique d’un texte religieux et son analyse historico-critique par des méthodes scientifiques que ce qu’est une intégrale ou une dérivée.

Quant à l’Histoire, à l’heure de la mondialisation et alors que les réflexes identitaires n’ont jamais été aussi véhéments, on serait bien inspiré de refondre les programmes et de se donner pour objectif de transmettre un regard panoramique et universel sur l’Histoire des civilisations en les mettant en perspective et non en concurrence, plutôt que de rabâcher exclusivement l’Histoire de France. Avec le souci de montrer combien ce sont les apports et les échanges entre les peuples et les empires qui de tous temps ont enrichi les civilisations, façonné le monde et conduit à la civilisation globale que nous voyons émerger aujourd’hui.

Quant aux crispations et chantages communautaristes, il faut être d’une fermeté absolue ! Aucune ne doit dicter ses lois ou faire fléchir la détermination des enseignants à être fidèles à leur mission éducative en cédant à quelque particularisme ou intimidation que ce soit. Les programmes doivent être les mêmes partout et s’appliquer partout.

Plus de moyens certes. Mais surtout plus de volonté.

Quant à la culture d’un point de vue plus général, il serait temps de comprendre que la radicalisation est aussi la résultante de nos erreurs passées. Quand plus rien ne permet de hiérarchiser les discours et les modèles culturels noyés dans un relativisme affligeants. Quand la recherche systématique de la provocation et de l’outrance deviennent le seul but de l’art, il ne faut pas s’étonner de voir des effets boomerang.

Quand des bobos du microcosme médiatique se sont prosternés pendant des années devant des voyous dont le rap ne faisait que scander leur haine de la France, de ses valeurs, étaler leur vulgarité leur cynisme, leur apologie de la délinquance, de la violence, du machisme et du crime, il ne faut pas crier au loup ensuite.

Il ne s’agit d’accuser un genre musical en particulier. Mais de se garder en toute circonstance d’abdiquer tout regard critique et tout esprit de responsabilité dans le but d’amuser, de provoquer ou de céder à une mode et à la fascination trash pour la marge.

Plus que jamais, ce qu’il faut placer au pinacle de nos objectifs en matière d’éducation et de culture, c’est le souci éthique.

Notre société s’est tellement vautrée dans la facilité pendant des décennies et abîmée au jeu de la provocation gratuite et de l’adulation systématique d’une esthétique de la décadence qu’elle a oublié que ces gesticulations adolescentes ne pouvaient être tolérables sans ébranler leur propre stabilité et leur propre avenir sans garder présent à l’esprit l’impérieux souci d’une échelle des valeurs.

Il est donc urgent de se soucier aujourd’hui d’enseigner aux jeunes qu’indépendamment de ce qui est permis ou non par les lois de la République il y a en matière d’esthétique, de discours et de choix de valeurs une hiérarchie. Que tout ne se vaut pas. Que vouloir faire plier la majorité au nom de de « C’est mon choix » n’est pas acceptable. Que la liberté n’est pas sans limites et que les citoyens d’un même pays sont aussi comptables des leurs choix personnels les uns vis-à-vis des autres et coresponsables de leur avenir commun.

Et que la stabilité, la vitalité et l’harmonie d’une société ou d’un peuple dépendent aussi d’une vigilance partagée qui interdit tout écart frondeur et excessif au-delà du consensus commun.

C’est donc bien une éthique de la responsabilité qu’il faut enseigner. La seule capable de rompre avec les réflexes individualistes, les replis autistes, les discours identitaires ou victimaires justifiées par des lectures compatissantes, fondés sur des pseudo-éthiques de conviction qui ne s’appuient que sur des mythes pour justifier le rejet, et tous les postures de rupture avec la communauté nationale qui parfois lui deviennent hostiles au point de vouloir la détruire.

Les musiques électroniques ont elles changé le monde ou sont-elles le reflet d’un monde qui a changé ?

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J’aimerais revenir sur un point qui est essentiel et que ne peuvent saisir les jeunes d’aujourd’hui qui sont nés après l’émergence de ces musiques et ont grandi avec elles.

Cela peut paraître un discours d’ancien combattant mais c’est important pour saisir ce que les musiques électroniques ont d’unique dans l’histoire des musiques modernes.

Toutes les nouvelles musiques depuis le début du 20e siècle ont été le reflet de leur époque et de sa jeunesse, de ses doutes, de ses aspirations, de ses révoltes, de ses espoirs ou de ses rêves.

Le jazz a marqué une volonté d’émancipation des anciens fils d’esclaves, de jouissance hédoniste après la terrible boucherie de la Première guerre mondiale. Il coïncidait aussi avec l’engouement pour le siècle naissant, une volonté de s’inscrire dans la modernité en dépit d’une certaine nostalgie pour les siècles passés qu’on sent poindre dans la mélancolie du blues.

Le rock, dont les sonorités électriques et les rythmes percutants supplantaient l’ère acoustique et les mélopées plus suaves du jazz, a marqué à partir des années 1950 et plus encore dans les décennies 1960 et 1970 le triomphe de cette modernité, du consumérisme et du matérialisme, dont bénéficiait la jeunesse insouciante de l’Après-guerre tout en se révoltant contre ses excès. Il a marqué ensuite l’émergence dans la jeunesse d’une conscience rebelle contre la génération précédente, d’une volonté de révolte contre l’establishment et ses mensonges, d’un désir de renouveau, du rêve d’un monde hédoniste, universaliste, libertaire et sans entrave.

Même si la musique rock existe toujours aujourd’hui, sa mort a été célébrée et entérinée par la vague punk dès le milieu des années 1970. A l’insouciance, au sentiment fusionnel et universel des antiennes Peace & Love et à la rébellion surjouée est venue se substituer l’angoisse existentielle et le rejet radical, cynique et désenchanté contre toute société et ce monde froid, individualiste et insensible, voué à l’ère du Vide. Le slogan nihiliste No Future a supplanté toutes les utopies libertaires et toutes les révoltes appelant à édifier un monde meilleur.

La new wave ne fut que le pendant normatif à la révolte des punks. Alors que ces derniers se mettaient à l’écart du monde en affichant sur leur corps et leur visage des stigmates piercés de la souffrance, les dandys new wave, leurs rythmes électroniques et leurs synthés bien huilés, leur look sage et leurs coiffures androgynes entendaient rentrer dans le rang et célébrer leur fascination pour un monde hypernormal, où la rage virile et adolescente cède le pas à des formes d’expression clean et codifiées.

Au beau milieu des années 1980, alors que la jeunesse était marqué par l’angoisse de la crise, du chômage de masse, des restructurations industrielles, de la guerre froide et de la menace nucléaire toujours présentes jusqu’à la chute du Mur de Berlin, de l’individualisme forcené, du culte de l’entreprise et de l’injonction à l’Excellence, du sida et du désenchantement face à l’effondrement des idéologies et à la perte du Sens, les musiques électroniques sont arrivées comme un OVNI inattendu.

Par leur caractère hyperrépétitif apte à conduire rapidement vers un état de transe et d’hypnose, par leur absence le plus souvent de textes chantés et de message intelligible, sinon l’invitation à « ressentir », à danser, à jouir en vivant totalement et collectivement le moment présent, ces musiques avaient alors un caractère radicalement inouï.

Il faut réellement prendre conscience de la radicale nouveauté de ces musiques à l’époque. Et du contexte dans lequel elles se sont disséminées à toute vitesse au milieu d’une jeunesse de clubbers qui n’attendaient plus rien.

Là où le disco, le funk et toutes musiques jouées dans les clubs ne proposaient qu’un groove plus ou moins entraînant et des thèmes récurrents autour de l’amour et du sexe, la house et la techno proposaient tout autre chose de bien plus fort et réel : une « expérience collective ».

Elles ne cherchaient pas la nouveauté pour la nouveauté, juste pour séduire et montrer la virtuosité de leurs inventeurs. Elles ouvraient un espace sonore entièrement voué à l’expérience sensorielle vécue et partagée collectivement.

e138b6d07052b4317bae25fbb41e4851 Tout comme les musiques new age ou méditatives électroniques, notamment californiennes, des années 1980, proposaient à l’homme affairé, surmené et fatigué des plages musicales de repli sur soi pour décompresser, se ressourcer et apaiser son âme, les musiques électroniques proposaient à une foule entière une forme de résurrection, de dépassement et de projection vers un avenir qui ne soit pas une chimère ou un fantasme pour conjurer l’angoisse du présent mais un « déjà-là » à savourer et célébrer avec une jouissance indescriptible.

Ce qu’il faut comprendre c’est que ces musiques ne sont pas simplement une « représentation » d’un monde futur, une sublimation de la souffrance et du mal-être d’une génération, une utopie ou une simple alternative à l’angoisse existentielle, mais préfiguration sensible, une révélation cathartique, un dévoilement, une théophanie profane.

Aussi futiles puissent-elles paraître à priori, la house et la techno présentent un indéniable caractère « spirituel ». On a souvent souligné leur caractère chamanique et leur lien avec les états modifiés de conscience, favorisé par des substances psychotropes comme l’ecstasy ou le LSD.

Cette réalité tendrait à accréditer le caractère artificiel de l’expérience vécue par les danseurs ou les ravers. Il n’en est rien. Parce que ce qu’elles permettent à une foule de danseurs de vivre immédiatement n’est pas juste un moyen de s’éclater ensemble pour oublier leurs angoisses le temps d’une fête en se projetant ailleurs, mais une expérience sensorielle bien réelle qui connecte avec une autre dimension du Réel.

Les ressorts de cette célébration collective puisent dans les traditions chamaniques les plus primitives de l’humanité, mais aussi dans les messes charismatiques emportées par la ferveur des chants gospel.

Elles parlent également à l’inconscient en proposant une réconciliation immédiate avec le monde technologique d’aujourd’hui. En faisant chanter les machines à l’unisson avec des samples de voix subliminaux portés par des rythmiques qui ancrent le flot de vibrations sonores dans un ressenti physique perceptible dans tout le corps, dans les pieds, l’abdomen, la tête, les tympans et tous les pores de la peau.

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Le corps. Voilà à quoi s’adressent en premier lieu la house et la techno. Sentir. Danser. Palper. Jouir.

En gommant tous les artifices inutiles pour revenir à l’essentiel, à la radicalité d’un rythme basique et de loops répétitives qui invitent au lâcher-prise et à l’abandon.

A l’âme ensuite. Parce que ces musiques puissamment charnelles sont aussi puissamment chargées d’émotions positives. Il y a toujours, au risque de devenir vulgaires, une légèreté dans ces musiques. Une légèreté qui n’est pas irresponsable et insouciante, mais qui conjure les tourments les plus enfouis. Ce qu’elles proposent ce n’est pas d’oublier le monde tel qu’il est, mais de le vivre autrement, d’affirmer que rien n’est vraiment grave, qu’il y a une réalité de la Joie qui est donnée de vivre ici et maintenant dès lors qu’on refuse de se laisser enfermer dans une anesthésie mortifère, et que cette joie est réelle, intense et infinie.

La house et techno n’entendent pas juste « divertir » mais transformer et révéler.

A l’esprit enfin. Parce qu’elles proposent de vivre immédiatement un dépassement des frontières individuelles du corps et du ressenti personnel, en se livrant totalement au vertige de la foule. On l’a hélas beaucoup oublié aujourd’hui, elles relient les danseurs les uns avec les autres par des fils invisibles, leur proposent un vocabulaire commun, non verbal, qui transcendent les clivages ethniques, lexicaux, culturels ou autres.

Vivre cette expérience enfermé dans sa bulle est une absurdité. Car ce qui est donné de vivre c’est à la fois un puissant ancrage en soi, à son corps, à ses émotions, à l’instant présent, conjugué à une extériorisation collective de ce ressenti et un partage quasi « cosmique » avec les vibrations tout entières de l’Univers.

Les musiques électroniques partent d’une pulsation primordiale qui se ramifie en une infinité de vibrations essentielles qui composent toute la réalité du vivant.

Pour qui a vécu une telle expérience, ce n’est pas une image ou une prétention, c’est une réalité.

Bien sûr les substances psychotropes sont indissociables de ces musiques, du moins à l’origine. Mais elles ne sont qu’un booster destiné à lâcher-prise et à ouvrir les sens. Pas un accessoire indispensable. Tout comme l’usage de plantes lors des rituels chamaniques n’est pas le but visé mais le moyen d’ouvrir les portes de l’esprit à d’autres dimensions de la réalité. Il n’est pas donné à tout le monde de se livrer à une telle expérience. Beaucoup de jeunes débarqués dans des clubs ou des raves où l’on jouait ces musiques ont ressenti un choc violent et n’ont rien compris à ce qui se passait là, à ces sonorités incroyables, à ce que vivait cette foule et à ces façons nouvelles et incroyables, totalement désinhibées, de danser frénétiquement ensemble avec un évident rayonnement de bonheur sur tous les visages.

Radicalement nouvelles par rapport aux autres musiques qui les ont précédées, les musiques électroniques n’en sont pas pour autant déconnectées. Elles puisent notamment dans le fond commun de la Black music, son sens du rythme et de la mélodie. Mais aussi des pionniers de la musique électronique européenne.

Et très vite, par le jeu infini du sampling et l’appétit de références subliminales, elles revisitent, réinventent et recomposent tous les schèmes des musiques précédentes, recyclant absolument tout dans un vertigineux et jouissif exercice de déconstruction et de réappropriation. Marquant ainsi un universalisme sans frontière de la musique et préfigurant le kaléidoscope d’un monde futur où toutes les cultures fusionnent pour accoucher d’un langage commun.

Cette manière d’accumuler les références de façon décalée et de bousculer tous les codes de genre n’est pas purement ludique ni gratuite. Elle n’est pas non plus une démarche de déconstruction nihiliste propre à l’art contemporain. Car l’hommage n’est jamais dissocié de la référence. Mais ces références sont désenclavées, sorties de leur contexte culturel, juxtaposées de façon souvent audacieuse, innovante, incohérente dans l’apparence mais signifiante dans l’harmonie nouvelle qu’elles génèrent en fusionnant ensemble.

En définitive, les musiques électroniques changent-elles le monde ou ne sont-elles qu’un reflet d’un monde qui change ?

Je penche plutôt pour la première affirmation. Car les musiques électroniques ne cherchent à représenter, ni d’ailleurs seulement à anticiper. Prophétiques elles le sont sûrement. Mais elles ne se contentent pas d’annoncer. Elles font advenir. Elles incarnent une expérience. Une expérience tellement évidente et puissante qu’elles suscitent une immédiate répulsion chez ceux qui ne peuvent ou ne veulent s’y livrer, et une adhésion doublée d’un enthousiasme fébrile et immédiat chez ceux qui comprennent à quoi elles les invitent.

En devenant commerciales et omniprésentes, les musiques électroniques ont beaucoup perdu de leur force expressive, de leur sens et de leur gratuité. Mais sans cesse renouvelées et réinventées elles continuent d’offrir un langage artistique qui coïncide avec le monde nouveau qui se construit sous nos yeux.

La musique ne sera plus jamais la même. Elle continuera d’évoluer et espérons-le de nous surprendre. A condition que les artistes demeurent fidèles à leur vocation d’éveilleurs de conscience et ne deviennent pas justes les fonctionnaires adulés du divertissement de masse.

Comprendre et combattre les mécanismes du sectarisme, de la haine et de la violence terroriste

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Comment la haine peut-elle envahir entièrement un homme au point de lui ôter tout sentiment humain ?

Et cette haine viscérale propre aux terroristes qui tuent froidement, méthodiquement et aveuglement des hommes, des femmes et des enfants innocents au nom de Dieu est-elle un préalable personnel à leur engagement djihadiste ou une conséquence collective de celui-ci ?

Comment se fait-il que la haine puisse prendre l’apparence d’une sacralité au point de recouvrir chez certains religieux toute aspiration à la paix, à la joie, à l’amour, au pardon pourtant inscrites au cœur des religions ?

 

Les jeunes en France qui sont séduits par l’idéologie des terroristes et rejoignent le Djihad sont déjà dans un processus d’auto-exclusion de la société et de radicalisation. Ils ont pour beaucoup déjà été condamnés pour des délits liés à la délinquance, au trafic de stupéfiants ou d’armes. Ils ont rompu avec leur milieu d’origine même si leur propre famille semble parfois ignorante de leur radicalisation. Ils ont fait sécession et en décidant d’adhérer aux discours djihadistes et de rejoindre ses rangs ils en acceptent les dogmes et les principes et en assument les conséquences.

Ils ne subissent donc pas à proprement parler un « lavage de cerveau » comme dans d’autres sectes et ne sont pas conditionnés malgré eux quand ils partent en Syrie ou rejoignent des réseaux clandestins en France. Sinon sous la forme d’un endoctrinement et d’une préparation militaire orientés vers l’action. Ils savent exactement ce qu’ils font lorsqu’ils prennent librement ce choix de rejoindre le Djihad. Personne ne les y contraint.

La haine dont ils sont animés à l’égard de la société occidentale et française en particulier est donc antérieure à leur engagement.

Mais le fantasme de rejoindre une cause juste et de lutter aux côtés de frères d’armes au nom d’une mission divine donne sens à leur vie et une justification à cette haine. Le passage à l’acte donne un sentiment d’enthousiasme qui enracine plus profondément cette haine radicale dans une résolution tendue vers l’action.

La perspective éventuelle de mourir en martyr leur apporte la possibilité d’une glorification.

Les mythes qui fondent le « marketing du Djihad » ne sont pas à prendre avec légèreté. Ils procèdent des mêmes mécanismes qui alimentent toutes les sociétés sacrificielles.

D’abord en désignant des boucs émissaires. En l’occurrence tous les « mécréants », les « impies » : musulmans qui refusent de se conformer à leur lecture biaisée de l’Islam. Et « l’Occident croisé » et son « allié sioniste » Israël.

Mais ces cibles ne sont pas que des boucs émissaires selon le mode habituel. Les djihadistes s’autodésignent comme une minorité de justes au sein d’un monde gouverné par la confusion entretenue par une majorité d’impies. Ils se vivent comme une minorité d’élus, éclairés par leur adhésion radicale à un credo religieux qui leur désigne la seule voie possible pour se conformer aux dessins divins et accomplir la mission purificatrice sur terre, selon une lecture fondamentaliste, apocalyptique et manipulée du texte coranique.

Cette entreprise sacrificielle et purificatrice est ensuite confirmée par la figure du martyr. Dès lors qu’ils s’engagent, ces jeunes acceptent volontairement de mourir en héros et en martyrs. Leur désir de vie se voit même perverti en un ardent désir de mort. Et cette perspective peut leur procurer une intense jouissance de type mystique. Ou, d’un point de vue psychologique, d’une « exaltation schizophrène et morbide ».

René Girard a bien analysé ces mécanismes qui font du martyr celui qui vient confirmer le bien-fondé de la violence sacrificielle au sein des sociétés et en prolonger indéfiniment le cycle.

Cette croyance en une justification de la haine et de la violence s’appuie sur une distorsion complète du message, des textes, des mythes  et des icônes véhiculés par la religion dont ils se réclament.

Le dieu des djihadistes, qu’ils ne cessent de nommer selon l’une de ses attributs selon l’Islam « Le Miséricordieux » n’est absolument pas un dieu de miséricorde, un dieu qui aime et qui pardonne. C’est au contraire un dieu de colère, un dieu violent, qui appelle toujours plus de sang dans une soif insatiable de vengeance et de justice. C’est le vieux dieu des sociétés archaïques régies par les mythes et le cycle ininterrompu de la violence mimétique.

Dans une perspective théologique de la figure de Dieu dans les trois religions monothéistes, notamment de l’islam auquel ces sectes terroristes se réfèrent, cette figure subit une évidente distorsion manipulatrice. Il est instrumentalisé pour servir le dessein des terroristes. Le dieu invoqué est l’exact contraire de celui présenté par les trois religions. Ce n’est pas un dieu de la Vie, un dieu de l’Amour, un dieu de Justice. Mais un dieu de la Haine, de la Mort et de la Destruction.

La référence à Dieu est un mensonge absolu. Parce que ce dieu-là qu’il vénère c’est en vérité une idole et son Adversaire désignés par les textes religieux : Satan, l’Accusateur, celui désigne des coupables et appelle la sentence sur eux.

Un dieu qui fascine et avilie et non un dieu qui invite, qui appelle et qui relève.

C’est aussi un dieu absolutiste et totalitaire, qui ne tolère aucun écart à la voie normative et exclusive de croyance et de conduite censées l’agréer. Et comme dans tout système de pensée totalitaire, il n’y a aucune place pour l’individualité. Tout est entièrement assujetti au Collectif qui se confond avec la Transcendance.

Enfin c’est un dieu destructeur, dont le projet n’est pas l’édification d’une nation sainte ou d’un monde juste ni de sauver l’humanité, mais l’anéantissement de tout caractère humain et de toute l’humanité. Le retour au chaos et à la barbarie. La violence comme seul horizon transcendantal. Et le règne d’un monde effroyable et démoniaque constitué d’êtres plus bas que le règne animal, entièrement voués à la dissémination de la terreur et de la mort, jusqu’à leur propre anéantissement.

La Gloire de ce dieu est tissée d’un sombre manteau de sang et de mort et non de lumière. Une gloire que rien ne célèbre sinon un abominable et éternel cri de souffrance et d’effroi.

Il faut bien comprendre que les mêmes mécanismes d’inversion symbolique alimentent toutes ces sectes qui prétendent œuvrer pour le Salut au nom d’une divinité bienfaisante mais servent en réalité des archétypes diaboliques.

Hélas aucune religion n’y échappe car le plus grand mal côtoie toujours le plus grand bien. Et les religions, aussi élevés soient leurs desseins, engendrent à un moment ou un autre toujours leur exact contraire.

L’islamisme radical qui prône le terrorisme n’est donc nullement étranger à l’Islam. C’est l’un de ses sous-produits. Non pas uniquement d’un point de vue théologique sous la forme d’un sectarisme fondamentaliste. Mais d’un point de vue spirituel par l’inversion des polarités dans le domaine du sacré.

La meilleure façon de lutter contre ces mécanismes fondés sur le Mensonge, c’est de les déconstruire, de les mettre en lumière et d’y opposer les armes de la Vérité.

On ne combat pas uniquement le terrorisme en lui faisant la guerre. Parce que celui-ci trouve sa justification dans le combat qu’on mène contre lui et que le Mal est toujours prompt à resurgir

Il faut lui opposer la Lumière de la Vérité. Une vérité qui n’est pas froide et accusatrice. Mais une vérité aussi déterminée et implacable qu’aimante, inclusive, consolatrice. Une vérité qui donne vie aux êtres et qui confère corps, sens et dynamisme aux sociétés humaines.

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Le meilleur moyen de briser le règne du Mensonge pour lequel œuvrent toutes les sectes vouées au Mal, c’est d’œuvrer pour le Bien. Et de puiser en soi-même, individuellement et collectivement, les forces nécessaires pour orienter notre conscience et notre existence vers ce qui produit du Sens, ce qui développe, nourrit ou restaure le lien entre les êtres, ce qui rend l’humanité davantage cohérente, congruente, féconde et créatrice, avec un respect bienveillant pour nos différences et une tendresse compatissante pour nos lâchetés, nos erreurs et nos manquements.

La défaite des terroristes c’est notre adhérence puissante à l’énergie de la Vie sous toutes ses formes. Une énergie si puissante que même la mort n’a aucune prise sur elle.

Les racines du Mal – Pour une étiologie spirituelle de la violence

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Face à l’odieuse agression terroriste dont elle est l’objet, la République française tente de réagir en combattant Daesh.

Il faut bien l’avouer : les démocraties, en particulier la nôtre, semblent impuissantes à anéantir ce monstre qu’on nomme terrorisme et qu’elles ont en partie contribué, par lâcheté ou par calcul, à créer et faire grandir. Et surtout, elles échouent à endiguer la séduction que les fondamentalismes religieux et l’idéologie terroriste exercent sur certains jeunes tentés par la radicalisation.

On a raison de rappeler que les terroristes entendent frapper au cœur de notre République parce qu’ils en rejettent les valeurs : le principe d’Etat de Droit, c’est-à-dire la prééminence du Droit humain qui régit les institutions publiques sur toute autre forme de législation ou d’autorité ; la liberté, en particulier la liberté de conscience, d’opinion et d’expression ; l’égalité, en particulier l’égalité des sexes et le rejet de toute forme de soumission de la femme ; le respect et l’attention portée aux droits des minorités, religieuses, ethniques, sexuelles et autres ; la fraternité, la solidarité et le goût de célébrer le vivre ensemble, notamment lors de manifestations festives par-delà toutes différences.

En revanche on se trompe quand on se contente de réaffirmer ces valeurs conçues comme universelles et qu’on aimerait considérer comme durablement garantes de notre civilisation, aptes à faire reculer la barbarie et surtout à prévenir toute forme de fascination pour ce que nous considérons comme une régression vers le chaos et la violence.

Nous nous aveuglons parce que les terroristes et ceux qui les endoctrinent ont une très haute opinion de leur mission. La haine qu’ils ont pour l’Occident, souvent évoquée, ne suffit pas elle seule à justifier leur volonté fantasmatique de nous anéantir. Par-delà la destruction qu’ils entendent méthodiquement orchestrer, il y a un projet. Un projet d’établissement d’une autre forme de société, la seule valable et licite selon eux. Une société théocratique entièrement régie par les lois de la charia dans sa version la plus pure selon eux, et la plus proche des origines de l’Islam. Et donc conforme aux desseins de Dieu.

Il faut oser le reconnaître, notre principe de laïcité, qui garantit la liberté de conscience et d’exercice du culte religieux, principe qu’il faut bien entendu défendre au risque de nous laisser déborder, est aussi hélas un piège idéologique que nous aveugle et nous empêche d’apporter des réponses appropriées à ceux qui remettent en cause note modèle de civilisation.

La rationalité a fait reculer depuis plusieurs siècles les discours religieux au second plan. Ce faisant elle a, du moins en France, évacuer de la sphère publique toute référence à une quelconque transcendance. Sinon sous la forme de l’Idéal de la République et de ses grands principes.

Dans le monde dans lequel nous vivons, cette référence aux idéaux républicains ne suffit plus à répondre à un évident besoin de transcendance de beaucoup de nos contemporains.

Notre société apparaît avant tout régie par le matérialisme, notre monde soumis aux lois du libéralisme financier. Et notre idéal apparaît parfois comme lointain sinon mensonger.

Quand la transcendance est totalement ignorée, quand la réalité spirituelle est ignorée sinon combattue au nom du rationalisme, quoi d’étonnant à ce qu’ils refassent surface sous des formes dévoyées.

Ce retour du refoulé ne concerne pas seulement le religieux. Car la laïcité permet une vraie liberté pour chacun d’exercer sa religion tant qu’elle ne porte pas atteinte aux lois républicaines.

Il illustre bien plus encore un besoin élémentaire de l’homme, universel et négligé dans notre société matérialiste, de se relier à une part du Réel plus élevé que lui-même.

Il ne s’agit pas de réinstaurer un quelconque culte, ou de remettre l’idée de Dieu au cœur des discours publics.

Mais à coup sûr il est temps de nous réveiller. Et de prendre conscience que tous les maux dont nous souffrons, proviennent à un niveau élevé de compréhension, des mêmes mécanismes : le refoulement du spirituel de la sphère publique. Et son retour parfois hideux sous des formes dévoyées.

Quand le mot Fraternité ne signifie plus autre chose qu’un « vivre ensemble » vague et vide, contredit par la réalité de chaque jour où les égoïsmes et l’individualisme triomphent le plus souvent du souci de l’autre, quand il ne se traduit plus que par des exaltations émotionnelles aussi superficielles qu’éphémères, quand le besoin essentiel de faire corps et de faire sens commun en temps de crise ne voit comme seules réponses apportées que des déclarations de bonnes intentions ou une gestion strictement sociale des malheurs individuels ou collectifs, alors la soif de transcendance se fait plus aiguë.

Ajouté à ce constat la faillite des idéologies qui a entraîné la perte du Collectif. Et l’on comprend que se fasse plus cuisant le besoin d’être relié, au-delà des limites de sa propre existence, à un corps et à une réalité supérieure qui donnent du sens à celle-ci.

La République n’a plus à offrir à ses enfants que le rappel d’un Idéal qui s’est appauvri. Et s’est peu à peu détaché d’une réalité qui nous met en lien avec le monde de l’essence.

Car qu’on le veuille ou non l’Esprit est une réalité et n’est pas un projet, un fantasme, un idéal ou une idée.

Si cette réalité n’est pas gouvernée par les lois de la rationalité, elle n’est est pas moins présente. Elle ne se prouve pas. Mais elle s’éprouve. Et elle s’éprouve d’autant plus par son absence.

Alors que le lien qu’on entretient avec ces réalités supérieures orientent naturellement l’être que nous sommes vers le Bien, son absence, son refoulement ou sa négation peuvent engendrer une frustration qui se traduit parfois par un réflexe de défense à l’égard des mécanismes qui en refoulent l’action. Et conduire certains à agir de façon violente pour faire éclater le carcan doit ils se sentent plus ou moins consciemment prisonniers.

Il n’est donc pas étonnant que des esprits fragiles déjà marginalisés par la délinquance soient tentés de donner du sens à leur vie et de retrouver du lien avec une forme de transcendance et s’engageant dans une folie destructrice. Certains se rebellent contre leur famille ou leur milieu d’origine. D’autres se radicalisent et adhèrent à des discours qui leur proposent une voie de salut aussi fallacieuse que mensongère.

Notre République gagnerait donc à juguler son orgueil et à ajourner ses discours.

Car il est urgent et capital de le reconnaître : la référence aux Droits-de l’homme ne suffit plus aujourd’hui à donner du sens et un horizon au monde dans lequel nous vivons. Elle est caduque. Le monde a changé et nous en sommes toujours à répéter les mêmes antiennes héritées de notre passé glorieux.

Nos démocraties pèchent aussi parce qu’elles ont tendance à apporter des réponses aux crises et aux mutations en se contentant d’ajuster le Droit et leurs moyens d’action aux évolutions et aux défis que le monde leur lance. Or le juridique n’est pas une panacée mais un moyen. Si l’Etat doit garantir des droits fondamentaux, ceux-ci n’ont de sens que s’ils se réfèrent à une éthique. Et par-delà l’éthique, à un Sens qui dépasse les valeurs qui sous-tendent le Droit et que les hommes choisissent pour régir leurs sociétés.

Ce qui fait cruellement défaut à nos sociétés démocratiques, surtout à la France dont le principe de laïcité est historiquement adossé à des philosophies positivistes et athéistes, c’est un « supplément d’âme ».

Le succès de Daesh et la séduction qu’il opère ne résident pas dans la nouveauté de son discours. L’Histoire a connu bien d’autres sectes millénaristes et l’islam radical n’en a pas aujourd’hui l’exclusivité. Mais sa force pernicieuse vient du fait que pour certains elle donne l’illusion de combler un vide. Là où les rhétoriques républicanistes sont muettes, là où les autorités religieuses en place peuvent paraître timorées ou reléguées au rang accessoire ou à la seule conscience individuelle, les fondamentalistes jouent dans la surenchère et la provocation sur ce terrain.

Et leur séduction est d’autant plus forte que leur rhétorique nous apparaît à juste titre comme une régression moyen-âgeuse totalement éloignée du paradigme dans lequel nous vivons. Il y a comme un plaisir pervers à se laisser séduire par ces discours, comme pour affirmer sa volonté de faire sécession par rapport à un système qui s’enorgueillit de sa force et de sa modernité mais reste obstinément sourd à certaines réalités.

La République a, depuis les réformes napoléoniennes, renoncé à toute forme de transcendance exprimée publiquement. Les pères de la Révolution française avaient édifié le « culte de l’Etre suprême » en lieu et place des églises. Mais cette référence, mélange maçonnique de culte de la Raison et du Divin, aura peu duré.

Durant la guerre d’Algérie, le général De Gaulle s’adressant à la nation pouvait encore dire : « Pourvu que dieu me prête vie et que le peuple m’écoute« . Une telle référence au Divin dans la bouche d’un Président de la République paraîtrait aujourd’hui totalement choquante.

Or la République et ses principes ne sont pas l’Alpha et l’Oméga de la Réalité. Elles ne sont qu’un régime politique, le meilleur que nous nous soyons trouvé. Et relève donc du temporel.

Pour qu’une société puisse vraiment rejoindre l’Universel, elle a besoin d’atemporalité. Et même d’un sentiment d’éternité, non dans sa durée, mais dans ce qui la dépasse. C’est ce sentiment-là que nous avons peu à peu oublié. Et dont nous avons honte en le refoulant au nom de la laïcité.

Même si c’est absolument nécessaire, on ne répondra donc pas à la séduction terroriste en traquant les réseaux salafistes, en expulsant les imams qui professent la haine, en surveillant ou en accompagnant les jeunes les plus tentés par la radicalisation dans les banlieues.

Il faut aussi prendre conscience de ces mécanismes. Et apporter des réponses.

Gigantesque défi pour la République !

Les politiques sont pour la plupart à des années-lumière de cette révolution pourtant nécessaire. Tôt ou tard ils seront pourtant acculés à ajourner leurs discours et leur action. A subordonner leur engagement public et leurs décisions à une exigence et à une cohérence éthique qui fait aujourd’hui défaut. A privilégier la fidélité effective à des valeurs aux intérêts personnels, stratégiques, économiques, aux préoccupations électoralistes, partisanes ou budgétaires.

Mais l’éthique ne suffit pas. Les voici face à un besoin lancinant qui s’exprime sous des formes diverses dans nos sociétés traversées par une même angoisse, un même questionnement qui relève de la quête du Sens collectif.

L’homme occidental du 21e siècle ne peut plus se contenter des Droits-de-l’homme comme seule horizon de civilisation. Il lui faut plus. Pour répondre aux défis multiformes du monde dans lequel nous vivons, il lui faut un surplus de conscience qui ne soit pas seulement laissé à l’initiative individuelle mais s’exprime aussi dans l’espace collectif.

Notre siècle souffre encore du vide laissé par la faillite des idéologies du précédent. Le « retour du religieux » souvent prophétisé, ne semble pour l’heure s’exprimer que sous des formes régressives d’avatars qui conduisent à l’inversion du Sens et des valeurs. Ou une attitude frileuse et conservatrice dans le meilleur des cas.

Il est temps de faire retour. Non pas en arrière comme le voudraient les fanatiques millénaristes. Mais au-dedans et à l’essentiel. De nous questionner sur ce qui fonde les valeurs que nous croyons universelles et tendent à élever l’humanité vers le Bien plutôt que le Mal et vers sa destruction.

Il y a un horizon nouveau à conquérir. Mais qui ne relève pas de l’investigation scientifique, de la quête de pouvoir ou de l’exploration de nouveaux territoires. Cet horizon est celui de l’Esprit.

Le temps des religions est effectivement dépassé. La rationalité a effectivement déconstruit la part mythique qui en constituait l’armature. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Face au vide laissé il faut aller de l’avant et renouer sous d’autres formes avec la réalité spirituelle.

Cela ne passe pas seulement par une éventuelle « pratique » spirituelle. Mais par un changement en profondeur de l’être collectif. Un changement de la conscience collective qui se traduise par un changement dans la manière de vivre dans nos sociétés et de les gouverner.

Les tragédies et les chocs comme celui que nous vivons bousculent cette conscience. La force à aller au-delà de l’accablement ou de l’émotion pour puiser en soi des forces nouvelles.

Il ne s’agit pas seulement de « résister » au terrorisme comme on l’entend souvent. En réaffirmant les mêmes discours et les mêmes valeurs comme pour conjurer la peur du mal. Il s’agit d’inventer, d’innover.

Nous n’avons aucun autre alternative : grandir, ou sombrer.

Une des préalables pour parvenir à sortir de l’aveuglement où nous sommes enfermés, c’est de prendre conscience que la laïcité est justement ce qui permet de déconnecter le Droit et l’action publique du religieux. Alors que les sociétés théocratiques entendent au contraire subordonner le Droit et toute la vie sociale à la loi religieuse telle que l’a transmise la tradition. Crispée dans une lecture radicale, elle ne peut qu’entrer en conflit avec le réel et la modernité.

Notre erreur est, partant de cette volonté, d’ignorer les réalités supérieures qui nous traversent et nous constituent, qu’on le veuille ou non, qu’on croit en un « dieu » quelconque ou qu’on soit agnostique.

Bien au contraire, ce qu’il faudrait, c’est permettre à l’expression « spirituelle » (et non seulement « religieuse ») de s’exprimer pleinement dans la sphère publique, non pour imposer des modèles, fixer le cadre du licite et de l’illicite, mais pour éclairer la vie en société d’un faisceau de sens avec comme souci constant la recherche du bien le plus large et le plus élevé.

Beaucoup de nos contemporains sont séduits à juste titre par la spiritualité bouddhiste, parce que celle-ci ne semble pas se préoccuper d’instaurer des lois mais plutôt de tendre vers un exercice permanent et pacifique de la compassion envers tout vivant.

Rêvons qu’une telle ouverture de conscience inspire réellement et pleinement l’action publique et notre vie collective, pour ne plus être simplement régis par les incantations et les émotions, mais être et agir constamment avec une pleine conscience de ce qui est bon, de ce qui est juste, de ce qui est vrai, de ce qui va dans le sens de la vie et du respect de celle-ci, et non de ce qui est licite ou conforme à un modèle.

Les fous de Daesh, on l’a assez dit, visaient notre « art de vivre à la française ». Un art de vivre insouciant, volontiers frondeur, hédoniste, et que le monde nous envie.

Il ne s’agit pas de renoncer à notre culture. à notre liberté, mais peut-être de réfléchir si ce que la France a de meilleur à offrir au monde autant qu’à elle-même ne réside pas dans des aspirations plus élevées.

D’en finir avec cet orgueil qui nous fait croire que notre nation est le centre du monde au point d’être parfois ignorants de ses tourments parce qu’obnubilés par notre propres petits malheurs. Et de nous ouvrir vraiment à l’autre, avec pour souci de donner, d’accueillir  et partager ce que nous avons de meilleur.