
Les baby-boomers, cette génération des plus de 60 ans nés après la guerre, qui ont connu ou porté les grands changements de la seconde moitié du 20e siècle et les espoirs du nouveau millénaire, sont souvent raillés aujourd’hui par les jeunes générations qui les considèrent comme déclassés.
Mais par-delà les préjugés et les clichés, qu’est-ce qui rend cette génération unique, et porteuse d’un message qui va bien au-delà du parfum d’insouciance attaché à l’époque où elle a grandi ?
Je suis né au début des années 1960, j’appartiens donc à la fin de cette génération du baby-boom. Je n’ai pas vécu en direct l’effervescence de Woodstock et de Mai 68. J’ai surtout goûté l’énergie éruptive et le souffle du changement portés par ces frères aînés qui m’avaient précédé au travers du rock, de la soul et de la musique psychédélique des années 1960-70. J’ai eu 20 ans dans les années 1980 : on avait radicalement changé d’époque. Comme beaucoup d’autres, j’ai alors cultivé un regard critique sur l’insouciance et l’idéalisme de mes aînés. Mais si je regarde la vie que j’ai menée, les engagements que j’ai pris, les expériences qui m’ont transformé, indéniablement je me sens appartenir à cette génération aussi enthousiaste et généreuse que révoltée.
On a beaucoup glosé sur ces années libertaires et cette génération. On a édifié beaucoup de mythes, émis beaucoup de critiques, sans jamais épuiser la fascination qu’elles exercent sur les générations émergentes. Et sans jamais véritablement cerner ce qui fait leur spécificité.
Selon moi, la génération Woodstock est essentiellement la première dans Histoire qui a incarné l’émergence d’une vraie conscience planétaire. Qui a été saisie par un impératif, une urgence, le sentiment de devoir faire exploser tous les paradigmes antérieurs pour en faire surgir un nouveau. Pas sous la forme d’une aspiration philosophique à l’Universel. Pas non plus dans le sens d’une dissolution sociale et politique des individus dans le Collectif. Mais sous la forme d’une conscience radicalement nouvelle, globale, quasi cosmique du destin de l’humanité. Une conscience qui dépasse la somme de toutes les consciences individuelles. Investie de cette responsabilité, s’est imposé à toute une jeunesse le devoir d’expérimenter de nouvelles formes d’être au monde, de penser la société, de redonner du sens à l’expérience existentielle.
L’Histoire humaine jusqu’au 20e siècle peut être lue comme un long cheminement jalonné d’efforts pour échapper aux déterminismes existentiels, et donner du sens à la condition humaine. De la construction des premières cités à la compétition entre les grands empires, l’homme a toujours cherché à transcender sa condition naturelle, à étendre son pouvoir, son territoire d’influence, de connaissances, sa domination dans le domaine visible et invisible. Cette volonté de puissance l’a aussi conduit à expérimenter les limites de l’esprit de conquête et de compétition.
Le 20e siècle, avec toutes ses atrocités, l’a conduit à un vertige tragique. Et à prendre conscience d’une impasse qui pouvait le conduire à un suicide civilisationnel. Ce siècle a été le crépuscule des idéaux nationalistes, des idéologies, de cette confiance aveugle dans le Progrès et la modernité comme voies d’accès au Bonheur collectif. Et de toutes les tentatives pour ériger les vanités humaines en absolus. Avec la bombe atomique, l’homme a pris conscience qu’il pouvait s’autodétruire. Les totalitarismes lancés à la conquête du monde ont fait surgir la perspective d’un anéantissement radical de ce qui fonde notre humanité commune. Pour la première fois, la science, la technique, le mirage de l’expansion perpétuelle, loin d’être synonymes de conquête, d’émancipation et de Progrès, sont apparus comme un danger qui menace la vie, les équilibres naturels et l’humanité. Le mythe de Babel a pris un relief tragiquement palpable après Auschwitz et Hiroshima : en voulant étendre son empire sur l’espace, les âmes et les cieux, l’homme appelait sur lui la destruction.
L’homme moderne s’était construit en tentant de s’affranchir des déterminismes de la Nature, en se projetant dans l’extériorité et le mythe d’une expansion infinie. Et voilà qu’il se retrouvait confronté à ses fragilités, à son vide intérieur, au désenchantement, à l’absence de sens.
On a souvent résumé cette époque à une éruption libertaire au sein de cette jeunesse qui voulait faire péter les anciens carcans. A ce titre, les enfants de Woodstock sont souvent qualifiés d’enfants gâtés, parce qu’ils ont été les premiers bénéficiaires de la paix retrouvée et des bienfaits de la croissance économique des Trente Glorieuses. En réalité il s’agissait plus d’un sursaut spontané d’énergie vitale, qui a dépassé les principaux intéressés. Une explosion panique, au sens étymologique de multidirectionnel, surgie de l’intérieur, et non un mouvement de rébellion déclenché de l’extérieur, mises à part les évidentes infiltrations et récupérations politiques.
La conflagration de cette jeunesse n’est pas seulement le contre-choc des traumatismes récents, comme un ressac dans la mémoire collective trop vite recouverte par les aspirations à la reconstruction de la génération meurtrie par la guerre, qui aspirait à la paix, à la prospérité matérielle et à la sécurité. Ce qui a resurgi parce que honteusement refoulée, c’est la question du sens. La chaîne de traumatismes qui en moins d’un siècle avaient failli engloutir la civilisation occidentale et le monde dans le chaos en avaient aussi ébranlé les fondements éthiques, symboliques et spirituels. Et s’il n’y a pas eu de véritable processus de reconstruction à ce niveau dans les années d’après-guerre, c’est parce que quand bien même il y aurait eu une volonté d’y parvenir, cela eût été impossible. Car ces fondements étaient en grande partie atteints de façon irréversible. On le vérifie aujourd’hui avec la multiplication des mouvements réactionnaires, identitaires ou autre qui tentent de restaurer un ordre ancien en partie disparu. Et qui dégénèrent en fondamentalismes parce que rongés par l’angoisse et le ressentiment. C’est peine perdue ! La seule voie de Salut, pour les sociétés comme pour l’humanité, c’est un grand saut qualitatif vers le haut, l’entrée dans un nouveau paradigme de conscience. Et la génération Woodstock a été la première à ressentir intuitivement la nécessité et l’urgence d’un tel saut
La jeunesse en colère n’était pas déconnectée de cette société contre laquelle elle se dressait ; elle était le symptôme du dysfonctionnement de cette société, tout autant que le dépositaire d’une prise de conscience collective qu’il lui incombait d’incarner.
Les enfants de la génération Woodstock se sont donc retrouvés saisis par une urgence existentielle, condamnés à improviser par eux-mêmes pour tenter de donner du sens à leur vie, inventer autre chose, quitte à rejeter un à un tous les avatars de cette société individualiste dans laquelle ils avaient grandis, fondée sur le pouvoir, l’avoir, le confort matérialiste. Quitte à rejeter aussi les modèles éthiques, idéologiques et religieux de leurs parents jugés caducs, et à s’inventer de nouvelles utopies en explorant toutes les voies possibles.
Cet élan collectif fait de contestation, de révolte, d’imaginaire, d’exaltation, cette fascination pour l’exotisme peut faire sourire aujourd’hui. Mais il est la manifestation d’une réaction instinctive face à une impasse, d’un soulèvement d’Eros contre Thanatos, souvent résumé au slogan provocateur « Faites l’amour, pas la guerre !« , d’un formidable appétit de vie, de liberté et de création. D’une volonté impérieuse de se relier : à soi, à l’autre, à une Essence supérieure, à l’intériorité, au Sens.
En fait, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le côté révolté de ces jeunes, contre le pouvoir, la société, les carcans éducatifs, les discours, est la preuve que cette génération montante était profondément morale. Pas morale au sens d’une conformité à des normes, des modèles ou des principes, mais au sens d’un refus de la passivité (et donc de la complicité) face au mensonge, à l’absurde, à l’injustice. Même si beaucoup se sont laissés rattraper par des discours, les jeunes « révolutionnaires » n’étaient pas des patricides. C’est précisément parce qu’ils avaient été nourris de vraies valeurs, qu’ils se sont dressés pour dénoncer les incohérences d’une société qui se contredisait en promettant la liberté, l’égalité et la prospérité pour tous.
Pour saisir ce que cette génération a de spécifique, il est important d’abord de bien comprendre ce qu’est une « génération« .
Une génération n’est pas juste une classe d’âge, un ensemble d’individus nés dans la même période bornée arbitrairement par deux dates. Et dont l’identité, les choix, les comportements, les croyances ou les idéaux seraient conditionnés par des évènements extérieurs qui les auraient façonnés. Cette définition historique ou sociologique échoue à traduire l’essentiel.
L’étymologie du mot « génération » vient du verbe latin generare, qui signifie « engendrer » ou « produire ».
Lui-même lié au mot genus : race, famille, origine. Or paradoxalement, une génération prend conscience de ce qu’elle est vraiment à partir du moment où elle refuse de s’inscrire dans un schéma reproductif par rapport à ce qui l’a précédée, quand elle prend conscience de sa propre identité, son propre destin, sa propre mission. Quand elle choisit de rompre avec ce qui précède et d’innover. Pas par esprit contradictoire, mais pour donner naissance à quelque chose d’inédit dont elle est l’incarnation.
En d’autres termes, ce ne sont ni l’époque ni les évènements qui définissent une génération, mais chaque génération qui rythme l’histoire collective en autant de séquences originales. C’est ce qui distingue les sociétés historiques des peuples sans Histoire, fondés sur le mythe de l’Eternel retour (cf. Mircea Eliade). On n’avance qu’en relisant et en réécrivant L’Histoire dont on est l’héritier dans un processus permanent d’actualisation du sens. L’Histoire n’est pas une réalité qui s’impose à nous, mais une création artificielle née d’une volonté de cartographier la mémoire. Elle ordonne les époques et les générations comme autant de plages arbitraires alignées sur une échelle linéaire de temps, en proposant une vision panoramique où le temps semble se dérouler selon une progression chronologique faite d’apparentes ruptures et continuités.
Dans les sociétés modernes, cette conception linéaire du temps, et le sens que l’on donne aux évolutions collectives s’évaluent en référence au mythe du Progrès : le temps se déroule vers l’avant, et l’expérience collective est supposée suivre une progression ascendante. Or le temps tel que nous le concevons est une illusion. La perception douloureuse du temps se manifeste selon un mécanisme cyclique de la conscience. La conscience mémorise des états, établit des écarts et perçoit des changements qu’elle ordonne selon certains critères. Elle en déduit une évolution, qu’elle interprète qualitativement en lui donnant un certain sens. Ainsi le progrès social ou économique mesuré objectivement à partir d’un certain nombre d’indices devient la valeur qui domine toutes les autres : le Progrès. Or le sens ne se mesure ni ne se démontre : il s’éprouve. La conscience d’un individu, d’un groupe ou d’une espèce accède au sens au travers d’expériences d’expansion et de régression.
Croire que l’expérience existentielle se limite aux changements réalisés ou subis au plan strictement physique, matériel, est une grave illusion propre à la civilisation occidentale enfermée dans le matérialisme. Il serait erroné de vouloir réduire cette critique avancée par la génération Woodstock à une volonté ascétique de retrait du monde. L’erreur de notre société dans son rapport au monde est une conséquence directe d’une erreur commise par la philosophie et la science développées à partir du 18e siècle à partir de postulats rationalistes et matérialistes. Et cette erreur dont nous payons chèrement le prix aujourd’hui concerne la vraie nature de la réalité.
La grande découverte de la science au cours de ces dernières décennies à partir des découvertes de la physique quantique, c’est que ce que nous nommons « réalité » procède entièrement de la conscience, et qu’elle n’a aucune existence intrinsèque en-dehors de celle-ci. Dit autrement, tout est conscience et tous les phénomènes se produisent dans la conscience, et non dans un espace-temps qui serait indépendant de celle-ci.
L’expérience de la réalité est un phénomène qui se joue entièrement dans la conscience, comme une projection dans un jeu holographique.
Dès lors le seul et unique « progrès » qui ait non seulement du sens mais qui soit réel est celui de la conscience. Et celui-ci d’expérimente en termes d’expansion et d’interconnection. Pour un individu, une société ou une espèce, il y a progrès quand se multiplient les interactions qualitatives entre les consciences localisées, et que l’effet produit se traduit par une activation des potentialités présentes dans le champ de formes non localisé, entraînant la conscience vers un saut de conscience, c’est-à-dire un basculement vers un niveau vibratoire plus élevé, dont le signe se manifeste par plus de « vie », plus de « lumière » et plus de connection avec la Conscience. Ce que certains physiciens appellent « l’amour« .
La vie de la conscience manifestée à tous les niveaux depuis les particules élémentaires jusqu’aux galaxies et au multivers est fondée sur un principe évolutif qui va vers toujours davantage de complexité. Au plan humain, individus, sociétés ou espèce tout entière, cette évolution se produit par sauts : la conscience revisite cycliquement des états précédents, elle les rejoue jusqu’à produire un saut, involutif ou évolutif. Quand la conscience n’arrive à faire les bons choix se produit une crise.
Du grec ancien krisis qui désigne l’action de séparer, de trier, de juger ou de décider, le mot crise évoque ce moment particulier du discernement, ou plutôt du dévoilement qui permet de résoudre une situation inextricable. Une notion au cœur de l’expérience du temps. Car si cette expérience du temps apparaît comme plus cyclique que linéaire, c’est parce qu’en réalité le temps tel que nous le concevons n’existe pas. Passé, présent et futur coexistent en même temps. Ce n’est pas le passé qui détermine le présent selon une vision causale et déterministe de la réalité. Ce n’est donc pas la connaissance du passé et la sagesse tirée des enseignements de l’Histoire qui nous permettent de maîtriser l’avenir, c’est une attitude inverse fondée sur le niveau de conscience. Car selon la physique quantique, tous les futurs existent déjà dans le présent sous forme de potentialités qui sont déjà réalisées à un autre plan. Mais un seul peut se réaliser au plan de la réalité matérielle.
Le temps obéit au principe de rétrocausalité, et non au principe de causalité. C’est-à-dire que c’est le futur qui détermine le présent et le passé, et non l’inverse ! Une bonne illustration pour comprendre ce principe déroutant est la métaphore du GPS. Nous progressons sans connaître à l’avance l’itinéraire à suivre. Quand nous dévions de notre trajectoire, le GPS en recalcule immédiatement un autre pour parvenir à la bonne destination et nous recalons sur ce nouvel itinéraire. Ainsi notre progression vers un futur que nous ne connaissons pas encore est faite d’une série de réajustements. Mais ceux-ci nous sont envoyés par le système à partir de la destination, et de notre position. Ce qui n’exclue pas le libre-arbitre car nous gardons toujours la liberté de modifier notre itinéraire.
Concernant l’avenir de l’humanité, tous les futurs possibles existent déjà, mais un seul peut se réaliser. Parmi ces multiples futurs il y en a un meilleur que les autres qui tend à se réaliser. Ce qui se produit quand la conscience de l’humanité atteint un niveau de conscience suffisance pour le choisir.
Cette perspective est importante pour comprendre les enjeux générationnels. Car toute génération a tendance à se figer sur des acquis, des postulats, une trajectoire. La génération qui précède le baby-boom a retrouvé une assise, une confiance en elle-même et en l’avenir après la crise terrible qu’ont représenté les deux guerres mondiales en s’appuyant sur des valeurs à la fois matérialistes et traditionnelles : l’effort, l’ascension sociale par le travail, la famille, le patrimoine, l’accès au confort moderne, aux loisirs, la paix et la sécurité, la stabilité des institutions… Sans pouvoir comprendre que c’était le paradigme de conscience ancien devenu caduc qui avait produit ces crises majeures et failli précipiter l’humanité dans l’abîme. La nouvelle génération a été saisie par la nécessité de ce grand réajustement dont elle n’avait pas conscience, en invoquant des rhétoriques périmées à propos du « Changement » ou de la « Révolution » impropres à saisir la vraie nature des enjeux.
Sa révolte contre la société « patriarcale » traduisait en réalité le désir inconscient d’échapper à la loi karmique : ce processus reproductif qui fait que le « péché des pères » se transmet de génération en génération. Pas étonnant que les enfants de la génération Woodstock aient voulu faire exploser la sexualité hors de sa simple fonction générative. Ce n’était pas juste une aspiration à une jouissance sans entrave mais une tentative de libérer l’énergie de création.
Mais la valeur essentielle qui a été l’aiguillon de toute cette génération, qui l’a poussée à se dresser pour s’opposer à une monde dans lequel elle ne se reconnaissait pas, ce n’est ni le progrès, ni la révolte, ni la justice, ni la liberté, ni la paix, ni la fraternité, mais la Vérité. A cause du décalage ressenti entre les valeurs affichées par la société et ses manifestations. Les enfants de Woodstock sont le produit du scandale et de la culpabilité refoulés. Un scandale et une culpabilité projetés vers l’extérieur, qui se traduisent dans les accents rageurs du rock et la langueur des protest-songs.
Les générations sont la manifestation de ce processus cyclique qui traduit l’évolution de la conscience collective. Tout comme l’espèce se perpétue et évolue par engendrements successifs. Ce qui vaut pour les individus vaut pour les sociétés : ce qui fait évoluer les générations, ce ne sont pas les évènements, c’est la conscience qui les produit et s’y projette.
Appartenir à une génération, c’est participer consciemment aux manifestations émergentes de la conscience collective qui façonnent l’époque. Être de sa génération, c’est embrasser pleinement le Présent qui est perpétuel changement. L’une des illusions de la jeunesse, c’est de croire qu’il faille s’affranchir du passé pour tout recréer ex nihilo : du passé faisons table rase. Il n’y a jamais de vraie rupture. Toute création est une recréation, une recomposition. La conscience ne fait qu’actualiser des potentialités déjà présentes, les orienter dans un champ de formes et leur donner corps. Ce qui fait l’énergie d’une génération, c’est sa capacité à éprouver les lignes de forces de son temps, et à s’en saisir pour donner forme à ses aspirations les plus profondes.
Bien souvent, on ne prend conscience qu’on appartient à une génération que tardivement et de façon rétrospective. Le cri de ralliement « My generation » n’est que l’expression d’un sursaut adolescent et d’un désir rebelle d’émancipation.
Si l’on fait abstraction des clichés habituels, ce qui rend uniques les enfants de Woodstock, c’est qu’ils sont la génération des premiers éveillés. Les premiers explorateurs de cette postmodernité qui refuse de se soumettre à l’avénement du posthumain. Leurs parents leur ont laissé le confort et l’abondance, la sécurité matérielle, la société de la consommation et des loisirs. Mais derrière cette façade, du point de vue spirituel leur héritage n’est qu’un champ de ruines, avec des idéaux en berne, une absence de sens, et un petit bonheur de consolation fait de succédanés et d’arrangements sordides avec la vérité. Face à cette impasse, les enfants de la génération Woodstock vont chercher les moyens de se reconnecter, de renouer avec une nature sensible refoulée par la rationalité et la technologie. Ils vont explorer la transe et les états modifiés de conscience, les nouvelles spiritualités, notamment orientales, la méditation transcendantale, le yoga, l’amour libre, inventer de nouveaux langages artistiques, de nouvelles façons de vivre et de travailler, de nouvelles formes de coopération humaine, de nouveaux liens entre les hommes et les cultures, bravant les logiques institutionnelles fondées sur le rapport de forces, le profit, l’exploitation, la fragmentation identitaire.
On a souvent coutume d’opposer l’Ordre et le Chaos, comme deux principes antagonistes qui orientent les forces dont l’équilibre dynamique détermine l’évolution des formes dans l’Univers ou les sociétés. Et certains accusent cette jeunesse turbulente des décennies 1960 et 1970 d’être les artisans du Chaos, alors que les forces conservatrices seraient du côté de l’Ordre. Selon qu’on se situe plutôt d’un côté ou de l’autre, on a souvent tendance à essentialiser cette vision dichotomique de la réalité. Et à lui donner une valeur morale.
La génération Woodstock a contesté un ordre établi dont elle voulait s’affranchir. En recourant ici ou là à une rhétorique marxiste à propos de l’Histoire ou de la société capitaliste, dont elle est en quelque sorte un pur produit. Mais cette génération n’est pas ou très rarement nihiliste. Sa motivation profonde n’est pas d’affirmer son existence par la destruction, de professer le Néant, le désespoir ou le Chaos. A l’image de la génération punk, rassemblée quelques années plus tard au cri de « No future! »
La génération Woodstock a certes fait preuve dans sa jeunesse d’un radicalisme et d’une violence dans sa façon de contester. Mais cette violence n’était ni un but en soi, ni une posture. Cette révolte n’était pas en réalité motivée par un refus de faire société, ou un rejet de ses racines. C’était l’expression d’un rejet de la violence sournoise qu’elle subissait. Une violence inhérente à ce monde profondément faux et mortifère qu’elle rejetait.
En ce sens, la révolte de la jeunesse représentait la meilleure part de ce que ses parents lui avaient transmis : la part du combat pour la vie, la liberté et la vérité contre tout ce qui l’entrave. Un héritage dont nous n’avons part fini de vérifier la pertinence.
Ce qui a motivé en profondeur cette génération, ce n’est pas la fascination pour le désordre. C’est au contraire une aspiration intérieure d’ordre spirituel, qui l’a poussée inconsciemment à rechercher un ordre supérieur, non manifesté. A refuser les schémas politiques, idéologiques et sociétaux, y compris les religions traditionnelles dont elle se sentait prisonnière. Une pulsion positive, à l’image de l’énergie de vie qui pousse le papillon à déployer ses ailes pour s’extraire de son cocon.
L’émergence de cette génération n’est d’ailleurs pas un phénomène limité à l’Occident. C’est un phénomène mondial. Et ce n’est plus aujourd’hui un phénomène générationnel ou circonstancié. La plandémie de Covid à l’aube de cette décennie a vu émerger un mouvement comparable d’individus qui se sont définis comme des « éveillés« . Un mouvement cette fois transgénérationnel, apparu sur internet, de personnes qui se sont rassemblées, ont bravé la censure, les interdits et les discours institutionnels pour partager des informations, chercher la vérité, alerter, se soutenir et inventer de nouvelles formes de solidarité.
Au départ de ces initiatives, aucun parti-pris idéologique. Juste le sentiment impérieux et quasi vital de devoir confronter la peur, le silence et la soumission d’une société prise en otage par un pouvoir technocratique. Et d’avancer avec une lampe torche dans un tunnel.
Dans les deux cas, il y a cette même pulsion de vie, cette même volonté instinctive de s’extraire des déterminismes liés au Pouvoir, cette même aspiration inconsciente de la conscience d’un retour nécessaire à une vraie Identité, à l’Unité et à la Vérité. Avec un désir puissant d’échapper ou d’exposer les deux principes fondamentaux qui gouvernent le monde depuis son origine : la Violence et le Mensonge.
Ce lent mouvement de fond qui traverse l’humanité permettra à l’homme d’échapper au péril qui le menace aujourd’hui : celui du contrôle absolu des consciences et d’une déshumanisation totale incarnée par la société du contrôle numérique, le transhumanisme et la néantisation des consciences individuelles dans un Collectif synthétique géré par l’IA.


































































